Les monuments, bien plus équivoques et immersifs que les livres, sont le meilleur moyen de se plonger dans l’Histoire. Debout depuis plusieurs siècles, ils sont les témoins d’une époque révolue et nous en apprennent énormément sur la façon de vivre jadis. Dans la liste des monuments précieux à cette meilleure compréhension, les châteaux font office de livres ouverts : y pénétrer, c’est en apprendre toujours plus sur l’histoire d’une ville, d’une région… ou tout simplement l’Histoire de France. Versailles, Fontainebleau, Vincennes… de nombreux châteaux ont cette dimension aux abords de Paris. Incontournable du patrimoine français, accessible à 1h de Paris, le château de Chantilly est un trésor tellement riche et vaste qu’une seule visite ne suffit pas pour s’imprégner pleinement de la beauté des lieux.

Intimement lié à l’Histoire de France, le domaine de Chantilly était à l’origine une forteresse servant à contrôler la route menant de Paris à Senlis. La ville de Chantilly se développe à l'ouest du château pendant et après la Révolution française. Chantilly est d'abord une forteresse médiévale cantonnée de sept tours et entourée de douves en eau, construite sur un terrain marécageux de la vallée de la Nonette, qui contrôle la route de Paris à Senlis. Le château appartient primitivement à Guy de Senlis, « bouteiller » du roi Louis VI à la fin du XIe siècle. Pillée en 1358 par les Jacques, la forteresse est vendue en 1386 par Guy de Laval, héritier des Bouteiller, à Pierre d'Orgemont, ancien chancelier de Charles V. De la forteresse médiévale des Orgemont ne subsiste que la base des tours.
L'Évolution du Domaine sous les Montmorency et les Condé
La puissante maison de Montmorency possède Chantilly du XVe au XVIIe siècle et y fait réaliser d'importants travaux de modernisation. C'est le plus illustre membre de cette famille, le connétable Anne de Montmorency (1493-1567), qui fait rénover la forteresse par Pierre Chambiges en 1528 et, en 1551, construire, au pied de la vieille forteresse, la Capitainerie ou Petit Château, par l'architecte Jean Bullant, qui avait travaillé dans son château d'Écouen. Il fait également aménager en 1538 la terrasse sur laquelle se dresse actuellement sa statue équestre et édifier sept chapelles dont deux ont été conservées à l'intérieur du parc. Henri Ier de Montmorency fait construire dans la partie haute du parc « La Chaumière » (Maison de Sylvie) qui subsiste aujourd'hui, quoique remaniée. Destiné à recevoir Henri IV, ce petit pavillon est le refuge du poète Théophile de Viau, condamné au bûcher. Il reçoit l'asile de Marie des Ursins, qu'il a chantée sous le nom de Silvie (Sylvie), d'où vient le nom du parc et de la maison.
En 1643, Anne d'Autriche restitue le domaine, par lettres patentes, à la dernière des sœurs d'Henri II de Montmorency, Charlotte de Montmorency, épouse d'Henri II de Bourbon-Condé, dont le fils Louis II de Bourbon-Condé vient de remporter la bataille de Rocroi. Louis II de Bourbon-Condé (1621-1686), dit « Le Grand Condé », ayant pris parti contre Mazarin pendant la Fronde, se fait confisquer Chantilly en 1652 et ne recouvre le domaine qu'en 1559 (Paix des Pyrénées). Éloigné de Versailles, il consacre tous ses soins à son domaine ; il fait dessiner le parc par André Le Nôtre, qui n'a pas encore travaillé à Versailles. Le Grand Condé reçoit à Chantilly des écrivains comme La Fontaine, La Bruyère, Bossuet, Madame de La Fayette, Madame de Sévigné : en leur honneur, les deux allées parallèles, qui encadrent les parterres de Le Nôtre, prennent le nom d'allées des Philosophes. La Bruyère trouve dans les visiteurs de Chantilly plus d'un modèle pour ses Caractères, et le philosophe Nicolas Malebranche s'y rencontre avec Bossuet qui doit prononcer l'oraison funèbre de son hôte. On donne à Chantilly des fêtes magnifiques. Sous la direction du maître d'hôtel François Vatel, la chère y est raffinée. Mort en 1686, le Grand Condé ne voit que les travaux sur le Petit château.
Le 7ème Prince de Condé et l'Apogée des Grandes Écuries
Le château est embelli le siècle suivant en devenant la propriété des Condé. Louis II de Bourbon-Condé, dit le Grand Condé, y fait notamment dessiner par Le Nôtre un jardin à la française remarquable, soit le terrain parfait pour y organiser de grandes réceptions. Selon Mme de Sévigné, c’est d’ailleurs à cette occasion que le célèbre maître d’hôtel François Vatel, à qui l’on attribue parfois l’invention de la crème chantilly, se serait suicidé en ne voyant pas arriver la livraison de poisson attendue.

