Anne Le Troter et la Friche la Belle de Mai : Exploration des Discours et des Formes

La Friche la Belle de Mai, un espace emblématique de la création contemporaine à Marseille, a accueilli en 2017 une initiative collective marquante : "Patio, pièce de verdure, détente". Cette exposition, fruit de la résidence de quatre artistes, dont Anne Le Troter, ne se présente ni comme un bilan d'étape ni comme un inventaire définitif. Elle est plutôt une exploration audacieuse des pratiques artistiques, tant individuelles que collaboratives, où les processus de création se transforment et s'affirment, tandis que l'écoute du langage prend une forme nouvelle et s'adoucit. Au cœur de cette démarche, les traces secondaires du travail deviennent le motif central, les formats évoluent vers une échelle plus imposante, et les gestes s'expriment avec une franchise assumée.

Vue générale de la Friche la Belle de Mai à Marseille

Triangle France - Astérides, centre d'art contemporain solidement ancré à la Friche depuis 1994, joue un rôle essentiel dans cette dynamique. Sa mission d'intérêt général vise à servir une diversité d'artistes et de publics. Dès sa conception, le centre a articulé des espaces de création et de diffusion, intégrant une structure de résidence et d'ateliers dédiée à la recherche, à l'expérimentation et à la production artistique. Cet environnement accueille en permanence des artistes français et internationaux, faisant de la Friche un lieu de proximité où le public peut découvrir l'art en devenir. C'est un espace qui affirme les droits culturels, reconnaissant la singularité de chaque relation à l'art.

Le programme annuel d'expositions et d'événements publics de Triangle France - Astérides met en lumière la diversité des esthétiques contemporaines et encourage la production de nouvelles œuvres par des artistes de renommée nationale et internationale. Le programme de résidence, pilier de l'activité, accueille chaque année entre neuf et douze artistes. Il offre également à de jeunes artistes français l'opportunité de résider à l'étranger au sein d'un réseau de structures partenaires. L'objectif est d'accompagner les artistes dans leurs projets, de la réflexion initiale à la réalisation, tout en offrant au public un accès privilégié à la recherche artistique et aux débats qui animent l'art d'aujourd'hui.

Anne Le Troter : L'écoute du Langage et ses Déclinaisons

Anne Le Troter, artiste basée à Paris, diplômée de la Haute École d’Art et de Design de Genève et de l'ESAD Saint Etienne, inscrit son travail dans une exploration profonde du langage et de sa manifestation. Après avoir écrit deux livres, "L'encyclopédie de la matière" et "Claire, Anne, Laurence", elle a développé une pratique cyclique axée sur les modes d'apparition de la parole au sein de groupes spécifiques. Ses expositions, souvent sous forme de pièces sonores, aboutissent à la création d'œuvres écrites. Cette approche l'a amenée à collaborer avec divers groupes, tels que des artistes ASMR, comme dans "L'appétence" (pièce sonore, 2016), qui lui a valu le Prix du Salon de Montrouge et du Palais de Tokyo.

Installation sonore d'Anne Le Troter

Récemment, Anne Le Troter a achevé un cycle d'installations sonores centré sur la figure de l'enquêteur téléphonique. Ce cycle, qui s'est étendu sur la durée de deux expositions personnelles et une collective ("Les mitoyennes" à La BF15 en 2015, "Liste à puces" au Palais de Tokyo en 2017, et "Les silences après une question" à l'Institut d’Art Contemporain de Villeurbanne en 2017), voit désormais son travail s'orienter vers le genre de l'anticipation. L'artiste mêle installation sonore, performance, théâtre, littérature et poésie. Son intérêt pour la parole au travail, manifesté à travers plusieurs pièces sonores, l'a conduite à explorer des cycles d'écriture sur les notions de biographie, de fiction et d'utopie, en lien avec la question de nos modes de reproduction.

Dans le cadre de l'exposition "Patio, pièce de verdure, détente", Anne Le Troter a présenté une installation intitulée "Racine, Pistil". Cette œuvre invite les visiteur·euse·s à découvrir deux contes sonores encapsulés dans deux sculptures. De cette installation, aucun son ne semble émaner directement, mais la voix de l'artiste circule au cœur des œuvres. À côté des sculptures, des brindilles et de petits bâtons sont mis à disposition du public. Pour entendre l'œuvre sonore, chaque visiteur est invité à glisser une brindille dans sa bouche, une gestuelle rappelant une promenade en forêt, puis à placer l'autre extrémité du végétal directement sur l'œuvre. L'artiste utilise ainsi l'énergie et la vibration du son pour traverser nos corps, proposant une écoute d'histoires intimes de plantes, de transformations et de désirs.

Avec le dispositif de médiation "Radio Regard", des visites-ateliers de cette installation sont spécifiquement proposées aux groupes scolaires, périscolaires et associatifs, rendant l'expérience accessible et pédagogique.

L'Exposition "Patio, pièce de verdure, détente" : Une Synergie de Gestes

L'initiative collective au cœur de la Friche la Belle de Mai, "Patio, pièce de verdure, détente", est une manifestation de l'interaction entre les pratiques d'atelier et l'écoute du langage. L'exposition est caractérisée par une série de gestes, à la fois solitaires et collaboratifs, où les pratiques d'atelier se déplacent et se solidifient, tandis que l'écoute du langage prend forme et s'assouplit. Les traces secondaires du travail deviennent le motif principal, témoignant d'un processus où le développement est organique et évolutif.

