La Bande Dessinée et le Commerce Équitable : Une Alliance Éclairée

L'histoire de la bande dessinée, ce médium narratif visuel, est intimement liée à l'évolution des sociétés et à leur appréhension des systèmes économiques. De ses prémices européennes à son essor américain, en passant par son utilisation comme outil de sensibilisation et de critique, la BD a su s'adapter pour aborder des sujets complexes, y compris celui du commerce équitable. Ce domaine, souvent méconnu, trouve dans la bande dessinée un allié précieux pour vulgariser ses principes et promouvoir ses valeurs.

Aux Origines d'un Langage Visuel : De Töpffer aux Comics

L'idée de raconter une histoire à travers une succession de vignettes, concept aujourd'hui fondamental de la bande dessinée, remonte au Suisse francophone Töpffer (1799-1846). Son approche novatrice fut d'ailleurs saluée par Goethe, témoignant de sa précocité et de sa pertinence. Cette forme narrative européenne, souvent qualifiée de "littérature en estampe" au XIXe siècle, a jeté les bases de ce que deviendrait un médium de masse.

Vignettes de Töpffer

L'Amérique, quant à elle, s'est imposée comme la patrie d'adoption des nouveaux imaginaires, notamment grâce à la naissance des comics à grande circulation. Ce médium s'avérait idéal pour les patrons de presse, qui l'utilisaient dans les suppléments dominicaux des quotidiens, mais aussi pour un pays dévoué au culte de l'enfant roi, comme en témoignent les studios de Walt Disney. La transition de la littérature européenne vers les comics américains au XXe siècle est une histoire fascinante. Une fable marquante de cette transition est la naissance supposée de la bande dessinée aux États-Unis vers 1895, avec le "Yellow Kid" de Outcault. Cette genèse est d'autant plus étrange qu'elle coïncide avec l'avènement du cinéma. Benoit Peeters souligne que, pour mettre en scène le phonographe d'Edison, croisant ainsi les médias, Outcault a utilisé la bulle pour le dialogue, un élément désormais emblématique de la BD.

Quand la Bande Dessinée Explique l'Économie

La complexité du monde économique, avec ses interrogations sur la création monétaire, le financement des activités, la gestion des ressources limitées, la mesure de la production, la répartition des revenus et de la richesse, ou encore les grands équilibres macroéconomiques, peut sembler intimidante. Pourtant, la bande dessinée a démontré sa capacité à décortiquer ces sujets de manière accessible et engageante.

Claire Fumat, formatrice en économie, et la dessinatrice Maud Hopsie, ont abordé ces questions pointues dans un ouvrage où elles répondent minutieusement, chapitre par chapitre, à des interrogations fondamentales : "À quoi sert la monnaie ? Qui crée la monnaie ? Comment l’activité économique se finance t-elle ?" Elles soulignent l'importance de faire des choix dans un monde aux ressources limitées, de comprendre ce qui est produit et comment cela est mesuré, et d'analyser la répartition des revenus et de la richesse.

Schéma expliquant la création monétaire

La bande dessinée offre également un terrain fertile pour explorer les mécanismes et les conséquences du capitalisme. L'ouvrage "Hypercapitalisme", scénarisé par Monique et Michel Pinçon-Charlot, spécialistes de la classe dominante, analyse comment l'économie moderne, en exaltant la loi du marché et en privatisant à tout crin, menace le développement de l'humanité, la justice sociale et la planète. Ce manuel d'économie critique, tout en étant optimiste, s'adresse à tous ceux qui veulent comprendre et agir dans le monde actuel. Les sociologues Pinçon-Charlot, connus pour leurs travaux sur la classe dominante et ayant scénarisé l'album explorant le scandale financier de Jérôme Cahuzac, apportent leur expertise pour éclairer les rouages du pouvoir économique.

Le libéralisme, souvent perçu comme un mot fourre-tout abstrait, est également décortiqué par Pierre Zaoui. Il retrace l'histoire de cette doctrine, de ses premiers théoriciens au XVIIIe siècle jusqu'à ses manifestations contemporaines, en passant par le programme économique du Parti communiste chinois et les migrants en quête de liberté. Malgré sa polysémie et les modèles contradictoires qui lui sont prêtés, la définition du libéralisme demeure floue, et chacun croit en avoir une idée précise.

