La Corvette aux 24 Heures du Mans : Une Saga Américaine sur la Sarthe

Depuis des décennies, la silhouette emblématique de la Chevrolet Corvette résonne sur le circuit mythique des 24 Heures du Mans. Véritable institution, la "Corvette" est devenue, au fil des ans, synonyme de puissance, de performance et d'une présence américaine indélébile sur la scène de l'endurance automobile. Son histoire au Mans est une épopée jalonnée de défis techniques, de victoires de catégorie et de pilotes légendaires, témoignant d'une passion sans faille pour la course automobile.

Les Premières Incursions : Les Années Pionnières

L'histoire de la Corvette aux 24 Heures du Mans débute véritablement en 1960, marquant le retour de la célèbre voiture américaine sur la scène mancelle après une première apparition discrète. Dès lors, son architecture à moteur avant, une configuration de plus en plus rare face à l'évolution technologique qui voit les voitures de compétition adopter majoritairement le moteur arrière, a toujours représenté un défi singulier. Les premières participations furent souvent le fait d'équipes privées, animées par la passion de faire courir cette sportive américaine sur l'un des circuits les plus exigeants au monde.

Un nom se détache particulièrement de cette période pionnière : Henri Greder. Véritable pilier des programmes compétition de Corvette sur le Circuit de la Sarthe, Greder a incarné l'engagement de la marque sur la durée. Son implication fut cruciale, notamment lorsqu'il convainquit, aux côtés de Bob Lutz, le patron de l'écurie suisse Scuderia Filipinetti, Georges Filipinetti, de faire courir une équipe de deux Corvette au Mans en 1968. Cette collaboration européenne a permis de maintenir la présence de Chevrolet dans la course, même si les succès étaient encore à consolider.

Henri Greder dans une Corvette des années 1960

En 1969, Greder et son coéquipier Reine Wisell menaient la catégorie GT à mi-course, avant un abandon qui ne reflétait pas leur potentiel. Leur détermination fut toutefois récompensée plus tard dans l'année, avec la victoire dans sept des onze épreuves du Tour de France automobile à bord de leur Corvette à gros bloc. La voiture fut ensuite vendue à Jean-Claude Aubriet, qui l'engagea à quatre reprises supplémentaires aux 24 Heures du Mans entre 1970 et 1973, prouvant la résilience et la compétitivité de ces machines. Greder, toujours présent, signa avec sa coéquipière Marie-Claude Beaumont des victoires consécutives dans la classe "over-5000 cc" en 1973 et 1974, confirmant l'expertise de ces pilotes et la robustesse des Corvette engagées.

L'Ère Greenwood : L'Audace et les "Batmobiles"

L'année 1972 marqua une autre étape importante avec la première apparition au Mans d'une figure emblématique de la Corvette : John Greenwood. Associé au célèbre comédien Dick Smothers, Greenwood engagea une Corvette aux couleurs du drapeau américain, chaussée de pneus de série radiaux de son sponsor. Cette audace de courir avec des gommes "de rue" soulignait l'esprit de compétition et le désir de repousser les limites.

Les créations ultérieures de Greenwood, affectueusement surnommées les "Batmobiles", étaient des machines spectaculaires. Avec leur carrosserie évasée et leurs spoilers proéminents, elles rappelaient vaguement les Corvette de série de la troisième génération, tout en dissimulant sous leur capot des moteurs "big block" à injection d'une puissance phénoménale. Ces engins étaient réputés pour leur vitesse de pointe, atteignant, dit-on, la vitesse ahurissante de 386 km/h à Daytona.

Une

Lors de son retour au Mans en 1976, Greenwood était prêt à en découdre. Il avait développé une succession de Corvette "wide-body" radicales pour la compétition SCCA et IMSA. De nouveau parée d'une livrée patriotique aux couleurs du drapeau américain, sa Corvette impressionna en se qualifiant neuvième, exploit rendu possible par la maîtrise de la formidable puissance du moteur V8 Chevrolet "big block" à injection. La performance de ces machines était telle que le magazine Hot Rod les proclama les Corvette les plus rapides du monde. Il est à noter que Gary Pratt, l'architecte de l'équipe championne Pratt & Miller, qui gère aujourd'hui les Corvette Racing, a joué un rôle déterminant dans la construction de ces Corvette Greenwood.

