Le Cheval Noir : Entre Mythes, Légendes et Réalités Historiques

Le cheval noir, figure récurrente dans l'histoire, les mythes et les légendes, a traversé les âges en incarnant diverses symboliques. Qu'il s'agisse du destrier d'un conquistador, d'une divinité antique, d'un symbole du diable ou d'un emblème de bravoure, le cheval noir a laissé une empreinte indélébile dans l'imaginaire collectif. Cet article explore les différentes facettes de cette figure équine, depuis son rôle historique aux côtés de figures marquantes jusqu'à sa transformation en mythes populaires, en passant par son symbolisme culturel.

Le Destrier de Cortés : Morzillo, un Cheval entre Histoire et Culte

L'histoire du cheval noir le plus célèbre de la conquête du Mexique est sans doute celle de Morzillo, la monture de Hernán Cortés. Acquis par Cortés en 1519, ce cheval élégant a accompagné le conquistador durant son expédition au Mexique, jouant un rôle notable lors du siège de Mexico-Tenochtitlan en 1521. Cortés emmène ensuite Morzillo lors de son expédition au Honduras. Après sa mort, Morzillo devient chez les Itzá l'objet d'un culte qui persiste pendant une centaine d'années. Ils voient en lui une divinité du tonnerre, probablement à cause de l'usage des arquebuses par les Espagnols. Sa statue est retrouvée dans la ville de Flores par deux missionnaires franciscains, 95 ans après le passage de Cortés.

Les sources relatives aux chevaux de Cortés proviennent pour une part des lettres (relaciones) qu'il a écrites lui-même et envoyées à Charles Quint. La principale autre source est la chronique de Bernal Díaz del Castillo (1496-1584), Historia verdadera de la conquista de la nueva España. Robert M. Denhardt affirme qu'il se nomme « Morzillo ». Deb Bennett (1998) traduit ce nom par « la touffe » (the tuft). En revanche, le zoologue argentin Ángel Cabrera le nomme Morcillo, un adjectif désignant, en Espagne à cette époque, un cheval noir à reflets rougeâtres (bai-brun). Le nom divin donné à ce cheval en maya itzá est Tziminchác, également écrit Tzimin Chac par l'ethnologue français Jacques Soustelle et par l'anthropologue Grant D. Jones. Soustelle propose la traduction « cheval du tonnerre », tandis que Grant D. Jones traduit par « cheval du tonnerre et des éclairs », alors que James D. Nations le traduit par « tapir du tonnerre », issu de « Tzimin », le nom itzá désignant un tapir.

Bernal Díaz décrit la première monture de Cortés au départ de Cuba (février 1519) comme suit : « un cheval brun zain qui mourut à San Juan de Ulúa (au large du Mexique) », où l'escadre arrive le 21 avril. Il n'est pas possible de savoir si ce cheval est mort des suites de blessures au combat ou de maladie. Morzillo reste d'abord à Veracruz et n'est donc pas monté durant l'épisode de la Noche Triste (30 juin 1520).

Alors que la conquête du Mexique s'achève, le 13 mars 1525, la troupe de conquistadores de Cortés fait halte, à pieds et à cheval, dans la vallée de Tayasal. Elle y mène une chasse contre des cervidés, afin de se fournir en viande. La chasse est facile, les cervidés se laissant approcher et abattre, mais le cheval du conquistador Palacio Rubias meurt à cause de la chaleur. La vallée de Tayasal se trouve sur le territoire des Itzá, qui ont pour particularité (d'après Bernal Díaz) de vénérer différents animaux, entre autres des cervidés.

Après la chasse, la troupe traverse des collines pierreuses, nommées el Paso del Alabastro et La Sierra de los Pedernales par Villagutierre, dans lesquelles le cheval noir de Cortés reçoit « une écharde dans son pied » à cause d'un « bâton pointu », et ne peut être soigné. D'après Bernal Díaz del Castillo, alors que Cortés et ses troupes se reposent après leur chasse, ils sont approchés par les canoës des Itzá, et invités dans leur village, situé au centre du lac Petén Itzá.

Dans la cinquième lettre que Cortés envoie, la cause du don de Morzillo aux Itza est attribuée à sa blessure au pied (« J'ai été obligé de laisser mon cheval noir (mi caballo morzillo) avec une écharde dans le pied ») et l'épisode de la chasse au cerf intervient après. Cependant, Bernal Díaz del Castillo, qui a rédigé sa chronique plus tard, attribue la cause du don à cette chasse au cerf un jour de forte chaleur, affirmant que Morzillo avait perdu toute la graisse de son corps et ne tenait plus debout. Cabrera pense la version de Cortés plus crédible, car elle est rédigée très peu de temps après les faits concernés.

