Le Gaumont-Palace : Un Géant Disparu de l'Avenue Clichy

Au cœur de Paris, à la place Clichy, s'élevait autrefois une salle de spectacle mythique, un véritable temple du cinéma qui s'est éteint pour laisser place à l'urbanisation moderne. Le Gaumont-Palace, surnommé "le plus grand cinéma du monde", a une histoire riche et mouvementée, débutant bien avant son apogée cinématographique. Ce monument de divertissement, qui a connu les plus grandes innovations techniques de son époque, a traversé près de trois quarts de siècle avant de disparaître, laissant derrière lui une empreinte indélébile dans la mémoire collective.

Des Origines Équestres : L'Hippodrome de Montmartre

L'histoire du Gaumont-Palace ne commence pas avec le cinéma, mais avec l'art équestre et le spectacle vivant. L'édifice original fut conçu comme un hippodrome, répondant à une demande croissante de divertissements de grande envergure à Paris. Sa construction fut initiée par des promoteurs expérimentés, déjà à l'origine de l'Hippodrome du pont de l'Alma. La première pierre du futur Hippodrome de Montmartre fut solennellement posée le dimanche 16 janvier 1898, sur des terrains situés entre la place de Clichy et le cimetière de Montmartre. Les architectes Henri Cambon, Albert Galleron et Henri Duray furent chargés de ce projet ambitieux.

Architectes Henri Cambon, Albert Galleron et Henri Duray

Après plus de deux ans de travaux, l'Hippodrome de Montmartre fut inauguré le dimanche 13 mai 1900, à l'occasion de l'Exposition Universelle. La presse de l'époque, tel que Le Figaro, relatait avec enthousiasme cette ouverture. Le bâtiment, d'une architecture de style Beaux-Arts, impressionnait par son immense chapiteau métallique et sa capacité d'accueil de 7 000 places, dont 5 000 assises, offrant une excellente visibilité sur une piste de 70 mètres de long sur 35 de large. Les spectateurs pouvaient prendre place sur cinq niveaux disposés autour de la piste. Le programme inaugural était à la hauteur de la magnificence des lieux, mêlant numéros de chevaux, acrobates, dompteurs, et la pantomime à grand spectacle "Vercingétorix", mise en musique par Justin Clérice. Le succès était au rendez-vous, mais la société d'exploitation, mal gérée, fit rapidement faillite.

Le bâtiment fut vendu en 1903 à l'Américain Franck Bostock, un dompteur de fauves, qui y installa son cirque, renommant l'établissement "Bostock". La ménagerie exotique et les numéros de dressage de fauves attirèrent le public. C'est dans ce cadre que Buffalo Bill fit une apparition remarquée avec son Wild West Show lors de sa tournée européenne en 1905. Cependant, malgré ces attractions, le bâtiment ferma ses portes en mars 1907. L'Hippodrome accueillit ensuite, dès 1907, des projections de cinématographe, une transition annonciatrice de sa future vocation.

La Naissance d'un Géant Cinématographique : Le Gaumont-Palace

L'année 1911 marqua un tournant décisif. Léon Gaumont, figure emblématique du début du cinéma et fondateur de la Société des Établissements Gaumont (S.E.G.), acquit l'ancien hippodrome. Il y vit le potentiel d'un lieu de divertissement populaire et le transforma en un cinéma géant, le "Gaumont-Palace", inauguré le 30 septembre 1911. Il se proclama fièrement "le plus grand cinéma du monde". La S.E.G. devint ainsi le cœur battant de ce nouveau temple du septième art, évoluant au fil des ans en Gaumont-Métro-Goldwyn (G.M.G.) en 1925, puis en Gaumont-Franco-Film-Aubert (G.F.F.A.) en 1930, pour finalement devenir la Société Nouvelle des Établissements Gaumont (S.N.E.G.) en 1938.

Logo de la Société des Établissements Gaumont

Le Gaumont-Palace ne se contentait pas d'être immense ; il était à la pointe de l'innovation. En 1931, sous la direction de l'architecte Henri Belloc, le bâtiment fut entièrement rénové et doté d'une nouvelle façade de style Art déco. La salle fut redessinée pour accueillir 6 000 spectateurs, dotée d'un vaste plateau scénique pour des attractions variées, de deux balcons audacieux construits comme des ponts de près de 45 mètres sans poteaux de soutien, et d'un plafond acoustique ondulé pour une diffusion sonore optimale. La profondeur de la salle atteignait 55 mètres, avec une projection s'étendant sur 63 mètres pour atteindre l'écran. Le cadre de scène, de 22 mètres sur 15, était occulté par un rideau de velours rouge, précédant un écran qui pouvait s'agrandir considérablement pour la projection des longs métrages.

Le Gaumont-Palace fut l'un des premiers cinémas à adopter le cinéma parlant, bien qu'il ait conservé son orchestre symphonique, fort d'une trentaine de musiciens sous la direction de Paul Fosse, ainsi qu'un orgue Christie, pour accompagner les attractions scéniques et les entractes. La cabine de projection, longue de 26 mètres, était équipée de projecteurs Radion à arcs électriques au carbone, témoignant des défis techniques et des dangers liés à la manipulation des films nitrate, hautement inflammables. La projection s'effectuait sous un angle de plongée, ce qui, bien que moins prononcé que dans d'autres salles, pouvait causer une légère déformation de l'image.

