L'Intelligence Équine : Entre Mythes, Science et Réalité

Depuis des siècles, l'intelligence des chevaux a captivé l'imagination humaine, alimentant mythes et anecdotes. Cette fascination a conduit à des études scientifiques, notamment au début du XXe siècle, déclenchées par le phénomène mondial des chevaux « intelligents », tel que le célèbre Hans le Malin. La controverse prolongée autour des capacités cognitives des chevaux, déclenchée par la découverte de l'effet Hans, a progressivement cédé la place à des études éthologiques qui ont révélé un niveau élevé d'intelligence sociale dans le comportement équin. Bien que la conscience chez les chevaux reste un sujet de débat, leur mémoire remarquable est reconnue depuis longtemps. En raison de leur mode de vie en troupeau sauvage, les chevaux manifestent également des aptitudes cognitives avancées liées à la théorie de l'esprit, leur permettant de comprendre les interactions sociales. Ils peuvent reconnaître un humain par ses traits faciaux, communiquer avec lui par le langage corporel et acquérir de nouvelles compétences en observant le comportement humain. Les chevaux sont également doués pour la catégorisation et l'apprentissage conceptuel.

Cheval regardant attentivement un humain

En termes d'intelligence de travail, les chevaux répondent bien à l'habituation, à la désensibilisation, au conditionnement classique et au conditionnement opérant. Ils sont également capables d'improviser et de s'adapter pour répondre aux besoins de leur cavalier. La perception de l'intelligence équine varie considérablement d'une culture à l'autre. Selon Jocelyne Porcher, les zootechniciens des XIXe et XXe siècles ont appliqué l'hypothèse de « l'animal machine » aux chevaux, s'appuyant sur les idées de philosophes comme René Descartes, Nicolas Malebranche et Francis Bacon. Cette perspective soutenait que les chevaux ne pouvaient ni penser, ni ressentir la douleur, ni posséder de conscience ou d'émotions. Les pressions sociales décourageaient les chercheurs de remettre en question ces points de vue, car leurs découvertes risquaient de ne pas être bien accueillies, le concept de « l'animal machine » étant plus facile à défendre dans le contexte des pratiques d'élevage industrialisé.

L'Héritage de Hans le Malin et l'Émergence de l'Éthologie

Le cas de Hans le Malin, un cheval semblant capable de compter et de résoudre des problèmes arithmétiques, a suscité un vif débat scientifique sur l'intelligence équine. Le philosophe belge Vinciane Despret note le débat scientifique prolongé déclenché par les capacités de Hans, remettant en question la possession d'une intelligence conceptuelle par les chevaux. Le psychologue allemand Oskar Pfungst a finalement révélé que Hans n'effectuait pas de calculs, mais était plutôt extrêmement sensible au langage corporel humain, arrêtant de taper des sabots lorsqu'il détectait des indices subtils. Cette découverte a mis en lumière l'importance de l'observation attentive du comportement animal et a jeté les bases de l'éthologie équine.

Illustration de Hans le Malin tapant du sabot

Dans la première moitié du XXe siècle, la recherche était principalement axée sur le behaviorisme. L'hypothèse behavioriste selon laquelle les chevaux ne sont que des « machines » réagissant à des stimuli a été réévaluée de manière critique, en partie grâce à des travaux tels que la « Psychologie du Cheval » (1954) de Maurice Hontang et des études scientifiques ultérieures. Les premières recherches en éthologie équine ont débuté avec Pearl Gardner dans les années 1930, où les chevaux étaient initialement testés dans des conditions contrôlées couramment utilisées pour les animaux de laboratoire, à l'aide de mécanismes leur donnant accès à de la nourriture. Malgré ces avancées, des lacunes persistent dans notre connaissance des facultés mentales des chevaux.

Défis et Nuances dans l'Étude de l'Intelligence Équine

Comparativement à d'autres espèces, les chevaux ont fait l'objet de moins de recherches. Alors que les primates ont bénéficié d'études révolutionnaires comme celles de Jane Goodall, et que les chiens constituent le principal foyer d'attention parmi les animaux domestiques, la cognition équine a été moins étudiée. Pour naviguer ces défis de définition, certains chercheurs, dont Michel-Antoine Leblanc et Léa Lansade, se concentrent sur la description des processus cognitifs des chevaux sans tenter de quantifier leur performance intellectuelle. Parmi les animaux domestiques, les chevaux occupent une position unique. Ils sont parfois étudiés dans des conditions expérimentales adaptées à leur espèce.

