L'archet, cet outil apparemment simple, est en réalité le prolongement de l'âme du musicien, le vecteur qui donne vie aux instruments à cordes frottées. Sa conception, son évolution et les matériaux qui le composent sont le fruit d'une quête séculaire de perfection sonore, une odyssée artisanale et artistique qui a façonné le paysage musical tel que nous le connaissons. Loin d'être un simple accessoire, l'archet est une œuvre d'art technique, essentielle à l'expression des violons, altos, violoncelles et contrebasses.
La Structure Fondamentale : Baguette et Crin
Au cœur de tout archet réside une structure bipartite : la baguette et la mèche en crin de cheval. La baguette, traditionnellement confectionnée en bois, est le squelette de l'archet. Elle est nommée ainsi pour sa ressemblance avec un arc, une forme qui a d'ailleurs considérablement évolué au fil du temps.

Le matériau le plus prisé pour la baguette est le pernambouc, un bois originaire du Brésil. François Xavier Tourte, figure emblématique de l'archèterie, a été l'un des premiers à reconnaître et à exploiter les qualités exceptionnelles de ce bois. Le pernambouc présente l'avantage notable de ne pas former de nœuds, sources potentielles de fragilité et de rupture. D'autres essences de bois, telles que l'amourette ou le bois de fer, ont également été utilisées, chacune apportant ses nuances acoustiques et ses propriétés mécaniques. Plus récemment, la fibre de carbone s'est imposée comme une alternative moderne, offrant légèreté, résistance et une grande stabilité dimensionnelle.
La mèche, quant à elle, est constituée de crins de cheval, généralement prélevés sur la queue des étalons ou des hongres. Les crins de jument, fragilisés par l'urine, sont évités. Si les crins blancs sont les plus couramment employés, les crins noirs sont parfois privilégiés, notamment pour les contrebasses, car ils permettent une attaque plus agressive et une tenue de son plus franche. Pour optimiser l'adhérence des crins sur les cordes, et par conséquent améliorer la qualité du son produit, les crins sont enduits de colophane, une résine de pin séchée.
L'Héritage de Tourte : Une Révolution dans la Forme
François Xavier Tourte (1747-1835), souvent surnommé le "Stradivarius de l'archet", a révolutionné l'art de la fabrication des archets. Ancien horloger, il a appliqué à son nouvel art une rigueur et une quête de perfection qui rappellent le grand luthier italien. C'est en 1775 qu'il a commencé à expérimenter, aboutissant à la forme emblématique de l'« archet Tourte ».

