Association Le CRIN Nucléaire : Une Lutte Continue Contre les Risques Atomiques

Depuis les années 1970, la France s'est engagée dans une politique énergétique résolument tournée vers le nucléaire. Cette orientation, bien que présentée comme une solution pour l'indépendance énergétique, soulève des préoccupations majeures quant à sa sécurité, son impact environnemental et ses conséquences à long terme. Au cœur de cette résistance se trouve l'association CRILAN, qui s'inscrit dans une longue tradition de mobilisation citoyenne initiée par des collectifs comme le CRIN. Cet article explore les actions de ces associations, les enjeux liés au retraitement des combustibles usés à La Hague, les risques associés au projet "Aval du Futur" et l'héritage de la lutte antinucléaire en France, notamment à travers des événements marquants comme l'opposition au projet de centrale d'Erdeven.

Aux Origines de la Mobilisation : Le CRIN et la Lutte contre les Centrales Nucléaires

L'histoire de la résistance au nucléaire en France est jalonnée d'initiatives citoyennes. À l'automne 1974, l'annonce du projet de construction d'une centrale nucléaire de 5000 Mwe sur la côte du Morbihan, à Erdeven, a suscité une vive réaction. En réponse, une poignée de militants s'est rapidement organisée pour mobiliser la population locale. Ainsi naît le CRIN, le Collectif Régional d'Information sur le Nucléaire. Leur approche était novatrice : loin de se limiter à un slogan antinucléaire, le CRIN a privilégié une démarche constructive axée sur la vulgarisation scientifique. L'objectif était de faire confiance à l'intelligence populaire pour fédérer les énergies en "communion" solidaire, au-delà des schémas partisans classiques et dans le respect des principes démocratiques.

Cette politique participative s'est avérée être un atout majeur. Le dimanche 30 mars 1975, un cortège impressionnant de 15 000 personnes, composé de véhicules décorés, de mannequins, de costumes et de pancartes, a défilé dans le bourg d'Erdeven pour exprimer sa détermination. Face à cette mobilisation populaire massive, active et constante, l'État a finalement renoncé au projet d'implantation de la centrale nucléaire. L'association Stop nucléaire 56 / Trawalc’h, héritière de cet esprit contestataire, compte encore aujourd'hui 150 membres, témoignant de la persistance de cet engagement.

Manifestation antinucléaire à Erdeven

Le CRILAN : Un Acteur Clé dans la Défense de l'Environnement et de la Sécurité

Dans le sillage de ces premières mobilisations, de nombreuses associations ont vu le jour pour informer et agir contre les risques liés au nucléaire. Parmi elles, le CRILAN (Comité de Recherche et d'Information Indépendantes sur la Radioactivité), qui présente du 11 au 28 mars une exposition conçue d'après l'ouvrage d'Akiko Ida, anthropologue japonaise, et illustrée par les dessins de Misato Yugi. Cette exposition vise à rendre tangible une problématique souvent abstraite.

Le CRILAN s'oppose fermement à l'extension des capacités d'entreposage des déchets nucléaires à La Hague et milite pour l'arrêt du retraitement des combustibles nucléaires usés, leur stockage à sec et l'immobilisation du plutonium produit. Leur position est claire : "Votre avis compte pour défendre l'avenir de la presqu'île et la sécurité de ses habitants."

"Invisibles Retombées" : Rendre Compte de la Radioactivité et de ses Conséquences

Pour illustrer concrètement les dangers de la radioactivité, le CRILAN s'appuie sur des outils de sensibilisation percutants. Le film "Invisibles Retombées", écrit et produit par l'association CRIIRAD et réalisé par Cris Ubermann, est un exemple éloquent. Ce film, qui s'appuie sur les missions conduites par le laboratoire de la CRIIRAD au Japon, a pour objectif de rendre palpable cette radioactivité invisible et ses conséquences pour les populations touchées par les retombées. Il rend compte des rencontres avec les habitants des zones contaminées et des mesures des niveaux de radiation effectuées à leurs côtés. Ce film ARTE Reportage, réalisé par Sophie Bontemps, met en lumière le travail de terrain et l'impact humain des catastrophes nucléaires.