Schéma illustrant le concept de

Les formats exposés gagnent lentement mais sûrement en envergure, reflétant une ambition croissante dans la matérialisation des idées. L'agrafage sauvage, par exemple, témoigne d'un rapport franc et direct à la matière, une approche sans fard qui privilégie l'instantanéité et l'efficacité. La mise en réseau des idées et des pratiques nécessite de constants réajustements, une dynamique qui caractérise le travail collaboratif et l'évolution des projets artistiques dans un environnement comme la Friche. Les schémas bien exécutés assurent un changement d'échelle maîtrisé, permettant de passer du micro au macro sans perdre en cohérence.

L'état des structures renseigne sur leur degré de stabilité, une métaphore des fondations sur lesquelles reposent les projets artistiques. Le matériau possède une relative capacité d'étouffement, suggérant la manière dont les formes peuvent absorber ou diffuser des informations et des émotions. Le statut des objets circule de catégorie en catégorie, soulignant la fluidité des significations et la capacité de l'art à transcender les classifications habituelles. Les zones d'activités sont délimitées temporairement, indiquant la nature évolutive et parfois éphémère des processus créatifs.

La datation des œuvres s'opère suivant une fourchette large, reflétant une conception du temps qui n'est pas linéaire mais plutôt cyclique ou fragmentée. La surface de la dalle conditionne le degré de la pente, un détail technique qui devient une composante du dispositif spatial et visuel. L'appréhension de la salle vide repose sur ses infimes caractéristiques, soulignant l'importance du contexte et de l'environnement dans la perception de l'œuvre. Les ficelles tendues aident à conserver une perspective juste, un outil simple mais efficace pour structurer la vision. Les variations du niveau horizontal partitionnent un mouvement vertical, créant des rythmes et des dynamiques spatiales. La copie au détail près est un numéro d'équilibriste, une métaphore de la précision et de l'attention requises dans la reproduction ou la réinterprétation. Enfin, la charge maximale supportée n'est pas négociable, rappelant les contraintes physiques et matérielles qui sous-tendent toute création. Le pli dans la toile chamboule l'espace, introduisant une rupture, une déformation qui invite à reconsidérer la perception de l'œuvre et de son environnement.

Conversation entre Anne Le Troter, Émilie Renard et Mathilde Belouali-Dejean

Anna Gaïotti : Poésie du Corps et des Matières Sonores

Dans le cadre de cette même initiative, Anna Gaïotti, également poète, explore une langue incisive et puissante liée aux corps et aux genres. Son travail se distingue par des glissements ou des ponts entre l'écriture et le corps érotique. Elle frotte sa voix, ses cris et sa pratique des claquettes à la musique expérimentale et à l'improvisation. Elle déploie le clown androgyne, le corps cru, la colère saturée et intime, par la danse, sur scène et sur papier. Ces pièces sont des négociations de la poésie et des matières sonores et plastiques vers la traduction chorégraphique. Ainsi, elle a créé des œuvres telles que "Plus de Muse Mais un Troupeau de Muets", "HEAVYMETAL", et "PALSEMBLIEU".

Anna Gaïotti a également une riche expérience en tant que danseuse, ayant collaboré avec des artistes de renom tels que Mark Tompkins, Phia Ménard, Emmanuelle Huynh, Véronique Aubouy, et André S. Labarthe. Elle performe également aux côtés de Jean-Luc Guionnet, Pascal Battus, Sophie Agnel, entre autres. Depuis 2014, elle est chorégraphe performeuse associée au travail des artistes plasticiennes Amélie Giacomini & Laura Sellies. En 2016, elle a co-fondé avec Léo Dupleix et Sigolène Valax la VIERGE NOIRE, un trio de musique bruitiste noise.

L'exposition "Patio, pièce de verdure, détente" à la Friche la Belle de Mai a offert une plateforme à ces artistes pour présenter des œuvres qui, tout en étant ancrées dans leurs pratiques individuelles, dialoguent avec l'espace et avec les autres créations. La synergie entre Anne Le Troter et Anna Gaïotti, toutes deux poètes explorant des facettes différentes du langage et de son expression, a enrichi le propos de l'exposition, soulignant la vitalité de la création contemporaine à Marseille.

Artiste performeuse en action

La Friche la Belle de Mai : Un Écosystème Artistique Dynamique

La Friche la Belle de Mai n'est pas seulement un lieu d'exposition, mais un véritable écosystème artistique. Les événements tels que les TALKS "Mediterranean Horizons", en collaboration avec Contemporary Istanbul et la Delfina Foundation, programmés par Salma Tuqan, ou les projections du CNAP (Centre National des Arts Plastiques), sélectionnées et présentées par Josée Gensollen et Pascale Cassagnau, témoignent de la richesse et de la diversité de la programmation. Les signatures d'artistes, comme celle de Basile Ghosn, et les annonces de prix, tels que le Prix Roger Pailhas et le Prix Région Sud, animent la vie culturelle du lieu. La section Librairie ART-O-RAMA offre un espace dédié à la diffusion des publications artistiques.

L'engagement de Triangle France - Astérides à accueillir plus de 660 artistes en résidence à Marseille en 28 ans et à produire plus de 130 expositions, dans le respect des principes d'égalité de représentation, de débat et de libre expression, souligne son rôle fondamental dans le soutien à la jeune création contemporaine. L'association s'efforce de promouvoir la diffusion de cette création et de soutenir la réalisation de projets d'artistes en France et à l'étranger, consolidant ainsi son appartenance au réseau Triangle Network et à D.C.A. (Développement Culturel Associatif). La Friche la Belle de Mai, à travers ses résidents et ses programmes, continue de se positionner comme un laboratoire d'idées et de formes, un lieu où l'art se fait et se refait, en permanence.

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