Cortés, qui a vraisemblablement de l'estime pour son cheval, refuse de l'abattre ou de le sacrifier. Il pense initialement qu'il repassera chercher Morzillo en passant par le Tayasal plus tard. Cortés laisse donc son cheval au cacique des Itzá, Canek, qui promet de le soigner. Il raconte lui-même cet épisode dans la cinquième lettre qu'il envoie à Charles Quint, en citant la promesse que lui a faite le cacique.

Les Itzá, qui n'ont jamais vu de chevaux avant ce jour, prennent la mission de soin confiée par Cortés au sérieux. Ils assimilent vraisemblablement son cheval à une divinité du tonnerre, ayant vu de loin le tir des arquebuses sur le gibier chassé par les troupes montées de Cortés, mais sans pouvoir en apprendre le fonctionnement de près. Ne sachant s'occuper d'un cheval, les Itzá le rebaptisent « Tziminchác », le décorent de colliers de fleurs et tentent de le nourrir avec de la viande de gibier et de volailles, pour s'attirer ses faveurs.

Bateau touristique sur le lac Petén Itzá au nom de « Tzimin Chac ». Au fond, la ville de Flores.

Assez rapidement, le cheval meurt. Pour Charnay, qui cite Cogolludo, les Itzá pensent que c'est du cheval que vient le tir des arquebuses, à la suite de la partie de chasse qu'ils ont observée. Citant Juan de Villagutierre, il pense que cette nouvelle divinité prend une place importante dans leur panthéon. Il existe cependant des différences dans l'interprétation de la date. Quoi qu'il en soit, deux missionnaires franciscains viennent convertir les habitants du Petén au christianisme. Ils parlent tous deux la langue des Itzá. Les deux religieux visitent les temples locaux et trouvent une statue de Tziminchác, un cheval de pierres assis sur ses hanches, dans le plus grand de ces temples. Ils en sont étonnés car cette région ne compte aucun cheval et que les habitants n'en ont jamais vu autrement que via la statue de Tziminchác. D'après Juan de Villagutierre, le père Juan de Orbita (ou Orbitiera) tente alors de détruire la statue. D'après Ivanoff, cela aboutit à la perte définitive des ossements présents dans le temple de Tziminchác. D'après les sources de traditions populaires orales consultées par Ivanoff, les Itzá ont créé une nouvelle statue au lieu-dit Nic-Tun, qu'ils ont transportée sur une pirogue vers l'île de Tayasal afin de la cacher, mais l'embarcation a chaviré et sombré en raison de son poids. Dans sa thèse d'architecture soutenue en 2007, Arturo Alejandro Sazo Lopez cite une « danse du petit cheval » (Baile del caballito), qui serait « un souvenir ou une émulation du Cheval de Cortez qui ne peut être détruit ». Cette danse a sa propre musique, avec des paroles. Dans l'une de ses critiques littéraires, le poète français Guillaume Apollinaire invente un roman intitulé Tzimin-Chac qu'il attribue à un certain « Louis Bréon », nom fictif inspiré par celui du philosophe Morvan Bréon.

Le Cheval Noir Bâtisseur : Un Diable au Service de Dieu ?

Au-delà des récits historiques, le cheval noir s'immisce dans le folklore et les légendes, souvent associé à des figures surnaturelles ou à des pactes ambigus. Le conte du « Cheval Noir Bâtisseur » est l'une des légendes les plus répandues dans les régions francophones du Canada, notamment au Québec et au Manitoba.

Représentation d'une église dans un paysage enneigé

Cette légende met en scène un magnifique cheval noir, d'une force et d'une endurance hors du commun, qui apparaît mystérieusement pour aider à la construction d'églises ou d'autres édifices religieux. Les ouvriers, souvent en difficulté face à des travaux ardus, bénéficient de l'aide prodigieuse de cet animal. Cependant, une consigne est toujours donnée : ne jamais retirer sa bride. Dans la plupart des versions, un ouvrier bienveillant, touché par la fatigue apparente de la bête, finit par débrider le cheval. Aussitôt, l'animal disparaît dans un fracas surnaturel, révélant sa véritable nature : celle du diable venu prêter main-forte dans le but, semble-t-il, de réclamer l'âme de la première personne qui franchirait le seuil de l'édifice une fois terminé.

