L'histoire des relations franco-russes : des alliances complexes à la recherche d'un dialogue sous Macron

Les relations entre la France et la Russie, tissées depuis des siècles, sont le reflet d'une interaction complexe, marquée par des périodes d'alliance stratégique, de rivalités géopolitiques et de tentatives répétées de rapprochement diplomatique. L'arrivée d'Emmanuel Macron à la présidence française a initié une nouvelle phase dans ce dialogue, caractérisée par une politique de « dialogue et de fermeté », une tentative de « reset » inspirée de l'ère Obama, mais aussi une profonde mutation de cette approche face aux événements mondiaux, notamment à partir de 2022-2023.

Des origines anciennes à l'ère napoléonienne : une relation façonnée par l'Europe

L'histoire des liens entre la France et la Russie remonte au XIe siècle, mais c'est à partir du XVIIIe siècle, sous les règnes de Pierre le Grand et de Louis XV, que ces relations se sont véritablement inscrites dans la durée. L'attrait de la France des Lumières pour la Russie était indéniable, pourtant, les deux monarchies absolues se sont souvent trouvées opposées sur l'échiquier européen. L'expansionnisme russe entrait en conflit avec les alliances traditionnelles françaises, notamment avec la Pologne, la Suède et l'Empire ottoman. Cependant, des menaces communes, comme celles émanant de la Prusse de Frédéric II, ont pu catalyser des rapprochements ponctuels. L'alliance franco-autrichienne de 1756, à laquelle la Russie adhéra, a vu les armées française et russe combattre dans le même camp durant la guerre de Sept Ans. La paix séparée conclue par Pierre III avec la Prusse a cependant rapidement altéré cette coopération.

La Révolution française et l'exécution de Louis XVI ont marqué une rupture diplomatique nette. Durant les guerres révolutionnaires et napoléoniennes, la Russie s'est naturellement rangée aux côtés des coalitions monarchiques européennes contre la France. Malgré des traités de paix signés entre Napoléon Ier et le tsar Alexandre Ier en 1801 et 1807, les ambitions divergentes ont mené à la désastreuse campagne de Russie de 1812. Les décennies suivantes, marquées par les turbulences politiques françaises et le retour aux alliances traditionnelles, n'ont pas favorisé un rétablissement des relations cordiales.

Carte de l'Europe au début du 19ème siècle

Du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale : entre rapprochement stratégique et méfiance

La montée en puissance de l'Empire allemand dans les années 1880-1890 a constitué un catalyseur majeur pour un rapprochement franco-russe. Cette période a vu s'opérer un réajustement stratégique des relations internationales, où la France et la Russie ont trouvé un intérêt commun face à la puissance allemande grandissante.

La Révolution russe et la prise du pouvoir par les bolcheviks, menés par Lénine, ont conduit à la paix séparée de Brest-Litovsk en 1918 et à la fondation de l'URSS en 1922. Malgré le refus du pouvoir soviétique de reconnaître les dettes du régime tsariste, la France a officiellement reconnu l'URSS en 1924. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le général de Gaulle a renoué avec l'URSS, signant un traité d'alliance le 10 décembre 1944. Cependant, la Guerre Froide a rapidement positionné la France au sein du bloc occidental, s'appuyant sur l'Alliance atlantique.

Dans les années 1960, une détente progressive s'est installée entre l'Est et l'Ouest, favorisant une multiplication des échanges politiques. La France a joué un rôle clé dans la convocation de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) à Helsinki, une initiative de longue date de l'URSS. Les années 1960 et 1970 ont également été le théâtre d'un essor significatif des échanges commerciaux, ainsi que des coopérations techniques, scientifiques et culturelles.

La reconnaissance par la France de la Fédération de Russie comme État successeur de l'URSS s'est accompagnée de la signature d'un Traité bilatéral d’amitié, d’entente et de coopération. Entre 1992 et 1995, la politique étrangère russe affichait une posture conciliante envers les Européens. Toutefois, avec l'arrivée de Ievgueni Primakov aux Affaires étrangères en 1996, une réorientation vers le nationalisme et le rejet de l'hégémonie occidentale ont commencé à se dessiner, une tendance que Vladimir Poutine a accentuée dans les années 2010.

La rencontre de Versailles, prélude à un dialogue sous tension

Le 29 mai 2017, quelques jours seulement après son élection, Emmanuel Macron a choisi le cadre prestigieux de Versailles pour accueillir son homologue russe, Vladimir Poutine. Cette mise en scène symbolique, avec l'inauguration de l'exposition "Pierre le Grand", visait à souligner les liens historiques entre la France et la Russie, une figure chère à Vladimir Poutine. La discussion a été qualifiée de "franche" et "directe", dans une ambiance cordiale, malgré la présence de points de contentieux.

Château de Versailles

Cette rencontre à Versailles a marqué la fin de la première séquence internationale d'Emmanuel Macron, qui avait rencontré les principaux dirigeants mondiaux. L'accueil réservé à Vladimir Poutine, dans l'antre du Roi-Soleil, était chargé de symboles. La longue marche dans la galerie des Batailles, les discussions dans les jardins, tout concourait à une mise en scène diplomatique soignée. Emmanuel Macron a affiché une posture ferme, voulant montrer qu'il ne se laissait pas impressionner, même par son homologue russe. Il a insisté sur les notions d'indépendance et de souveraineté, esquissant une politique étrangère attachée au multilatéralisme, en contraste avec les "gesticulations unilatérales" du président américain Donald Trump.

