Le Cheval Camargue et l'École Espagnole d'Équitation de Vienne : Deux Héritages Équestres

Le monde équestre est riche de traditions et d'histoires, deux exemples marquants étant le cheval de Camargue, symbole des marais salants du sud de la France, et l'École Espagnole d'Équitation de Vienne, gardienne de l'art équestre classique depuis des siècles. Bien que géographiquement et historiquement distincts, ces deux éléments partagent une connexion intrinsèque à travers l'histoire des chevaux, les pratiques d'élevage et l'art de la monte.

Le Cheval Camargue : Une Race Ancestrale des Marais

Cheval Camargue en liberté dans les marais

Le Camargue, ou "petit cheval de selle rustique à la robe grise", est une race intrinsèquement liée à son environnement d'origine : la région de la Camargue, dans le delta du Rhône, au sud de la France. Ce cheval vit traditionnellement en liberté dans cette zone de marais, une existence qui a forgé sa robustesse et son adaptation unique. Mentionné dès l'Antiquité romaine, le Camargue a traversé les âges en conservant une morphologie remarquablement stable, témoignant de la force de la sélection naturelle dans son biotope.

Historiquement, le cheval Camargue était une monture polyvalente, utilisée pour le bât et la guerre, mais surtout comme animal utilitaire et de travail. Les habitants de la région l'employaient pour dépiquer le grain, tirer des attelages, et surtout pour le travail du bétail, avant de le relâcher dans les étendues marécageuses. Cette relation étroite avec les hommes de la Camargue, les "gardiens", a perduré, faisant du cheval Camargue une monture exclusive pour le travail du bétail et de nombreuses fêtes populaires.

La race a été officiellement reconnue en France en 1978. Aujourd'hui, bien que principalement monté pour le tourisme équestre, il demeure l'un des symboles forts de sa région, aux côtés du taureau camarguais et du flamant rose. Les chevaux Camargue sont toujours élevés en semi-liberté dans des "manades", des troupeaux gérés par les gardians.

L'histoire du Camargue est longue et ses origines, bien que obscures, remontent à la lignée dite DOM2, apparue dans les steppes eurasiennes vers 2200 à 2000 av. J.-C. Une analyse génétique de 1981 a montré que le Camargue est plus proche des poneys Haflinger et New Forest, tout en présentant moins d'hétérozygotie que ces derniers. Il est génétiquement plus éloigné du Barbe et du Pur-sang, et très distant de la race Arabe. Il est décrit comme intermédiaire entre les poneys rustiques et les races hautement sélectionnées.

La rudesse de la vie en Camargue, sur de nombreuses générations, a probablement entraîné une forte sélection naturelle. Les reproducteurs n'étaient historiquement pas choisis par des éleveurs humains ; le mâle le mieux adapté à son milieu devenait reproducteur.

Il existe une longue controverse concernant les origines de la race Camargue et les influences qu'elle a reçues. Eugène Gayot niait les influences arabe et berbère, attribuant la formation du cheval Camargue au sol et aux propriétés alimentaires des plantes, un aspect sur lequel René Musset insistait également, en y ajoutant l'influence du climat. En revanche, Marc du Lac, ingénieur à l'Institut national agronomique Paris-Grignon, estimait, en s'appuyant sur les archives municipales d'Arles, que la moitié des influences reçues par la population Camargue actuelle provenait d'étalons des haras royaux et nationaux mis à disposition des éleveurs.

Certaines hypothèses font état de la connaissance du cheval Camargue par les Phéniciens. Une légende attribue la création des premiers haras de Camargue aux Phocéens, fondateurs de Marseille. Une correspondance romaine datée de 339 évoque la présence de chevaux fins et racés dans le delta du Rhône. De nombreux récits folkloriques font du cheval camarguais un animal "né de l'écume de la mer". Jean Claude Girard, conservateur des musées du Gard, rapporte la légende d'un homme sauvé par un étalon sorti de l'écume près des Saintes-Maries-de-la-Mer.

L'hypothèse d'un descendant de chevaux Barbe ou Arabe a été la plus communément admise jusqu'aux années 1970. En 1807, l'académie des sciences de Marseille fit de l'introduction de chevaux de l'une de ces deux races par le commandant romain Flavius Flaccus aux environs d'Arles la souche fondatrice de la race camarguaise. Ce récit, transmis par des érudits locaux, est considéré comme invérifiable. Le Camargue présenterait une forte ressemblance avec les chevaux de la cavalerie numide que les Romains affrontèrent durant les guerres de Carthage. Les importations de chevaux orientaux ou africains auraient été accrues lors de l'établissement de la colonie de Julia. Jules César aurait ensuite créé deux haras, l'un à Arles et l'autre à Rhodanisia, pour croiser les chevaux numides à ceux des Marais-Pontins. Les premiers haras seraient donc censés dater des colonies romaines.