Plusieurs variantes de ce conte existent. Dans la région de l'Île d'Orléans, par exemple, le cheval, après sa disparition, se transforme en anguille dans le ruisseau où il a été débridé. À L'Islet, une belle dame, identifiée comme « Notre-Dame du Bon Secours », apparaît au curé pour lui confier le cheval noir nommé Charlot, avec la même consigne de ne jamais le débrider. C'est lors de la traversée de la rivière La Tortue, par une chaude journée d'août, que Rigaud, un ouvrier entêté, retire la bride du cheval. Immédiatement, Charlot s'enfuit vers un rocher qui se fend dans un bruit de tonnerre, révélant une caverne surnommée « le trou du Diable » ou « la porte de l'Enfer ».

Dans la version de Saint-Boniface au Manitoba, c'est Monseigneur Taché qui reçoit l'aide du cheval noir pour la construction d'une église durant un hiver particulièrement rigoureux. La consigne de ne pas le débrider est également donnée et enfreinte, menant à la disparition du cheval. Dans de nombreuses localités, une pierre manquante au sommet d'un des murs de l'église est le témoignage silencieux de cette intervention diabolique. Ce détail sert de rappel que le diable peut prendre bien des formes et que, parfois, son aide peut être détournée au service du bien.

Le conte du Cheval Noir Bâtisseur appartient au type du « pacte avec le diable », une thématique récurrente dans le folklore mondial. Ces histoires de « diable constructeur d'églises » sont nombreuses au Québec. Le protagoniste est généralement un grand cheval noir, extrêmement fort et beau. Le diable accepte de se changer en cheval (ou de se faire enchanter) pour bâtir une église, croyant que l'âme de la première personne qui y entrera lui appartiendra à tout jamais. Des travaux difficiles sont nécessaires. Ce cheval est confié aux ouvriers du chantier, avec pour consigne de ne jamais le débrider. Il se montre extrêmement efficace au travail. Négligeant la consigne, un ouvrier bienveillant finit par lui ôter sa bride, ce qui lève l'enchantement. Le cheval suggère alors qu'il est le diable et il s'enfuit.

L'origine de ces récits pourrait être liée à la peur ancestrale des forces obscures et à la nécessité d'expliquer des constructions monumentales dont la réalisation humaine semblait parfois dépasser les capacités ordinaires. La figure du cheval noir, puissant et mystérieux, se prêtait particulièrement bien à cette symbolique du mal sous une forme imposante et séduisante.

Le livre "Secrets merveilleux de la magie naturelle et cabalistique du Petit Albert", un grimoire du XIIIe siècle, est parfois associé à ces légendes. Il contiendrait des recettes pour augmenter la force ou la rapidité des animaux, y compris les chevaux. On raconte qu'il était davantage lu par les cultivateurs que par les sorciers, ces derniers utilisant l'almanach qui l'accompagnait pour des conseils pratiques.

Tornado, le Destrier de Zorro : Symbole de Loyauté et de Bravoure

Dans la culture populaire contemporaine, le cheval noir le plus emblématique est sans doute Tornado, le fidèle destrier de Zorro. Ce nom évocateur fait référence à la vitesse et à la puissance de cette monture d'exception. Tornado est bien plus qu'un simple cheval ; c'est un véritable partenaire pour Zorro, sa loyauté et son intelligence en faisant un allié précieux dans toutes les aventures du justicier masqué.

Image stylisée de Zorro chevauchant Tornado

Au fil des différentes adaptations de l'histoire de Zorro, Tornado a connu quelques variations. Dans la série Disney de 1957, quatre étalons noirs de race Quarter Horse ont été utilisés pour incarner le fidèle destrier. Dans les adaptations cinématographiques plus récentes, comme « Le Masque de Zorro » et « La Légende de Zorro », Tornado est présenté comme un magnifique cheval de race Andalou.

Le dressage de Tornado varie selon les versions. Dans certaines adaptations, Don Diego de la Vega (l'alter ego de Zorro) possède Tornado depuis des années et l'a dressé avant de partir étudier en Espagne. D'autres récits présentent Tornado comme un cheval sauvage que Zorro aurait apprivoisé, ajoutant une dimension romanesque à l'histoire et soulignant les talents exceptionnels de Zorro en matière d'équitation.