Un cheval dans un laboratoire de recherche éthologique

Budiansky et Leblanc suggèrent que la comparaison de l'intelligence de différentes espèces peut refléter des biais culturels et ne pas tenir pleinement compte des différences de perception sensorielle et de capacités physiques. Par exemple, si les chevaux sont parfois considérés comme « moins intelligents » que les pieuvres ou équivalents à l'intelligence d'enfants de trois ans, les comparaisons avec les pieuvres négligent souvent les différences dans leurs adaptations anatomiques, en particulier concernant leur capacité à manipuler des objets.

Le comportement d'un cheval face à une boîte contenant de la nourriture illustre leurs aptitudes : renifler le couvercle, soulever le couvercle, ouvrir la boîte, manger la nourriture. Cet exemple, tiré de l'article « Les chevaux s'attendent-ils à ce que les humains résolvent leurs problèmes ? », souligne leur approche proactive de la résolution de tâches.

Une autre limitation majeure dans les études cognitives est la prise en compte insuffisante de l'état émotionnel du cheval. Les jeunes chevaux montrent plus de curiosité que les chevaux plus âgés.

La Race et l'Intelligence : Une Question de Nuance

Le cheval arabe est une race souvent décrite comme plus intelligente que d'autres. Il existe très peu d'études comparatives sur l'intelligence équine par race, mais Budiansky suggère que l'American Quarter Horse pourrait avoir des performances différentes du Pur-sang. Cette hypothèse est cohérente avec les conclusions de Lindberg et al., qui proposent que les chevaux de sang froid (tels que les poneys et les chevaux de trait) pourraient accomplir des tâches de conditionnement plus rapidement que les chevaux de sang chaud tels que le Pur-sang et l'Arabe. En 1933, L. P. Many a publié des travaux sur les différences comportementales entre races.

De nombreuses études, anciennes et plus récentes, décrivent l'Arabe comme une race possédant certains traits cognitifs parfois perçus comme plus « intelligents » par rapport à d'autres races. Ces traits méritent d'être étudiés plus en profondeur. Des preuves ont été apportées pour l'attribution de certains états mentaux, et des débuts de preuves pour l'attribution d'un état attentionnel (Trösch et al. 2020).

Résolution de Problèmes : Une Perspective Évolutive

Budiansky suggère que, comparés à certaines autres espèces, les chevaux ne sont peut-être pas aussi aptes à résoudre des problèmes. Certaines études suggèrent que les carnivores et les primates pourraient obtenir de meilleurs résultats dans certaines tâches de résolution de problèmes, comme l'évitement d'obstacles. Il émet également l'hypothèse que des différences entre carnivores et herbivores, telles que des adaptations évolutives, pourraient influencer leurs performances dans ces tâches. Les herbivores, comme les chevaux, pourraient aborder la résolution de problèmes différemment des carnivores en raison de leurs comportements évolutifs distincts. Le vétérinaire Robert M. Miller a souligné l'importance de la compréhension des comportements naturels des chevaux dans l'interprétation de leur intelligence.

L'éthologue María Fernanda de Torres Álvarez suggère que les relations de travail peuvent permettre aux chevaux d'appliquer leurs capacités cognitives à la résolution de problèmes pratiques. Elle cite l'exemple des chevaux Camargue qui, lorsqu'ils sont utilisés pour le travail du bétail, sont réputés pour aider à gérer la situation en répondant aux signaux de leur cavalier et en ajustant leurs actions. Selon certaines observations, les chevaux démontrent des capacités de résolution de problèmes dans des contextes où ils doivent trouver des solutions à des tâches.

Schéma d'un labyrinthe en T pour tester la résolution de problèmes chez les animaux

Budiansky note que les chevaux ont tendance à se situer à un niveau moyen dans la plupart des tests de labyrinthe. Ces tests impliquent généralement un labyrinthe en forme de « T » ou de « Y » avec deux options : l'une menant à une impasse et l'autre à de la nourriture, de l'eau ou un contact social avec d'autres chevaux.

Les chevaux sont dotés d'une grande mémoire émotionnelle- Connaître Son Cheval #1

Un test de mémoire à choix unique pourrait ressembler à ceci : (A) Un cheval monté au point médian entre deux plaques contenant des excréments approche la plaque droite et renifle la cible. (B) Environ 5 minutes plus tard, le cheval se voit présenter un second choix et choisit la cible gauche.