L'argent, ses pouvoirs et ses dangers, est un thème récurrent. L'histoire de Midas, roi de Phrygie, qui choisit le toucher d'or et découvre les effets pervers de ce pouvoir, est une fable intemporelle sur l'avidité. Le monde du vin, avec ses secrets et ses mythes, est également exploré. L'histoire d'une petite propriété dont le vin espagnol obtient la note maximale lors d'une dégustation à l'aveugle, et dont le producteur reste insaisissable, montre comment le secret engendre la curiosité et le mythe.

Naviguer dans l'Univers des Affaires et de la Finance

La bande dessinée s'avère particulièrement efficace pour dépeindre les mondes complexes de la finance et des grandes entreprises. Jean Van Hamme, scénariste de renom, a créé le personnage de Largo Winch, un jeune homme de vingt-six ans qui hérite d'un cartel financier de dix milliards de dollars. Contestataire, coureur de jupons, bagarreur et anticonformiste, Largo Winch est surnommé "le milliardaire humaniste". La question centrale est de savoir s'il peut garder les mains propres à la tête d'un tel empire, naviguant entre femmes aux charmes meurtriers, banquiers trompeusement complices, combinaisons financières et trafics douteux.

Largo Winch en action

Guillaume Philippe et Boisserie Pierre, dans leur bande dessinée, dépeignent un monde façonné par une succession de fortunes, de krachs boursiers, de faillites et de crises politiques ou économiques, souvent déclenchés par l'avidité de pouvoir ou d'argent. Au fil des générations, les descendants d'une famille enchaînent les bonnes et les mauvaises fortunes, illustrant la volatilité des marchés et l'impact des décisions humaines sur l'économie mondiale.

Benoist Simmat, avec Vincent Caut au dessin, s'attaque à l'économie avec une approche rafraîchissante. Leur objectif est de "dépoussiérer" une science qui en avait grand besoin. Ils explorent près de trois siècles de thèses et d'antithèses, de "la main invisible" d'Adam Smith à l'État-providence de Keynes, en passant par la destruction créatrice de Schumpeter. Les auteurs abordent avec légèreté les tribulations des grands penseurs économiques, retraçant la vie d'une quarantaine de figures marquantes de la discipline. Ce "manuel" original, enrichi d'anecdotes rocambolesques et instructives, offre une alternative agréable aux ouvrages plus austères, permettant d'apprendre en s'amusant. Au dessin, Vincent Caut réalise une belle partition, rendant la lecture agréable et visuellement attrayante.

L'expression "entreprise libérée", qui peut sembler un contresens, est explorée par Benoist Simmat. Ces entreprises existent bel et bien, leurs dirigeants ayant choisi de démanteler la pyramide de commandement classique pour redonner le pouvoir aux forces productives du collectif.

La micro-économie est également vulgarisée par le duo Klein-Bauman. Ils proposent un cours d'introduction destiné à ceux qui cherchent désespérément une touche d'humour dans les manuels d'économie traditionnels, tout en offrant un guide factuel de la matière.

Florent Papin adapte en bande dessinée l'ouvrage "Ma petite entreprise a connu la crise" de Nicolas Doucerain. Ce témoignage retrace le parcours d'un patron de PME dont l'entreprise, spécialisée dans le conseil en recrutement, est violemment frappée par la crise de 2008 et les répercussions de la chute de Lehman Brothers.

Les Crises, le Climat et la Recherche de Sens

La bande dessinée s'empare aussi des crises économiques et de leurs conséquences humaines. L'album de Dan E. explore trois siècles de pratiques économiques à travers 10 tranches de vie secouées par la crise : licenciements, spéculation, etc.

Philippe Squarzoni signe une bande dessinée qui est un véritable essai dessiné sur le réchauffement climatique et ses conséquences. Fruit de cinq années de recherche, il interroge, s'informe, interviewe des spécialistes, se heurte à des impasses et explore de nouveaux questionnements.

Représentation graphique de l'impact du réchauffement climatique

Paul Jorion et Maklès, dans un essai en bande dessinée, expliquent des concepts économiques fondamentaux à l'aide de trois symboles simples : le Salarié, le Patron et le Capital. Ce manga adapte l'œuvre de Karl Marx en deux tomes, proposant un cas pratique dans le premier tome à travers l'histoire d'un jeune fromager qui passe d'une fabrication artisanale à une production industrielle axée sur la rentabilité.