Fukushima : Le séisme qui a causé une catastrophe nucléaire INÉVITABLE !

De même, pour illustrer une expérience vécue lors de l'évacuation d'habitants de Fukushima, le CRILAN a conçu une exposition de dessins japonais issus du film "Munen". Ces illustrations, souvent poignantes, témoignent de la détresse et de la résilience des populations confrontées aux conséquences d'accidents nucléaires.

Le Projet "Aval du Futur" : Une Extension Dangereuse à La Hague

Le projet "Aval du Futur" représente une nouvelle étape dans l'extension des activités de retraitement des combustibles usés à La Hague, une démarche que le CRILAN combat fermement. Ce projet, initié en réponse à la possible saturation des piscines de La Hague, découle de décisions prises par le Président Macron en Conseil de Politique Nucléaire de mars 2025, sans vote de l'Assemblée Nationale sur la Programmation Pluriannuelle de l'Énergie (PPE) ni débat public approprié.

Le projet inclut la densification des piscines existantes et la construction de trois nouvelles piscines, triplant potentiellement les capacités d'entreposage. Ces installations pourraient accueillir des combustibles usés moxés pendant 70 ans avant un éventuel retraitement industriel, une procédure qui, selon le CRILAN, "n’existe pas aujourd’hui".

Les Risques du Retraitement et la Gestion des Déchets

Le retraitement vise à séparer divers éléments radioactifs des combustibles usés pour les réutiliser (1% de plutonium et 95% d'uranium de retraitement) ou stocker définitivement les déchets ultimes (4% de produits de fission non valorisables). Cependant, le CRILAN soulève des questions sur la capacité d'Orano à retraiter efficacement ces combustibles, compte tenu de la baisse continue des tonnages retraités et de l'augmentation des stocks de plutonium sans utilité. De plus, une partie de cet uranium serait retraitée en Russie malgré l'embargo.

Avec 80 tonnes de plutonium issu du retraitement stocké à La Hague, seulement 1% du plutonium des combustibles usés est utilisé pour la fabrication du MOX. Il est rappelé que le réacteur 3 de Fukushima explosé contenait du MOX, et qu'un microgramme de plutonium suffit à entraîner un cancer du poumon. Actuellement, le combustible MOX est utilisé dans les 24 réacteurs les plus anciens du parc français.

Impacts Économiques et Sociaux

Le projet "Aval du Futur" soulève des inquiétudes quant à son impact économique et social sur le Cotentin. Orano et Framatome connaissent un essaimage sur la presqu'île, avec des implantations à Cherbourg, Valognes, Saint-Sauveur-le-Vicomte, Les Pieux et Beaumont-Hague. La construction de ce projet pourrait entraîner une augmentation significative de la population locale, de l'ordre de 8 000 à 20 000 personnes, soit une augmentation de 10% des habitants du Cotentin. Les conséquences sur le logement, les infrastructures routières, l'emploi et les services de santé, déjà tendus, sont considérables.

L'État semble dédier le Cotentin à une quasi mono-industrie axée sur le nucléaire civil et militaire, avec les risques sociaux inhérents. Pourtant, des élus, tant de droite que de gauche, semblent soutenir ce projet sans qu'un débat public n'ait eu lieu.

Conséquences Environnementales Préoccupantes

L'usine de retraitement de La Hague est déjà responsable de rejets radioactifs liquides et gazeux, ainsi que de pollutions dans l'environnement. Les rejets en mer de tritium par La Hague sont considérables : en 30 jours, l'équivalent de 30 ans des rejets de Fukushima. L'autorisation de rejet annuelle de tritium de la centrale de Fukushima est de 22 téra Becquerels par an, tandis que La Hague dispose d'une autorisation pour 18 500 téra Becquerels annuels dans la Manche, soit 840 fois plus. Concernant les effluents gazeux, l'usine est autorisée à rejeter 20 000 fois plus de gaz radioactifs rares et 500 fois plus de tritium gazeux qu'un réacteur de Flamanville.