Louis IV Henri de Bourbon Condé (1692-1740), duc de Bourbon, petit-fils d'Henri Jules, fait reprendre dès 1718, jusqu'en 1721, la reconstruction du Grand château par Jean Aubert, ancien collaborateur d'Hardouin-Mansart. « Son Altesse a fait accommoder le dedans de tous les appartements qui n'ont pas été rebâtis à neuf (…) a fait bâtir la chapelle et l'a rendue telle qu'elle est (et) a fait abattre et rebâtir trois faces de la cour du château, savoir celle par où l'on entre, celle du grand escalier, et celle qui regarde le petit château" (Louis de Sarrobert, capitaine des chasses de Chantilly, 1760, cité par Edmond Pilon, Senlis et Chantilly, Arthaud, 1937, p.
Principal ministre de Louis XV de 1723 à 1725, il affectionne Chantilly, où il finit par être exilé en 1726. Le duc fait tracer une allée en direction de La Caboutière, appelée allée du Quinconce, car elle rejoint un quinconce planté derrière ce bâtiment. Cette allée forme alors une patte d'oie avec l'allée du Pont du Roi, située dans l'ancien axe d'entrée du parc (est-ouest) et l'allée de la Porte-Vaillant à gauche. L'avenue de droite mène à un carré boisé où l'on construit un jeu de l'oie géant, avec ses différentes stations - le pont, le puits, la prison… - qui est l'une des grandes attractions du parc de Chantilly entre 1730 et 1770. Derrière « La Maison de Sylvie », on aménage d'autres salles de verdure et un petit labyrinthe, tandis qu'un grand labyrinthe est construit dans « Le Parc de Sylvie », aujourd'hui séparé du domaine par la sente d'Avilly.
L’activité artistique de Louis-Henri de Bourbon (1692-1740), prince du sang, cousin du roi Louis XV, reste célèbre par l’attention qu’il porta à son domaine de Chantilly. De ce mécénat nous retenons les importants travaux d’architecture et de décoration cantiliens : Grandes Écuries sur les projets de l’architecte Jean Aubert élève de Jules Hardouin-Mansart, achèvement du Grand Château de Chantilly, agencements intérieurs du Petit Château entre 1718 et 1725. Chinoiseries, singeries, ors, tout n’est que luxe et volupté. Bien qu’il faille également considérer l’intérêt remarquable porté à son hôtel versaillais ou ses achats de nouvelles résidences, toutes d’un goût exquis. La magnificence princière se porta sur la situation du village de Chantilly qu’il transforma rapidement en ville et dota d’une activité manufacturière consacrée à la porcelaine, à l’exemple d’Auguste Le Fort à Meissen. Parallèlement, ses collections d’objets d’art, en partie héritées de son aïeul le Grand Condé devinrent légendaires. Peintures, sculptures, porcelaines, les plus grands noms, les plus belles et les plus rares créations se côtoyèrent. L’approche établie à partir des nombreuses sources d’archives et des œuvres conservées dans les musées nationaux nous a permis de démontrer que le prince de Condé fut une des pierres angulaires du renouveau architectural, artistique et technique de la première moitié du XVIIIème siècle. Une révolution ? Peut-être…
Les Grandes Écuries : Chef-d'œuvre Architectural et Palais pour Chevaux
Enfin, parler de la beauté du château de Chantilly sans évoquer les Grandes Écuries serait un affront à un savoir-faire réputé depuis plusieurs siècles. Chef-d’œuvre architectural du XVIIIe siècle imaginé par l’architecte Jean Aubert, les Grandes Écuries ont été construites pour Louis-Henri de Bourbon, 7ème prince de Condé. Ce véritable palais pour chevaux, encore à l’heure actuelle les plus grandes écuries d’Europe, abrite un musée du Cheval qui présente la relation entre l’homme et le cheval depuis le début des civilisations.

Les Grandes Écuries ont été construites entre 1719 et 1740 à la demande du prince de Condé. On prétend d’ailleurs que ledit Prince, persuadé qu’il serait réincarné en cheval aurait fait construire ces écuries à la manière d’un palais, pour être bien au confort dans sa seconde vie. En vérité, il disposait de 240 chevaux et de 500 chiens de meute, et il aimait le faste, d’où ses somptueuses écuries. L'éthymologie du mot "écurie" est d'ailleurs surprenante. Contrairement à ce que l'on pourrait penser en raison de sa ressemblance avec "équitation" ou "équidé", qui viennent du latin equus (cheval), le mot "écurie" dérive en réalité de "écuyer", issu du bas latin scutarius, celui qui portait l'écu, le bouclier. L'écuyer, d'abord soldat de la garde impériale romaine, devint ensuite le gentilhomme servant un chevalier et portant son bouclier. Ce terme a ensuite désigné l'intendant des écuries d'un prince, puis un membre de cette écurie, et enfin quelqu'un sachant bien monter à cheval. L'ensemble des écuyers fut appelé l'écuyerie dès 1200, car les chevaux des grandes maisons étaient à la charge des écuyers. Finalement, le terme a fini par désigner le lieu où accueillir les chevaux.