La visite en Russie : un dialogue direct, mais des divergences persistantes

Un an plus tard, les 24 et 25 mai 2018, Emmanuel Macron s'est rendu en Russie pour une première visite officielle. Le choix de Saint-Pétersbourg, ville natale de Vladimir Poutine et symbole de l'ouverture de la Russie vers l'Europe, n'était pas anodin. Les deux chefs d'État se sont entretenus pendant plus de trois heures, dans la résidence d'été de Pierre le Grand.

Lors de la conférence de presse conjointe, Vladimir Poutine s'est montré relativement sympathique, saluant un échange "très utile" et une atmosphère "d'ouverture". Emmanuel Macron, quant à lui, a pris la parole pendant plus de 22 minutes, soulignant un dialogue "direct et franc". Les deux dirigeants ont affiché leur volonté de travailler ensemble, malgré les points de friction existants, tels que la Syrie, où la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis avaient mené des frappes conjointes en avril de la même année. La question de l'accord sur le nucléaire iranien, la situation en Syrie et l'évolution du conflit dans le Donbass ont été au cœur des discussions.

Les enjeux de la visite de Vladimir Poutine auprès d'Emmanuel Macron

Emmanuel Macron a mis en avant les symboles et les références historiques communes, cherchant à glorifier la grandeur des deux pays. Il a utilisé le terme "Cher Vladimir", soulignant une tentative de dialogue personnel. La remise en cause de l'accord sur le nucléaire iranien par Donald Trump a été un facteur poussant la France et la Russie à se rapprocher, du moins temporairement.

Les tentatives de dialogue face à la crise ukrainienne

Avant l'invasion de l'Ukraine par la Russie en février 2022, Emmanuel Macron a multiplié les échanges avec Vladimir Poutine, dans une tentative de désamorcer la crise. Ces efforts, bien qu'ayant finalement échoué à prévenir la guerre, s'inscrivaient dans la continuité d'un quinquennat marqué par la recherche d'un dialogue avec son homologue russe.

En août 2019, le couple Macron avait reçu Vladimir Poutine au fort de Brégançon, résidence d'été des présidents français, à la veille du sommet du G7 à Biarritz, duquel la Russie était exclue. Les discussions ont porté sur les dossiers internationaux, notamment la Syrie, l'Iran et la Libye. Emmanuel Macron avait alors exprimé sa foi en une "Europe qui va de Lisbonne à Vladivostok", une vision d'une Europe élargie. Cependant, la question de la répression des manifestations pro-démocratie à Moscou, comparée par Vladimir Poutine à la répression des Gilets jaunes en France, a révélé les divergences persistantes.

En décembre 2019, un sommet à l'Élysée a été organisé pour aborder le conflit dans le Donbass, réunissant Emmanuel Macron, Angela Merkel, Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky. Cet événement a permis de progresser sur un échange de prisonniers et un désengagement militaire sur trois points du front. Quelques jours plus tôt, Emmanuel Macron avait affirmé à Londres, lors d'un sommet de l'OTAN, que la Russie n'était "plus un ennemi", tout en la considérant comme une "menace" mais aussi un "partenaire sur certains sujets".

Carte de l'Ukraine et du Donbass

L'échange de février 2022 à Moscou, qualifié d'"échange de la dernière chance", a vu Emmanuel Macron tenter une ultime solution diplomatique. Pendant plus de cinq heures, les deux chefs d'État ont cherché un accord, en vain. Emmanuel Macron a décrit une "tension palpable" et un Vladimir Poutine moins enclin à l'ironie et à l'humour que d'habitude. Ces efforts diplomatiques, bien que soldés par un échec, témoignent de la persévérance de la France dans sa quête d'un dialogue avec la Russie, même dans les moments de plus haute tension.

La mutation de la politique russe d'Emmanuel Macron

Dès 2022-2023, la politique russe d'Emmanuel Macron a connu une profonde mutation. La guerre en Ukraine a rendu inopérante la stratégie de dialogue et de fermeté qui avait prévalu. La perception de la Russie par la France et l'Europe a été durablement altérée, marquant un tournant historique dans leurs relations. La recherche d'un dialogue stratégique et historique, visant à "arrimer la Russie à l'Europe et non la laisser se replier sur elle-même", s'est heurtée à la réalité d'une agression militaire.

Le chercheur Dimitri Minic, spécialiste de la pensée stratégique russe, souligne l'importance de comprendre la perception des menaces par les élites politico-militaires russes et les capacités hybrides et de haute intensité de l'armée russe. L'évolution de la guerre et la manière dont la Russie la conçoit sont des éléments cruciaux pour analyser la dynamique actuelle des relations internationales.

L'idée d'une plateforme de dialogue pour des acteurs économiques, culturels et entrepreneuriaux, exempts de sanctions, proposée par Emmanuel Macron, visait à maintenir des liens dans des domaines non directement touchés par le conflit. La sélection de personnalités comme l'astronaute Claudie Haigneré, le directeur artistique Laurent Hilaire, ou les PDG Frédéric Mazella et Patrick Pouyanné, témoignait de cette volonté de maintenir des ponts. Cependant, la guerre en Ukraine a profondément modifié le paysage diplomatique, rendant ces initiatives plus complexes à mettre en œuvre et à interpréter.

La relation entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine, souvent décrite comme celle de deux "joueurs d'échecs" ou de "séducteurs", a été le théâtre d'une tentative de construire une relation bilatérale forte, basée sur le respect mutuel et la recherche d'intérêts communs. Cependant, les divergences fondamentales sur des questions géopolitiques majeures, couplées à une vision du monde divergente, ont rendu cette entreprise particulièrement ardue. L'histoire des relations franco-russes est une leçon de complexité, où les tentatives de rapprochement se heurtent souvent aux réalités géopolitiques et aux divergences stratégiques, marquant ainsi un perpétuel recommencement dans la quête d'un équilibre durable.

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