Tornado n'est pas qu'un simple faire-valoir pour Zorro ; c'est un véritable héros à part entière. Son rôle est crucial dans de nombreuses aventures, où il aide son maître à se sortir de situations périlleuses. La relation entre Zorro et Tornado est souvent mise en avant, soulignant une complicité exceptionnelle qui permet à Zorro d'accomplir des prouesses incroyables, comme se tenir debout sur sa selle au galop ou effectuer des virages serrés à pleine vitesse.

Bien que Tornado soit indissociable de l'image de Zorro, il n'est pas le seul cheval à avoir accompagné le justicier masqué. Dans quelques épisodes de la série Disney, Zorro utilise exceptionnellement un cheval blanc nommé Phantom. L'adaptation à une monture différente démontre les talents exceptionnels d'équitation de Zorro et sa capacité à créer un lien avec n'importe quel cheval.

L'impact de Tornado sur la culture populaire est indéniable. Ce cheval noir, rapide comme le vent et fidèle jusqu'au bout, a inspiré de nombreux autres destriers héroïques dans la fiction. Aujourd'hui, il n'est pas rare que les jeunes cavaliers baptisent leur monture « Tornado » en hommage au cheval de Zorro. Tornado incarne des valeurs fortes comme la loyauté, le courage et l'intelligence, représentant le compagnon idéal, toujours prêt à seconder son maître dans sa quête de justice. En définitive, Tornado, le cheval noir de Zorro, est bien plus qu'une simple monture ; c'est un personnage à part entière, dont la légende continue de fasciner petits et grands.

ZORRO : LA VÉRITABLE HISTOIRE DERRIÈRE LE MASQUE

Le Cavallino Rampante : L'Écusson d'une Légende Aéronautique et Automobile

Moins connu pour sa couleur noire intrinsèque que pour son statut d'emblème, le Cavallino Rampante, le cheval noir cabré, est mondialement connu pour orner les voitures de course Ferrari. Son origine, cependant, ne naît pas sur un capot, mais sur la carlingue d'un avion.

Francesco Baracca, un as de l'aviation italienne durant la Première Guerre mondiale, choisit de peindre un emblème personnel sur son avion en 1917 : un cheval noir cabré. Cet emblème était un hommage à son premier corps d'armée, le régiment de cavalerie du Piemonte Reale. La tête et les sabots du cheval étaient tournés vers l'avant de l'appareil. En juin 1918, Baracca est tué en combat aérien.

C'est en 1923 qu'Enzo Ferrari, alors au volant d'une Alfa Romeo, remporte son premier grand prix automobile. Il rencontre Enrico Baracca, le père du pilote défunt, ainsi que sa veuve, la comtesse Paolina Biancoli. Celle-ci supplie le jeune coureur d'apposer l'emblème de son fils sur ses voitures, affirmant qu'il lui portera chance. Enzo Ferrari, admirateur du pilote, adopte le cheval noir, mais le personnalise : il relève sa queue et le place sur un fond jaune, couleur de la ville de Modène.

Ainsi, le Cavallino Rampante, né de la bravoure d'un aviateur, est devenu le symbole iconique de la Scuderia Ferrari, incarnant la vitesse, la performance et l'élégance, tout en portant l'héritage d'une légende aéronautique.

Le Cheval Noir dans l'Imaginaire Collectif

Le cheval noir, qu'il soit historique, légendaire ou symbolique, continue de captiver notre imaginaire. Sa présence dans les récits anciens et modernes témoigne de sa puissance évocatrice. Il incarne souvent la force, la noblesse, la liberté, mais aussi le mystère et parfois le danger.

Dans de nombreuses cultures, le cheval noir est associé à la nuit, à l'inconnu, aux forces obscures. Sa robe sombre peut symboliser le mystère, la puissance cachée, voire la mort. Cependant, cette association n'est pas toujours négative. Le cheval noir peut aussi représenter la résilience, la capacité à traverser l'obscurité pour atteindre la lumière.

Les diverses représentations du cheval noir, du destrier de Cortés au cheval bâtisseur du diable, en passant par le fidèle Tornado, démontrent la richesse et la complexité de sa symbolique. Il est un miroir de nos peurs, de nos aspirations et de notre fascination pour le monde animal et ses représentations mythologiques. Le cheval noir demeure une figure intemporelle, dont la légende continue de galoper à travers les âges.

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