Même si les émissions restent dans les limites autorisées, l'évaluation de leur impact fait l'impasse sur les faibles doses et leur accumulation. L'enquête sanitaire demandée par la ministre Corinne Lepage suite à l'affaire des leucémies de la Hague n'a jamais été mise en place. De plus, les pollutions des ruisseaux environnants, comme le Grand Bel, le Ru des Landes ou la Sainte Hélène, ainsi que l'incendie du Silo 130, toujours en voie de décontamination, ne doivent pas être oubliées.

Les Déchets Nucléaires : Un Fardeau pour les Générations Futures

Fin 2024, La Hague entreposait notamment 41 146 fûts métalliques destinés à Bure, comprenant des déchets de moyenne activité à vie longue (MA-VL) et des déchets vitrifiés de haute activité à vie longue (HA-VL). Avec le projet "Aval du Futur", et sans oublier les déchets de faible et moyenne activité, le nombre de déchets vitrifiés et de sites d'entreposage à construire à La Hague avant que Bure ou un autre lieu ne puisse les accueillir pose une question cruciale. La solution pourrait se résumer à un entreposage de très longue durée à La Hague pour les déchets les plus dangereux, avec les risques inhérents.

Le projet "Aval du Futur" ne présente aucune étude d'impact environnemental adéquate. Les besoins en eau douce et en énergie électrique ne sont pas quantifiés, alors qu'ils pourraient entrer en concurrence avec les besoins de la population et que la fragilité des lignes électriques est connue. Une rupture d'approvisionnement électrique pourrait entraîner un accident majeur par manque de refroidissement des piscines et d'autres boues radioactives.

L'EPR de Flamanville : Un Projet Semé d'Irrégularités et de Risques

Le projet EPR de Flamanville est également au centre des préoccupations des associations antinucléaires. Le 23 juillet 2024, plusieurs associations, dont Réseau "Sortir du nucléaire", CRIIRAD, CRILAN, Robin des Bois, Greenpeace, FNE Normandie et Global Chance, ont déposé une plainte auprès des Parquets de Cherbourg et de Paris. Cette plainte vise à obtenir plus d'informations sur des irrégularités incluant des contrefaçons, falsifications et suspicions de fraude, concernant notamment la conformité des composants et la surveillance d'EDF sur ses fournisseurs.

Un nouvel arrêt de l'EPR, le 19 juin 2025, suite à une fuite sur une soupape du circuit primaire, est perçu comme un avertissement avant un possible accident nucléaire. Il est souligné qu'un an après le dépôt de la plainte, aucune nouvelle n'a été communiquée, mais l'EPR a démarré, avec un risque d'explosion d'hydrogène souligné par l'Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection (ASNR) dans son dernier rapport.

Le 12 juin, on apprend qu'un projet d'augmentation de puissance des vieux réacteurs de 1300 MWe est envisagé, alors que la consultation publique sur la poursuite de leur fonctionnement au-delà de 40 ans est ouverte jusqu'au 15 juin 2025. Les réacteurs 1 et 2 de Flamanville sont concernés, tout comme 18 autres réacteurs de cette génération. Les générateurs de vapeur défectueux sur les deux réacteurs de Flamanville, qui auraient dû être remplacés bien avant, posent également question. Le réacteur 2 de Flamanville a redémarré en mode dégradé le 12 décembre 2020, après 23 mois d'arrêt, sans que les générateurs de vapeur n'aient été changés, présentant des vulnérabilités manifestes. Les diesels de secours des tranches 1300 MWe, qui ont connu 11 départs de feu en France, dont deux incidents sur le réacteur 2 de Flamanville en 2021 et 2022, constituent une autre source d'inquiétude.

Les associations demandent la limitation de la durée d'exploitation des réacteurs à 40 ans, l'abandon du programme de "grand rafistolage" des vieux réacteurs, ainsi que l'abandon du projet de "MOXage" des réacteurs de 1300 MWe en raison des risques liés au plutonium.