GAUMONT vs PATHÉ | Le CINÉMA devient une INDUSTRIE !

Innovations Techniques et Évolutions : Du Son au Cinérama

Le Gaumont-Palace a su s'adapter aux évolutions technologiques du cinéma. Dès 1931, il était entièrement sonorisé, mais l'orchestre et l'orgue Christie continuaient d'animer les entractes. La cabine de projection, perchée au sommet du deuxième balcon, abritait les projecteurs Radion et des lanternes à effets lumineux. L'angle de projection, bien que maîtrisé, entraînait une subtile déformation trapézoïdale de l'image.

Après la Seconde Guerre mondiale, le Gaumont-Palace servit de centre d'accueil pour les prisonniers de guerre. Sa capacité fut ramenée à 4 670 places. En 1954, le cadre de scène fut élargi pour accueillir un écran de 24 mètres de base, notamment pour les projections en Cinémascope, utilisant des copies sur des chronos estampillés du "G" de Gaumont. La rénovation de 1954, confiée à l'architecte Georges Peynet, modernisa la décoration en tenant compte des notions d'acoustique, avec des murs tendus de feutre et des fauteuils "Gaumont" en velours rouge. La façade, haute de 50 mètres, était illuminée par des tubes fluorescents. Le vaste hall, orné de granit noir et rose, donnait accès à la salle et aux différents foyers.

Le cinéma populaire qu'était le Gaumont-Palace dut faire face à l'émergence de films plus intimistes avec la Nouvelle Vague au début des années 1960. L'entretien d'un tel édifice devenait de plus en plus coûteux, nécessitant notamment 9 tonnes de charbon par jour pour le chauffer en hiver.

L'été 1959 vit l'installation de projecteurs Philips DP 35/70, capables de projeter des films en format 70 mm avec six pistes sonores magnétiques. Des œuvres grandioses comme "Salomon et la Reine de Saba" ou "Ben-Hur" furent présentées sur un écran aux proportions spectaculaires de 2,20:1, encadré par des bordures mobiles de velours noir.

Entre 1962 et 1967, le Gaumont-Palace fut transformé en salle Cinérama. Un écran courbe de 146°, d'une base de 38,60 mètres, fut installé, constitué de plus de 4 000 bandes de plastique blanc micro-perforé. Trois cabines de projection synchronisées projetaient simultanément trois images parallèles pour un effet immersif. Des films comme "La Conquête de l'Ouest" furent programmés. Le contrat avec Cinérama prit fin en 1967, mais le public ne répondait plus présent, jugeant la qualité de projection et d'acoustique moyenne par rapport aux salles plus modernes.

Un Héritage Musical et une Disparition Inévitable

Le Gaumont-Palace possédait une richesse musicale qui marqua son histoire. Avant la Première Guerre mondiale, un orchestre d'une trentaine de musiciens et de grandes orgues Cavaillé-Coll accompagnaient les projections. L'avènement de l'électricité permit de moderniser ces instruments. En 1932, un grand orgue Christie électrique fut installé, une merveille technique commandée par une console hydraulique et dotée de plus de 1 500 tuyaux. Cet instrument, le plus grand orgue de cinéma importé en France, fut le témoin de nombreux spectacles et enregistrements. Il fut classé monument historique en 1977 et remonté au pavillon Baltard de Nogent-sur-Marne, devenant le dernier orgue de cinéma présent en France.

Orgue Christie du Gaumont-Palace

Malgré les tentatives de modernisation et l'innovation, le Gaumont-Palace ne parvint pas à surmonter le déclin de fréquentation des grandes salles de cinéma. Un projet de nouveau complexe cinématographique fut commandé à l'architecte Georges Peynet en 1970, mais ne se concrétisa jamais. Le "mastodonte" ferma ses portes en avril 1972. La société Gaumont fut contrainte de vendre le terrain et l'immeuble à des promoteurs.

La démolition débuta début 1973. Les lieux furent vidés dans la précipitation, les archives et le matériel technique dispersés ou jetés. Seules les grandes orgues furent sauvées. Le dernier film projeté fut "Les Cowboys" de Mark Rydell. Ainsi disparut "le plus grand cinéma d'Europe", laissant place à un projet de complexe hôtelier et commercial. L'argent de la vente permit cependant à Gaumont de financer la rénovation de son parc de salles à travers la France.

Le Gaumont-Palace reste un symbole d'une époque révolue du cinéma, un lieu où se sont mêlés le spectacle, l'innovation technique et la passion du public, une page d'histoire aujourd'hui tournée, mais dont le souvenir perdure. Le cinéma Pathé Wepler, situé place de Clichy, perpétue aujourd'hui l'esprit du cinéma dans ce quartier, offrant des expériences modernes avec des technologies comme le Dolby Atmos et l'EclairColor.

tags: #cinema #clichy #hippodrome