Les Grandes Écuries, construites par l’architecte Jean Aubert entre 1719 et 1740, sont exceptionnelles par leurs dimensions tout comme par leur magnificence. Longues de 186 mètres, elles sont un véritable palais pour chevaux. Le prince de Condé en était si fier qu'il n'hésitait pas à recevoir à dîner sous le dôme, haut de 28 mètres, où se réunirent notamment Louis XV, le futur Tsar Paul Ier et Frédéric II de Prusse.
Les écuries de Chantilly
Le prince de Condé, Louis-Henri de Bourbon, était un homme de goût et un mécène éclairé. Il transforma le village de Chantilly en une ville prospère, y développant des manufactures de porcelaine, à l'instar de celles de Meissen. Ses collections d'objets d'art, enrichies par celles de son aïeul le Grand Condé, devinrent légendaires, mêlant peintures, sculptures et porcelaines des plus grands maîtres. Le prince fut une figure clé du renouveau architectural, artistique et technique de la première moitié du XVIIIe siècle.
Le Château et ses Collections : Un Patrimoine Artistique Inestimable
Quant au château de Chantilly tel qu’on le connaît aujourd’hui, il est élaboré et reconstruit au XIXe siècle à l’initiative du prince héritier Henri d’Orléans, fils du dernier roi français Louis-Philippe. Fervent collectionneur de tableaux et d’objets d’art, il a tenu à ce que le lieu rende hommage à son passé et soit le temple des plus précieux chefs-d’œuvre de l’histoire de France. Une collection qui a de quoi donner le tournis.
La collection présentée au musée Condé est constituée de plusieurs centaines de tableaux, de milliers de dessins et d’une bibliothèque très importante de livres d’une valeur inestimable. Parmi les œuvres picturales majeures, on trouve Les Trois Grâces, La Madone de la maison d’Orléans, La Vierge de Lorette de Raphaël, le Portrait de Simonetta Vespucci de Piero di Cosimo ou encore le Portrait de François Ier par Jean Clouet. La bibliothèque quant à elle abrite une collection de plus de 60 000 ouvrages dont Les Très riches Heures du Duc de Berry, considéré comme l’un des plus beaux manuscrits enluminés au monde.

Le duc d'Aumale, fils de Louis-Philippe, s'installe dans le Petit château à partir de son mariage en 1844. Manquant d'espace, il charge l'architecte Félix Duban de concevoir un projet de reconstruction du Grand château. Après la mort de Duban, Honoré Daumet reprend les plans et reconstruit le château de 1876 à 1882, sur les anciennes fondations. Le duc d'Aumale exprime le souhait que sa maison devienne un musée, un lieu de travail, où nul n'habiterait à l'exception du personnel de service. Ces exigences se traduisent par un accrochage des œuvres qui peut sembler un peu suranné, avec une accumulation de tableaux serrés les uns contre les autres de maîtres tels que Corot, Géricault, Poussin, Raphaël, Paul Véronèse, Titien, Dürer, etc.
Le Petit Château comprend, au premier étage, les grands appartements. Ceux-ci comprennent deux salles décorées au XIXe siècle (l'antichambre et la salle des gardes), élevées sur l'ancien bras d'eau qui séparait le Petit Château du Grand Château, ainsi que les appartements des princes de Condé décorés vers 1720 par Jean Aubert de lambris comprenant la chambre de Monsieur le Duc, le cabinet d'angle, le boudoir décoré d'une grande « singerie » de Christophe Huet, la Galerie des Actions de Monsieur le Prince et le salon de Musique. Au rez-de-chaussée du Petit Château se trouvent les appartements privés du duc et de la duchesse d'Aumale. Le duc d'Aumale les fit aménager en 1844-1846 par le peintre et décorateur romantique Eugène Lami peu après son mariage.