L'étudiant vétérinaire F.-J. Delay publia en 1875 une thèse affirmant que les Sarrasins avaient abandonné des chevaux qui formèrent la souche de la race camarguaise après leurs invasions du sud de la France au VIIIe siècle. Des croisements se sont bien produits entre la race Camargue et les chevaux africains, mais la présence de ces animaux dans les marais de Camargue est antérieure au VIIIe siècle. Cette idée fut reprise plusieurs fois au cours du XIXe siècle, mais remise en cause dès 1900. L'étude d'ethnologie de Jocelyne Bonnet la qualifie de "mythe numide".

L'hypothèse d'une origine asiatique du cheval Camargue se fonde sur la ressemblance morphologique entre les chevaux asiatiques, notamment le cheval mongol ou "coursier des steppes", et le cheval Camargue. Sans preuve historique, elle s'appuie sur une particularité anatomique, la présence d'une sixième vertèbre lombaire qui rapproche le Camargue du Tarpan et du cheval de Przewalski. Plusieurs auteurs s'appuient sur les points communs entre les steppes rudes et les paluns, et sur la mention des Phéniciens qui auraient importé des chevaux mongols depuis les côtes de Syrie. Jocelyne Bonnet cite enfin l'hypothèse d'une origine germanique.

Ces hypothèses, vues comme des mythes identitaires, sont remises en cause par plusieurs historiens. Le professeur Nicolas découvrit un squelette de cheval sur la rive droite du Rhône, à deux kilomètres en amont d'Arles, entouré de silex en forme de couteaux, remontant à l'âge de la pierre taillée. En 1874, le professeur Toussaint étudia le cheval de Solutré et rédigea un traité mentionnant de nettes similitudes avec le cheval camarguais. Le squelette découvert près d'Arles fut analysé comme "de forme solutréenne". Par la suite, des études scientifiques firent du cheval Camargue un descendant direct du solutréen. Bon nombre d'ouvrages de vulgarisation reprennent cette idée, pourtant scientifiquement inexacte et obsolète.

Selon Charles Naudot, le Camargue aurait suivi la mer dans sa régression vers le delta du Rhône. Soutenue comme la plus probable par des hippologues du XIXe siècle, puis par l'étudiant en médecine vétérinaire Georges Mathieu en 1929, l'hypothèse d'une origine préhistorique et locale du Camargue est devenue dominante et la plus communément admise à partir des années 1990 et 2000.

Dès le XIIe siècle, le cheval local est réquisitionné. Selon l'Histoire de Provence, Raimond-Bérenger IV de Barcelone acheta 300 chevaux à Arles pour sa cavalerie. Louis Stouff rappelle que le déclin général de la chevalerie touche aussi Arles au XVe siècle. Le cheval est élevé avec des bovins sous la surveillance de gardians au moins dès le XVe siècle, la confrérie des gardians étant fondée officiellement en 1512. Pierre de Quiqueran de Beaujeu fait l'éloge des chevaux de Provence et décrit une "ferrade", ainsi que les métayers faisant castrer leurs poulains, ne gardant que les plus belles juments pour fouler les grains (dépiquage). Il assure qu'à son époque, on compte dans l'île "seulement 4 000 juments portières et 16 000 bœufs". En 1529, la première course de chevaux documentée par la municipalité d'Arles est courue à Gimeaux.

C'est vraisemblablement sous Louis XIII que les premiers essais de croisement sur le cheval de Camargue ont lieu. En 1660, le duc de Newcastle rapporte une arnaque populaire chez les éleveurs du Midi, qui achetaient des chevaux barbes âgés et les mélangeaient avec leurs propres poulains avant de les revendre comme nés en Afrique.

Selon René Musset, les chevaux de Camargue sont très peu employés au XVIIIe siècle. Leur principale fonction historique est le dépiquage des grains, et ils sont du reste aptes à être montés. Quelques-uns sont employés au trait ou au bât. Les chevaux réformés pour vieillesse ou défaut d'activité sont destinés au labour. Les paysans achètent ces chevaux réformés à bas prix dans les foires et les emploient à transporter leurs outils et vivres. Le peu d'habitations en Camargue, l'éloignement des villages et la nature du sol, impraticable pour les charrettes, rendent le cheval indispensable.