Corvette Racing : L'Ascension d'une Écurie d'Usine

Si les équipes privées ont longtemps porté les couleurs de la Corvette au Mans, l'entrée en scène de Corvette Racing, directement rattachée à General Motors, a marqué un tournant décisif dans l'histoire de la marque sur la Sarthe. Depuis 2000, cette branche sportive de Chevrolet s'est constamment impliquée dans la catégorie GT, avec ses voitures reconnaissables à leur livrée jaune distinctive, méticuleusement préparées par l'équipe Pratt & Miller.

Le retour de Corvette en 2000 visait à représenter l'excellence de General Motors au plus haut niveau de la compétition automobile, emboîtant le pas à Cadillac engagé en prototypes. Depuis, malgré les évolutions de la marque et les changements au sein du géant américain, Corvette Racing est resté une force constante, accumulant un palmarès impressionnant. La marque américaine s'est imposée dans sa catégorie à neuf reprises, naviguant à travers les appellations GTS, GT1, GT2, GTE Am et GTE Pro.

LES 24 HEURES DU MANS - Partie 1

Les générations successives de Corvette ont défilé sur la Sarthe, de la C5-R à la C7.R, chacune apportant son lot de succès et de moments mémorables.La C5-R a ouvert la voie avec des résultats notables dès les premières années :

  • 2000 : La C5-R #64 termine 3ème en GTS (Andy Pilgrim, Kelly Collins, Franck Freon), tandis que la #63 termine 4ème (Ron Fellows, Chris Kneifel, Justin Bell).
  • 2001 : La C5-R #63 remporte la catégorie GTS (Ron Fellows, Johnny O’Connell, Scott Pruett), et la #64 termine 2ème (Andy Pilgrim, Kelly Collins, Franck Freon).
  • 2002 : La C5-R #63 s'impose à nouveau en GTS (Ron Fellows, Johnny O’Connell, Oliver Gavin), la #64 terminant 2ème (Andy Pilgrim, Kelly Collins, Franck Freon).
  • 2003 : La C5-R #50 termine 2ème en GTS (Oliver Gavin, Kelly Collins, Andy Pilgrim), et la #53 est 3ème (Ron Fellows, Johnny O’Connell, Franck Freon).
  • 2004 : La C5-R #64 réalise un doublé historique en remportant la catégorie GTS (Olivier Beretta, Oliver Gavin, Jan Magnussen), la #63 prenant la 2ème place (Ron Fellows, Johnny O’Connell, Max Papis).

L'avènement de la C6.R a confirmé la domination de Corvette dans les catégories GT :

  • 2005 : La C6.R #64 remporte la catégorie GT1 (Olivier Beretta, Oliver Gavin, Jan Magnussen), la #63 terminant 2ème (Ron Fellows, Johnny O’Connell, Max Papis).
  • 2006 : La C6.R #64 réitère sa victoire en GT1 (Olivier Beretta, Oliver Gavin, Jan Magnussen). L'équipe Luc Alphand Aventures termine 3ème en GT1 avec une C5-R (Luc Alphand, Patrice Goueslard, Jérôme Policand).
  • 2007 : La C6.R #63 termine 2ème en GT1 (Ron Fellows, Johnny O’Connell, Jan Magnussen). D'autres Corvette C6.R et C5-R participent dans la catégorie GT1.
  • 2008 : La C6.R #63 termine 2ème en GT1 (Ron Fellows, Johnny O’Connell, Jan Magnussen), et la #64 termine 3ème (Olivier Beretta, Oliver Gavin, Max Papis). Les équipes Luc Alphand Aventures engagent également des Corvette.
  • 2009 : La C6.R #73 termine 2ème en GT1 (Xavier Maasen, Julien Jousse, Yann Clairay).
  • 2010 : La C6.R #72 termine 2ème en GT1 (Stephan Grégoire, Jérôme Policand, David Hart). Les C6.R ZR1 engagées en GT2 abandonnent.
  • 2011 : Victoire en GTE Am pour la C6.R ZR1 #50 (Patrick Bornhauser, Julien Canal, Gabriel Gardel), et victoire en GTE Pro pour la #73 (Olivier Beretta, Tommy Milner, Antonio Garcia).
  • 2012 : La C6.R ZR1 #73 termine 5ème en GTE Pro (Jan Magnussen, Antonio Garcia, Jordan Taylor).
  • 2013 : La C6.R ZR1 #73 termine 4ème en GTE Pro (Jan Magnussen, Antonio Garcia, Jordan Taylor), et la #50 termine 5ème en GTE Am (Patrick Bornhauser, Julien Canal, Ricky Taylor).