La Mémoire et la Perception : Piliers de la Cognition Équine

La caractéristique fondamentale de la psychologie du cheval est la mémoire. En 1995, le Dr R. M. Miller a publié des travaux sur la mémoire spatiale chez les chevaux. Maria Franchini spécule que certains chevaux pourraient être capables de percevoir de petits animaux ou des insectes sur leur chemin, citant l'exemple d'une jument qui évitait les insectes vivants mais marchait sur les morts. De plus, de nombreux cavaliers rapportent que les chevaux font preuve d'un fort sens de l'orientation, une capacité que la psychologue Sara J. Shelly a également étudiée.

Lorsqu'ils travaillent avec des humains, les chevaux ont tendance à rechercher la coopération, le calme et l'évitement des conflits. Ils sont capables d'interpréter le langage corporel humain, de lire les émotions humaines et d'attribuer des états mentaux aux humains. Par exemple, Maria Franchini décrit une situation où un cheval distingue un geste d'aide, comme chasser un insecte de son corps, d'un geste agressif, comme une tentative de le frapper. Les chevaux peuvent communiquer avec les humains lorsqu'ils en ressentent le besoin. Ils sont capables d'attirer l'attention pour accéder à une source de nourriture, par exemple par leur regard ou, dans certains cas, en établissant un contact physique. Le cheval est la deuxième espèce animale domestique, après le chien, chez laquelle cette capacité a été démontrée. Les chevaux semblent plus intéressés par les humains lorsqu'ils anticipent de recevoir de la nourriture ; la méthode d'entraînement utilisée peut influencer leurs capacités d'apprentissage interspécifique.

Un cheval communiquant avec un humain par le regard

Dans la communication interspécifique, les chevaux peuvent prendre en compte la perspective d'un humain. Dans une expérience, des humains ont montré à des chevaux comment appuyer sur un bouton pour ouvrir un distributeur de nourriture, tandis qu'un autre groupe de chevaux n'a pas été témoin de la démonstration. Le cheval peut associer une valence émotionnelle (une réputation) à un humain en fonction de ses propres expériences, ainsi que de ses observations des interactions entre un expérimentateur et un autre cheval. Lansade discute de cette capacité, notant que de nombreux chevaux réagissent à l'arrivée d'un vétérinaire, même s'ils ne l'ont jamais rencontré auparavant. Cela semble démontrer une capacité à reconnaître des attributs spécifiques à cette profession (comme des vêtements ou une odeur particulière) et à les associer à des expériences passées. Dans les expériences citées par Lansade, les chevaux conservent des souvenirs allant jusqu'à un an d'avoir été toilettés par une personne ayant fourni une expérience positive ou négative.

Apprentissage et Conditionnement : Les Mécanismes de l'Adaptation

L'apprentissage est un processus complexe et multifactoriel qui demande du temps et de l'engagement. Comprendre les capacités cognitives du cheval permet des applications pratiques qui peuvent mieux intégrer sa capacité d'apprentissage. Des développements théoriques majeurs ont pris en compte l'intelligence du cheval dans l'entraînement et le travail. Le concept de « conditionnement » fait référence à l'association entre un stimulus et une réponse, qui peut conduire à un comportement habituel. Une série d'expériences montrent que les chevaux répondent bien à des formes simples d'apprentissage, telles que le conditionnement classique (ou conditionnement pavlovien) et le conditionnement opérant. Ces techniques, qui impliquent de récompenser ou de supprimer une contrainte après une tâche réussie, sont couramment utilisées par les humains pour entraîner les chevaux à accomplir les tâches attendues. Le renforcement peut être positif ou négatif. Au début de l'apprentissage par renforcement, le cheval peut ne pas savoir ce qui est attendu et donner des réponses aléatoires. Il convient de veiller à ne pas renforcer involontairement des comportements indésirables.

Selon les chercheurs australiens Paul D. McGreevy et Andrew N. McLean, la compréhension des principes de l'apprentissage est essentielle pour optimiser la relation homme-cheval.

Les chevaux sont également capables d'apprendre par essais et erreurs. L'habituation est un processus d'apprentissage courant chez toutes les espèces animales. Une forme extrême d'habituation, appelée « empreinte comportementale », a été testée sur des poulains. La désensibilisation implique d'exposer régulièrement le cheval à un stimulus qui déclenche une réaction jusqu'à ce que la réponse soit réduite ou éteinte. Un exemple classique est l'ouverture d'un parapluie, qui déclenche généralement une réaction de stress, telle qu'une augmentation du rythme cardiaque.