La France, Pionnière des Risques Nucléaires en Europe ?

La France est aujourd'hui le seul pays d'Europe à recycler les combustibles usés. Cependant, ce procédé ne valorise qu'1% de la matière, principalement du plutonium. Alors que plusieurs pays, dont la Grande-Bretagne, ont décidé d'arrêter le retraitement, la France s'entête dans cette voie qui touche particulièrement le Cotentin. Emmanuel Macron souhaite que les industriels ferment le cycle du combustible nucléaire grâce au multi-recyclage, alors que les déchets nucléaires du pays atteignent 1,8 million de tonnes et continuent de s'accroître. Pour les opposants, il s'agit d'une illusion.

La position du CRILAN, et de nombreuses autres associations, est de s'opposer fermement à ces projets. Ils plaident pour un arrêt des installations usées comme La Hague, des vieux réacteurs, et mettent en garde contre le "fiasco de l'EPR" et le stockage de déchets nucléaires militaires.

Carte des installations nucléaires en France

L'Héritage des Populations Victimes de la Radioactivité

Au-delà des enjeux techniques et industriels, il est crucial de ne pas oublier les populations affectées par la radioactivité. Le 60ème groupe d'enfants ukrainiens sera accueilli dans des familles françaises pour un séjour de répit du 5 au 27 juillet 2025. Ces enfants, victimes de la radioactivité de Tchernobyl et de trois années de guerre, bénéficient de ce séjour réparateur. Cette initiative rappelle douloureusement que les populations, et notamment les enfants, sont les premières victimes des catastrophes nucléaires, comme l'ont tristement rappelé Tchernobyl et Fukushima.

Vers une Transition Énergétique Alternative

Face à ces constats alarmants, l'urgence est à l'engagement citoyen dans des projets énergétiques locaux alternatifs. L'isolation thermique, la sobriété des comportements, et la production d'énergies renouvelables (solaire individuel et collectif, fermes éoliennes citoyennes) sont des pistes concrètes pour construire une autre politique énergétique. Cette transition passe par une production décentralisée et à échelle humaine, une mobilisation citoyenne pour développer des moyens de production innovants et alternatifs, ainsi que le développement de modèles alternatifs de distribution.

Les associations comme "Les Lucioles - Ria d’Etel en transition" œuvrent dans cet esprit, visant à améliorer le bien-vivre local et à préparer la transition face à la raréfaction des ressources naturelles. Leur objectif est de promouvoir la décroissance énergétique et le renforcement de la résilience locale.

Les Acteurs de la Surveillance et de l'Information

Plusieurs associations loi 1901 jouent un rôle essentiel dans la surveillance de la radioactivité dans l'environnement. L'Association pour le contrôle de la radioactivité dans l'Ouest (Acro) et la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (Criirad), créées en 1986 au lendemain de l'accident de Tchernobyl, disposent de leurs propres laboratoires de mesure et diffusent les résultats de leurs contrôles. Les Associations agréées pour la surveillance de la qualité de l'air (AASQA) exploitent un réseau national de mesures sous l'égide du ministère de l'Environnement, et certaines disposent de capteurs dédiés au suivi de la radioactivité.

Les Commissions Locales d'Information (Cli), mises en place autour des installations nucléaires et regroupées au sein de l'Association nationale des comités et commissions locales d'information (Anccli), ont pour mission de suivre, informer et dialoguer en matière de sûreté nucléaire, de radioprotection et d'impact des activités nucléaires. Ces structures, bien qu'issues de l'initiative de l'État, jouent un rôle crucial dans la diffusion d'informations et la concertation locale.

La lutte contre les risques nucléaires est plus que jamais d'actualité. Les projets pharaoniques, le prolongement de la durée de vie des réacteurs obsolètes et les projets d'enfouissement de déchets nucléaires pour des centaines de milliers d'années constituent un fardeau pour les générations futures. Il est impératif que les citoyens s'engagent activement pour promouvoir des alternatives énergétiques durables et sûres.

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