Tourte a compris que la qualité d'un archet dépendait intrinsèquement de la qualité du bois, jetant son dévolu sur le pernambouc. Il a ensuite méticuleusement mis au point la forme idéale de la baguette : un profil concave, un léger amincissement progressif depuis le talon jusqu'à la pointe. Cette forme contrastait avec les anciens archets, qui étaient extrêmement courbés vers l'extérieur. La baguette droite était lentement courbée par les artisans au-dessus d'une source de chaleur, adoptant ainsi la forme légèrement courbe vers l'intérieur, une innovation majeure qui optimisait l'équilibre et la maniabilité. L'élaboration de l'équilibre idéal entre le poids et la longueur, la résistance et la souplesse, est devenue l'obsession des archetiers.
La qualité de la baguette peut être grossièrement évaluée en vérifiant si le talon, le milieu et la pointe restent alignés dans la forme définitive de la baguette.
Les Composants Clés de l'Archet
Au-delà de la baguette et de la mèche, d'autres éléments jouent un rôle crucial dans le fonctionnement et l'esthétique de l'archet.
Le talon est la partie la plus épaisse de la baguette, là où le musicien saisit l'archet. Son nom provient de sa ressemblance avec le talon d'une chaussure. La manière dont l'archet est tenu à ce niveau, entre le pouce et l'index, la paume vers le sol, est caractéristique des instruments à cordes frottées occidentaux.
Le bouton est le système de réglage de la tension du crin. Relié à l'écrou situé au-dessus de la hausse et glissé à l'intérieur de la baguette, il actionne par rotation la translation de la hausse sur la baguette, permettant ainsi d'ajuster la tension des crins. Le bouton peut être orné de nacre ou ciselé.
La hausse est la pièce qui maintient les crins à l'extrémité de la baguette. Souvent fabriquée en ébène et métal, on en trouve également en os, en ivoire ou en écaille. Elle est généralement ornée d'un grain de nacre.
Le coulisse est une petite pièce de nacre glissée dans la hausse, dissimulant les crins à l'intérieur.
L'Évolution et la Maintenance de la Mèche
La possibilité de changer la mèche de l'archet, une opération appelée reméchage, est une innovation importante qui s'est développée à partir de la seconde moitié du 19e siècle, notamment grâce aux travaux de Jean Baptiste Vuillaume. Le reméchage est nécessaire lorsqu'environ un tiers des crins s'est cassé.
L'application initiale de la colophane sur une mèche neuve peut présenter des difficultés. La mèche vierge de colophane est très lisse, et la résine a tendance à "patiner", c'est-à-dire à avoir du mal à adhérer. Ce problème est accentué par l'utilisation d'un bloc de colophane neuf, également très lisse. Avec le temps, les poussières et la saleté finissent par adhérer aux crins, rendus collants par la colophane, ce qui améliore l'adhérence et donc le son. C'est la colophane qui, en coulissant, assure la tension des crins.
Comment colophaner son archet ?
Les Archets de Contrebasse : Une Spécificité
Les contrebasses présentent une particularité dans l'utilisation des archets. Il existe deux types principaux d'archets de contrebasse. L'archet français est similaire en forme et en technique aux archets de violons. L'autre type, souvent associé à une tenue différente, permet une approche sonore distincte.
Au XXe siècle, une évolution notable a vu le jour avec l'utilisation d'archets courbes par les violonistes et violoncellistes, permettant la production de sons polyphoniques sur ces instruments.
L'Archetier : Artisan d'Art et Innovateur
L'archetier est l'artisan spécialisé dans la fabrication des archets. Les inventeurs de l'archet moderne incluent le Britannique John Dodd (1752-1839), l'Allemand Christian Wilhelm Knopf (1767-1837) et, bien sûr, le Français François Xavier Tourte. Jean Baptiste Vuillaume a poursuivi la tradition de Tourte tout en cherchant à améliorer les fonctions, comme l'archet à mèche interchangeable. Un grand nombre d'archetier européens renommés sont issus, directement ou indirectement, de l'école Vuillaume.
En France, la ville de Mirecourt, dans les Vosges, a longtemps été un centre majeur de fabrication d'archets, tant artisanale qu'industrielle, avec des maisons comme Bazin. Le terme "archetier" est même entré dans le dictionnaire à la demande de Charles Alfred Bazin. Le quartier des luthiers de Paris, autour de la rue de Rome, a vu s'installer des artisans comme Sylvie Masson, fabricante d'archets baroques, qui fut l'une des premières à utiliser le terme "archetier" sur son enseigne.
La Valeur et la Cotes des Archets : Un Investissement Artistique
Avec le temps, les archets ne perdent pas de leur valeur ; au contraire, leur prix peut considérablement augmenter. Les archets de maîtres comme François Xavier Tourte (1748-1835) ou Dominique Peccatte (1810-1874) atteignent des sommes considérables sur le marché. Un "Sartory" en bon état peut se vendre autour de 18 000 €. En 2007, un archet de violon signé par Sartory et dédicacé par la reine Élisabeth de Belgique à son maître de musique Eugène Ysaÿe, daté du 24 décembre 1929, s'est vendu pour 50 400 €. La cote d'un F. X. Tourte peut varier de 80 000 à 120 000 €, et celle d'un Dominique Peccatte de 50 000 à 80 000 €. Les archets de Peccatte sont particulièrement recherchés par les solistes. Il est important de noter que les archets de facteurs contemporains peuvent également être d'une excellente qualité et représenter un investissement judicieux.
La Diversité des Archets : Des Origines aux Spécificités
Les archets dits "primitifs" n'ont souvent que la baguette et le crin en commun avec leurs descendants modernes. D'une manière générale, les archets traditionnels sont convexes. Dans certaines cultures, comme en Chine avec l'erhu, les archets peuvent être constitués de bambou et avoir leur crin inséré entre deux cordes, permettant de jouer des parties aiguës avec la partie supérieure et graves avec la partie inférieure.
Le contrabajo, le plus grand instrument de la famille des cordes frottées, est intrinsèquement lié à l'archet. Ses origines remontent au XVIe siècle, avec des instruments comme le violone. Au fil des siècles, il a évolué, combinant des caractéristiques du violon et de la viola da gamba. Historiquement, le contrabajo a souvent été utilisé pour renforcer la partie du violoncelle, sa grande taille et les difficultés d'interprétation limitant son rôle de soliste.

Les archets de contrebasse ont également connu une évolution. Jusqu'au XIXe siècle, les contrebassistes utilisaient des archets avec la vara courbée vers l'extérieur, un modèle ancien qui coexiste encore aujourd'hui avec les archets modernes développés au XIXe siècle.
La conception du contrabajo lui-même reflète une dualité d'influences, entre la famille du violon et celle de la viola da gamba. L'accord en quartes, par exemple, rappelle la viola, tandis que la forme du corps peut s'inspirer de la viola da gamba ou du violon. Les "épaules" du corps sont souvent inclinées, et le dos angulaire, facilitant l'accès aux registres aigus.
Contrairement aux autres membres de la famille du violon, le contrabajo est équipé de mécaniques d'accordage métalliques, offrant une précision et une stabilité supérieures aux chevilles traditionnelles en bois. Les claviers sont généralement en ébène, et le chevalet, comme sur les autres instruments à cordes frottées, est courbé pour permettre de jouer chaque corde individuellement.
La fabrication des contrebasses a donné naissance à des modèles variés, influencés par la géographie. Les instruments allemands présentent souvent des épaules inclinées et un fond plat, tandis que les instruments italiens peuvent avoir des coins de violon et un fond courbé. Les matériaux utilisés varient également, allant du bois massif (érable, épicéa) pour les instruments haut de gamme, aux matériaux laminés (contreplaqué) pour les instruments plus abordables, plus résistants et adaptés aux environnements scolaires ou aux tournées.
Les fabricants de contrebasses célèbres, tels que Giovanni Paolo Maggini, Gasparo da Salò ou la famille Testore, ont laissé une empreinte indélébile dans l'histoire de la lutherie.
En conclusion, l'archet, bien que souvent éclipsé par l'instrument qu'il fait chanter, est un élément fondamental de la musique à cordes frottées. Son histoire est celle d'une innovation constante, d'une maîtrise artisanale et d'une quête incessante de la perfection sonore, faisant de chaque archet un témoignage de l'ingéniosité humaine au service de l'art.