La Transition vers la C7.R et l'Avenir en Point de Mire

L'arrivée de la Corvette C7.R a marqué une nouvelle ère, avec des performances toujours aussi impressionnantes dans les catégories GTE.

  • 2014 : La C7.R #73 termine 2ème en GTE Pro (Jan Magnussen, Antonio Garcia, Jordan Taylor), et la #74 termine 4ème (Oliver Gavin, Tommy Milner, Richard Westbrook).
  • 2015 : La C7.R #64 remporte la catégorie GTE Pro (Oliver Gavin, Tommy Milner, Jordan Taylor). La #63 est forfait suite à un accident en qualifications.
  • 2016 : La C7.R #50 (Larbre Competition) termine 8ème en GTE Am, et la #57 (Team AAI) termine 9ème. La #64 abandonne en GTE Pro.
  • 2017 : La C7.R #63 termine 3ème en GTE Pro (Jan Magnussen, Antonio Garcia, Jordan Taylor), et la #64 termine 8ème (Oliver Gavin, Tommy Milner, Marcel Fässler).

Une Corvette C7.R sur la piste du Mans

La stratégie de Corvette Racing, axée sur la catégorie GT, est clairement définie par Doug Fehan, ancien responsable du programme Corvette Racing chez GM. Selon lui, "La catégorie GT représente pour nous un excellent investissement, car cela correspond à ce que nous construisons et vendons. Nos clients veulent nous voir faire courir quelque chose qu'ils peuvent acheter". Cette philosophie, ancrée dans la réalité du marché, a guidé l'engagement de la marque pendant de nombreuses années, privilégiant l'image d'une sportive accessible et performante.

Cependant, l'avenir de la Corvette au Mans a été marqué par des interrogations. L'annonce d'un nouveau modèle de Corvette, potentiellement doté d'un moteur central arrière et d'une configuration à six cylindres, a soulevé la question de la continuité de la participation avec le modèle à moteur avant. Doug Fehan tempérait ces spéculations, indiquant que si un nouveau modèle allait être présenté, aucun plan définitif n'était encore arrêté quant à une éventuelle présence au Mans avec ce nouveau véhicule. L'idée était de faire évoluer la gamme Corvette, tout en maintenant une présence forte dans les compétitions qui correspondent à l'ADN de la marque.

L'ACO, organisateur des 24 Heures du Mans, envisageait l'introduction de nouvelles catégories, comme les "hypersport" ou "hypercars", destinées à des voitures dérivées de modèles de série rares et coûteux. Cette évolution réglementaire, bien que suscitant l'enthousiasme pour le spectacle, ne correspondait pas nécessairement à la philosophie de Corvette Racing, qui privilégiait l'expression la plus pure de la course automobile dans la catégorie GT. Comme le soulignait Fehan, "les voitures GT représentent l'expression la plus pure de la course automobile".

Jan Magnussen, pilote danois ayant couru pour Corvette au Mans depuis 2004, exprimait son attachement à la marque : "Je ne sais pas de quoi l'avenir sera fait, mais j'adore conduire la Corvette". Son souhait de disputer un jour les 24 Heures avec son fils Kevin, pilote de Formule 1, ajoutait une dimension humaine et familiale à cette passion pour la Corvette sur la Sarthe.

L'histoire de la Corvette aux 24 Heures du Mans est donc loin d'être terminée. Elle est une saga de passion, d'innovation et de performance, où chaque génération de Corvette a laissé sa marque sur le bitume sarthois, consolidant un héritage qui continue de fasciner les amateurs de sport automobile du monde entier. L'évolution vers de nouvelles technologies et de nouvelles catégories de course ne fera qu'enrichir ce chapitre déjà légendaire.

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