Le château occupe l'emplacement d'une forteresse médiévale. Sous la monarchie de Juillet, le duc d'Aumale s'installe dans le Petit château à partir de son mariage, en novembre 1844, mais l'espace habitable y manque. Il est incité par son père à projeter des travaux de reconstruction du Grand château et, à cette fin, charge au printemps 1846 l'architecte Félix Duban de concevoir un projet. Félix Duban travaille à partir de la plate-forme de plan triangulaire laissée en place par les démolitions révolutionnaires. Il prévoit une chapelle à l'emplacement finalement retenu par la suite, un corps de logis cantonné par deux tours, en vis a vis de la chapelle, prolongé par un bâtiment plus bas, entourant une bibliothèque à l'original plan circulaire, surmontée d'une coupole. Par rapport à l'édifice détruit une cinquantaine d'années auparavant, le projet présente un aspect général plus aéré et moins massif. Le duc reprend son projet de reconstruction et, Duban étant décédé entretemps en 1870, fait reconstruire le château de 1876 à 1882, toujours sur les anciennes fondations, d'après des plans de l'architecte Honoré Daumet.
Les Jardins : Un Dialogue entre Nature et Artifice
Imaginé par Le Nôtre, qu'il considérait d'ailleurs comme son préféré, le jardin du château de Chantilly est une véritable démonstration de savoir-faire. Symétrie, miroirs d’eau, fontaines, statues… l’émerveillement est total. Doté d’une superficie de 115 hectares, le parc du château de Chantilly réunit toutefois plusieurs époques de création, du jardin à la française dessiné par André Le Nôtre au XVIIe siècle au jardin anglo-chinois de la fin du XVIIIe, sans oublier le jardin anglais au début du XIXe siècle. Comme un témoignage parfait d’une autre époque, et du rapport sacré entre l’homme et la nature en Occident depuis plus de trois siècles.

Si le jardin à la française offre les plus beaux points de vue, le jardin anglo-chinois et son atmosphère plus rustique a notamment servi de modèle à celui de Marie-Antoinette au Petit Trianon de Versailles. Le parc de Chantilly couvre 115 hectares, dont 25 hectares de plans d’eau, auxquels il faut ajouter les 60 hectares du parc de Sylvie. Chantilly était l'une des créations préférées de Le Nôtre. Entre la terrasse et Le Grand Canal, au nord du château, Le Nôtre a ménagé des parterres « à la française ». Ces parterres sont agrémentés de bassins et ornés de vases et de statues de pierre, dont la plupart datent du XIXe siècle et représentent les personnages illustres liés au riche passé du domaine. Les parterres étaient originellement de forme trapézoïdale, ce qui les faisait paraître plus vastes en contrecarrant la perspective. Cet effet, d'un très grand raffinement, a été supprimé par la reconstitution du XIXe siècle, qui leur a donné la forme de rectangles parfaits. De l'autre côté du Grand Canal, l'amphithéâtre du Vertugadin, prolongé par une allée forestière, prolonge l'axe des parterres à travers la forêt. La grille d'honneur se trouve située en contrebas par rapport au château et surtout à la terrasse. Le Petit Parc ou « parc de La Cabotière », est situé sur le plateau calcaire qui surplombe la vallée depuis les parterres jusqu'au Grand Rond. Espace de transition entre la forêt et le parc, il est aménagé par Le Nôtre qui y trace des allées et des bosquets le reliant à la forêt environnante. Au XVIIIe siècle, Henri-Jules de Bourbon-Condé le relie à la terrasse en jetant Le Pont du Roi par-dessus le fossé sec qui marque la limite du plateau. Vers 1738 ou 1739, un jeu de l'oie géant, dont les pions étaient les joueurs…
Le domaine de Chantilly, avec son château, ses jardins et ses Grandes Écuries, est un témoignage exceptionnel de l'histoire de France, de l'art et de l'architecture. Le 7ème prince de Condé, Louis-Henri de Bourbon, a laissé une empreinte indélébile par son mécénat et la somptuosité de ses réalisations, notamment les Grandes Écuries qui demeurent un joyau architectural et un symbole de la relation millénaire entre l'homme et le cheval.
Le 7 novembre 2022 dans l'après-midi, un incendie s'est déclaré dans le couloir technique sous des terrasses du château. Les Grandes Écuries ont été réunies au château par Karim Aga Khan IV dans le cadre de la Fondation pour la Sauvegarde du domaine de Chantilly. Ce dernier a versé 70 millions d'euros au site entre 2005 et 2020. En 1989, à l'occasion du bicentenaire de la Révolution, Yves Bienaimé offre gracieusement à l'Institut de France, propriétaire des Grandes écuries une copie de la renommée disparue sous la Révolution. La pose de la réplique permet de s'apercevoir que la charpente du dôme est écartée de 60 cm et que les sommiers du dôme reposent directement sur la voûte en pierre.
Le château de Chantilly est situé à Chantilly, dans le département de l'Oise, en région Hauts-de-France, dans la vallée de la Nonette, affluent de l'Oise. Il lègue l'ensemble à l'Institut de France, sous le nom de musée Condé, avec l’interdiction de prêter ses œuvres et d'en modifier la muséographie, d'où un accrochage un peu suranné.