
La France, pays de convivialité par excellence, est le théâtre d'une transformation silencieuse mais profonde : la disparition massive de ses bars-tabacs. Entre 2002 et 2022, ce sont près de 18 000 de ces établissements, souvent identifiés sous des noms évocateurs comme "Le Balto", "La Civette", ou "Le Café des Sports", qui ont baissé le rideau. Cette hécatombe, loin d'être une simple statistique économique, représente une recomposition significative du tissu social et de l'infrastructure des territoires, avec des implications potentiellement lourdes, notamment sur le paysage politique français, comme le suggère une étude récente du Centre pour la recherche économique et ses applications (CEEA).
Un Déclin Chiffré et Ses Premières Constatations
L'étude, intitulée "Quand les bars-tabacs ferment. L’érosion du lien social local et la progression du vote d’extrême droite en France", met en lumière l'ampleur du phénomène. En vingt ans, le nombre de ces lieux hybrides, qui cumulent souvent les fonctions de débit de boissons, de point de vente de tabac, de presse et de jeux de la Française des Jeux (PMU), a chuté de manière drastique. Si le marché de la cigarette a connu un déclin, celui des jeux d'argent, notamment via le PMU, reste dynamique, laissant penser que la fermeture n'est pas uniquement liée à une baisse de la demande pour toutes les activités proposées.
Le chercheur en science politique à l'université de Zurich, Hugo Subtil, auteur de cette étude, a méthodiquement croisé vingt années de données. Il a utilisé le registre des terminaux de jeux de la Française des jeux pour cartographier les fermetures de bars-tabacs. Ces données ont ensuite été mises en perspective avec les résultats électoraux, en particulier l'évolution du vote pour le Front National, devenu Rassemblement National, et avec 2,19 millions d'interventions parlementaires.
La fermeture des bars-tabacs alimente la progression du vote d’extrême droite
Au-delà du Commerce : La Perte d'un Lieu de Sociabilité
Ce qui distingue la fermeture d'un bar-tabac de celle d'autres commerces, comme une supérette ou une boulangerie, réside dans la nature de ce qui disparaît. "La perte d’un équipement crée une difficulté pratique ; la perte d’un lieu de socialisation crée un vide relationnel", explique Hugo Subtil. Cette distinction est cruciale. Alors que la perte d'un service peut être compensée par d'autres offres, la disparition d'un espace de rencontre et d'échange laisse un vide difficilement comblable, particulièrement dans les zones rurales et les petites communes où ces établissements sont souvent les seuls lieux de rassemblement.
Ces bars-tabacs ne sont pas de simples commerces ; ils constituent une "infrastructure sociale" essentielle. Ils sont des lieux de vie, des espaces de sociabilité, et même des "espaces refuges de la France populaire", comme l'ont souligné Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely dans des études antérieures. Ils sont le théâtre de discussions informelles, de rencontres fortuites, et contribuent à maintenir un lien social vital. La fermeture d'un tel lieu n'est donc pas anodine ; elle marque l'érosion d'un mode de vie et fragilise le tissu communautaire.
Le Vide Relationnel et Son Impact Électoral
L'étude d'Hugo Subtil établit un lien, certes non mécanique ni direct, mais significatif, entre la fermeture des bars-tabacs et la progression du vote d'extrême droite. Le chercheur avance l'hypothèse que "plus on est isolé, plus on a tendance à voter extrême droite". Cette interprétation trouve un écho dans d'autres travaux sociologiques qui mettent en évidence la corrélation entre isolement social et adhésion à des discours politiques radicaux.
Le processus est décrit comme lent, s'étalant sur dix, quinze, voire vingt ans. La fermeture d'un bar-tabac engendre un "vide relationnel". Les données de l'Insee montrent que près d'une fois sur quatre, dans l'année qui suit la fermeture d'un café, la commune ne dispose plus d'aucun autre lieu de rencontre accessible - restaurants, salles polyvalentes, bibliothèques inclus. Cela signifie que le café est souvent le dernier bastion de la sociabilité locale à disparaître.
Les discussions de comptoir, autrefois lieu d'échange et de débat, sont alors remplacées par l'isolement ou le repli, que ce soit au sein du cercle familial ou amical, souvent avec des personnes partageant les mêmes opinions. Dans ce contexte, "la politique devient un face-à-face entre l’individu isolé et les grands récits médiatiques. Et dans ce face-à-face, les discours qui offrent des réponses simples ont un avantage structurel". Les promesses de retour à un ordre ancien, la dénonciation des élites, ou encore la focalisation sur des boucs émissaires trouvent un terrain fertile dans une population fragilisée par le manque de lien social.

L'Ouverture comme Contre-Poids ?
L'étude ne se contente pas de dresser un constat pessimiste. Elle suggère également que la dynamique peut s'inverser. Hugo Subtil a mesuré que le résultat d'une ouverture de bar-tabac est le miroir d'une fermeture : les ouvertures de ces établissements sont associées à une baisse du vote d'extrême droite. Cela renforce l'idée que ces lieux jouent un rôle actif dans le maintien d'une cohésion sociale et, par extension, dans la vitalité démocratique.
Le chercheur considère ainsi que "des interventions ciblées en faveur de l’infrastructure sociale dans les communes peuvent contribuer à réduire le vote d’extrême droite. Quand un territoire reçoit de l’attention, la dynamique du ressentiment s’atténue". Soutenir ces lieux de rencontre, encourager leur ouverture ou leur maintien, pourrait donc être une stratégie pertinente pour renforcer le lien social et atténuer les tensions politiques et sociales.
Un Héritage Historique et Culturel en Péril
L'institution du bar-tabac en France est profondément ancrée dans l'histoire et la culture du pays. Dès la fin du 19e siècle, les cafés servaient de lieux privilégiés pour les paris sur les courses hippiques, avant que l'État n'impose le principe du pari mutuel et que le PMU ne soit créé en 1930 pour organiser les paris hors des hippodromes. Le nom même de "PMU" est devenu synonyme de ces établissements.
Aujourd'hui, malgré l'évolution des modes de consommation (moins de cigarettes, moins de journaux papier), le bar-tabac-presse-PMU conserve une place singulière dans l'imaginaire collectif. Il représente un pilier de la vie locale, un lieu de socialisation essentiel, et, pour certains, un lien ténu avec une forme de démocratie participative à petite échelle, où les "discussions de comptoir" peuvent influencer les opinions et les comportements.
La perte de ces 18 000 établissements en vingt ans n'est donc pas seulement un indicateur économique ou social ; c'est la disparition progressive d'une institution qui a contribué à façonner l'identité et la convivialité française. Le lien établi par l'étude entre ce déclin et la montée de l'extrême droite invite à une réflexion plus large sur les conséquences des mutations socio-économiques sur la stabilité démocratique et la cohésion nationale. Il est désormais clair que les piliers de comptoir sont, à leur manière, des piliers de la démocratie, et leur fragilisation pourrait avoir des répercussions bien au-delà des murs des cafés.
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