Le monde du travail et ses difficultés sont également au cœur de plusieurs récits. En 1906, lors de la IIIème République, une tragédie frappe les mines de Courrières dans le Pas-de-Calais, avec une explosion causant la mort de 1099 ouvriers, dont 242 enfants. Ce drame renforce une grève qui paralyse le bassin houiller, entraînant des affrontements politiques et l'intervention de l'armée. La loi imposant un repos hebdomadaire est finalement votée.

À Bordeaux, en 2008, un groupe de femmes suit un stage de six mois pour faciliter leur réinsertion professionnelle. Sans emploi depuis de longues années et dans des situations précaires, elles cherchent à construire un projet professionnel. Cette bande dessinée, éditée en collaboration avec le Ministère du budget, met en scène ces femmes et un fonctionnaire du ministère, offrant un éclairage sur les défis de la réinsertion.

Laurent Panetier, dans "Aasgard", dépeint une entreprise familiale où les affaires vont mal et les ventes chutent. Le personnel se réunit pour analyser la situation, mais la cause de leurs difficultés devient évidente lorsqu'ils observent le monde extérieur : il s'agit simplement de la concurrence.

Jean-Luc Loyer et Xavier Bétaucourt proposent un "Polar didactique" se déroulant en 1914, où le familistère de Guise est le théâtre d'une série de meurtres intrigants.

Le Commerce Équitable : Une Alternative Prometteuse

Le commerce équitable, en tant que modèle économique alternatif, trouve dans la bande dessinée un vecteur de diffusion idéal. La BD informative et militante, inscrite dans la lignée des "BD-reportages", permet d'éclairer les enjeux de ce mode de commerce.

Logo du commerce équitable

Cinq parcours pédagogiques invitent à découvrir l'histoire et les enjeux du commerce équitable, en expliquant la différence entre un produit issu de ce commerce et un produit conventionnel.

Valérie Bouloudani présente quatre histoires courtes qui retracent des initiatives individuelles à l'origine du microcrédit. Elle met en lumière des figures comme Raiffeisen, maire allemand qui lutte contre l'usure et développe les sociétés d'entraide dès 1845, ou encore le professeur Muhammad Yunus, futur prix Nobel de la paix, qui développe le microcrédit au Bangladesh avec la Grameen Bank dès 1974. L'ouvrage explore également le fonctionnement d'une mutuelle de solidarité au Sénégal et l'exemple de la SIDI (Solidarité Internationale Développement Investissement) créée en 1983. Ces différents exemples, ancrés dans des territoires et des époques variés, éclairent les concepts fondamentaux de la microfinance.

Jean-Luc Loyer et Xavier Bétaucourt abordent également les problèmes économiques et sanitaires posés par l'agriculture industrialisée et l'exportation de produits alimentaires subventionnés vers les pays à faibles revenus. Quatre récits illustrent le concept de souveraineté alimentaire, s'appuyant sur des exemples au Cameroun, en Corée et en Suisse.

L'univers d'Astérix est également revisité pour aborder des questions économiques. Dans un album de Hachette (2005), César envoie un jeune conseiller, Saugrenus, qui pense affaiblir les Gaulois par l'argent. L'idée d'enrichissement séduit nombre d'habitants, semant la discorde, notamment entre Astérix et Obélix, devenu patron d'un commerce de menhirs. Dans un autre album, les Romains veulent construire une ville dans la forêt pour faire disparaître le village, et Astérix tente de pousser les esclaves à la révolte.

La dystopie "SOS Bonheur" explore les dérives potentielles d'une société sans argent. Le Grand Schtroumpf tombe malade et a besoin d'une potion spéciale introuvable en ville. Un serviteur accompagne un Schtroumpf en ville où ce dernier découvre l'argent et commet l'irréparable : vouloir introduire la monnaie dans le paradis sans argent.

À l'inverse, Hilarion Lefuneste décide de faire un retour aux sources en voyageant dans l'archipel de Sanzunron, où les échanges de services remplacent l'argent. C'est un rêve pour ce personnage curieux et candide qui se familiarise ainsi avec l'économie.

Enfin, l'histoire d'une usine, Metaleurop, mise en liquidation judiciaire en 2003, laissant 830 employés sur le carreau, est dépeinte comme un drame économique et social, mais aussi comme un scandale écologique et sanitaire, révélé par l'enquête de deux journalistes. Ces divers exemples montrent la polyvalence de la bande dessinée pour aborder, sous des angles variés, les enjeux économiques et sociaux du monde contemporain, et le commerce équitable y trouve une place de choix pour promouvoir des alternatives durables.

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