Idées Reçues et Perspectives Modernes

Le PhD en biologie du comportement animal Evelyn B. Hanggi et la sociologue Vanina Deneux-Le Barh soulignent la persistance de croyances attribuant des capacités limitées aux chevaux. Ces idées fausses continuent de persister dans les milieux équestres professionnels. Les résultats de l'enquête de Deneux-Le Barh en 2021 révèlent une ambivalence significative dans la perception de l'intelligence chez les chevaux de travail.

Lors d'une apparition dans l'émission La Tête au Carré le 3 octobre 2007, le généticien Axel Kahn a affirmé que les chevaux possèdent des capacités intellectuelles beaucoup plus limitées que les pieuvres, les primates et les cétacés. Il a cité l'exemple d'un test du miroir où les chevaux ont attaqué le miroir placé devant eux. Maria Franchini a exprimé la crainte que cette déclaration, faite sur une émission populaire, ne contribue aux idées fausses. Leblanc note que le test du miroir seul (ou le test de Gordon G. Gallup) peut ne pas être suffisant pour confirmer ou infirmer la conscience de soi d'une espèce. Il fait référence à une étude de 2017 par Paul Baragli et ses collègues, dans laquelle les chevaux soumis au test du miroir ont montré des signes clairs de distinction entre le reflet et un animal réel.

Cheval se regardant dans un miroir

L'Intelligence Équine dans la Mythologie et la Littérature

Certaines histoires issues de la mythologie, des légendes et des contes populaires dépeignent les chevaux comme extraordinairement intelligents. Dans la mythologie scythe, de nombreux chevaux fabuleux apparaissent, y compris le kokcwal, descendants aquatiques des chevaux du dieu de la mer, capables de comprendre le langage humain. Bucéphale, le cheval d'Alexandre le Grand, est décrit dans les sources grecques et le Roman d'Alexandre comme « très intelligent », tout comme son jeune maître, notamment parce qu'il comprend également le langage humain. Dans l'épopée turque d'Er-Töshtük, un conte populaire du Kirghizistan, le cheval Tchal-Kouyrouk avertit son cavalier, Töshtük, avec ces mots : « Ta poitrine est large, mais ton esprit est étroit ; tu ne penses à rien. Tu ne vois pas ce que je vois, tu ne sais pas ce que je sais… » Le conte Dogon « Pourquoi le cheval ne parle-t-il pas ? » explique qu'autrefois, les chevaux parlaient avec les humains, mais qu'une femme ingrate et trompeuse a exploité les conseils d'un cheval intelligent sans le remercier ni en informer sa famille.

Le roman satirique « Les Voyages de Gulliver » (1721) met en scène des chevaux nobles, rationnels et intelligents appelés les Houyhnhnms. Selon le professeur de littérature Bryan Alkemeyer, son auteur Jonathan Swift a peut-être eu l'intention de faire réévaluer la définition de l'homme et de sa prétendue supériorité sur les animaux. Les Mearas imaginés par J. R. R. Tolkien, y compris Grippoil, la monture de Gandalf, sont un type de cheval très intelligent capable de comprendre le langage humain. Les professeurs Sylvine Pickel-Chevalier et Dr.

Dans les bandes dessinées, la monture de Lucky Luke, Jolly Jumper (créé en 1946), est dépeinte comme le cheval le plus intelligent de l'Ouest. Il est capable de parler (et même de s'engager dans des discussions philosophiques), de compter, d'écrire, de jouer aux échecs et de pêcher par lui-même. De même, la série télévisée américaine des années 1960 Mister Ed met en scène un cheval qui ne parle qu'à son propriétaire, amateur de boissons. Henry Blake, dans son ouvrage « Je parle aux chevaux… », explore une approche de communication avec les chevaux qui dépasse les méthodes conventionnelles.

La controverse persiste quant à l'hypothèse d'une assimilation humaine à un prédateur du point de vue du cheval. Les travaux de Jean-Louis Gouraud, tels que « Le tour du monde en 80 chevaux : Petit abécédaire insolite », ainsi que ceux de Brian Fagan sur « La Grande Histoire de ce que nous devons aux animaux », et la bibliographie hippiatrique pour le Moyen-Âge par Yves Lignereux, témoignent de l'intérêt historique et culturel pour le cheval et son rôle aux côtés de l'homme.

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