En 1729, les premiers dépôts d'étalons sont établis dans la région. En 1737 et 1738, on compte au dépôt du territoire d'Arles trente-deux étalons royaux approuvés, dont vingt-quatre de race Camargue. Ces étalons servent à la reproduction avec les juments recensées dans le delta et ses environs. Sous Louis XV, les manades du Delta prennent une grande extension. Des règlements plus coercitifs envers les manadiers sont adoptés pour les forcer à choisir un étalon royal.

En 1752, le marquis de Voyer d'Argenson, inspecteur général des haras de France, charge Desportes de diriger des essais sur la race Camargue. Trois étalons barbes sont choisis, ainsi que des juments limousines, normandes et camarguaises. Plus tard, des étalons arabes sont employés. En 1765, la ville d'Arles se joint au projet et l'établissement obtient un financement considérable. L'historien Huzard ajoute que "ce haras fournit des chevaux assez distingués par leurs formes et par leur beauté pour être placés dans l'écurie du roi". Les administrateurs des haras souhaitent rendre le Camargue propre à la guerre, à la chasse et à la course. Ce cheval est réputé pouvoir "faire 100 kilomètres tout d'une haleine". Des étalons de sang oriental et des Pur-sangs sont mis à disposition des éleveurs camarguais, mais ils refusent de se séparer de leurs "grignons" (chevaux de race locale).

La Révolution française ne semble pas avoir fait diminuer le nombre de chevaux en Camargue. Tout au long du XIXe siècle, la région compte entre 2 500 à 3 000 chevaux, vivant à l'état semi-sauvage. Les inondations en 1789 et 1791 occasionnent des épizooties qui affectent un grand nombre de juments. En 1793 et 1794, les autorités réquisitionnent tous les chevaux disponibles, dont les meilleurs étalons de la race camarguaise.

En 1806, Napoléon Ier réorganise les haras de Provence en y introduisant des étalons "améliorateurs". L'année suivante, les armées de Napoléon font réquisitionner un grand nombre de chevaux dans la région. Ces réquisitions entraînent une "dégénérescence" de la race, l'intérêt des propriétaires étant de se défaire des chevaux de valeur pour les remplacer par des animaux moins susceptibles d'être réquisitionnés. La destruction de pâturages et leur dessèchement sont d'autres causes du déclin de la race. Dès 1806, une notice signale l'extinction des chevaux camarguais comme inévitable.

Au début du XIXe siècle, les gardians gardent pour leur propre compte de petits troupeaux de chevaux. Chaque propriétaire entretient un nombre de chevaux selon l'étendue des terrains qu'il possède. Les fermiers avec des manades plus nombreuses envoient leurs chevaux dans des pâturages communaux. 3 511 chevaux sont alors recensés dans la région. Certaines juments camarguaises sont saillies par des ânes pour donner naissance à des mulets. Les propriétaires de chevaux sont accusés par l'administration des haras nationaux de "multiplier le nombre des produits sans s'inquiéter de la qualité".

Caractères de Camargue • FRANCE 24

L'École Espagnole d'Équitation de Vienne : Le Berceau de la Haute École

Manège d'hiver de l'École Espagnole d'Équitation de Vienne

L'École Espagnole d'Équitation (EEE) de Vienne, également connue sous le nom d'École Espagnole de Vienne, est la plus ancienne école d'équitation au monde et la seule institution à pratiquer l'art équestre classique dans la tradition de la "Haute École" depuis plus de 450 ans. Inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO depuis 2010, elle est un pilier de l'héritage équestre mondial.

Le terme "école d'équitation" renvoie à son origine, où sa fréquentation était exclusivement réservée à la noblesse, nécessitant un manège adapté pour apprendre la haute école. C'est dans le manège d'hiver baroque, considéré comme l'un des plus beaux au monde, que se déroulent les entraînements matinaux et les représentations de l'EEE. Les étalons blancs Lipizzans s'y entraînent quotidiennement, au son de la musique classique, montrant leurs talents le week-end.

L'histoire de l'école remonte au milieu du XVIe siècle. Ferdinand Ier, frère de Charles Quint et empereur du Saint-Empire romain germanique, a ramené en Autriche des chevaux espagnols de grande qualité. Ces chevaux, issus de lignées ibériques, ont jeté les bases de la race Lipizzan. Les étalons Lipizzans actuels sont leurs descendants, croisés avec des chevaux arabes et barbes.

En 1729, l'empereur Charles VI a commandé la construction du centre équestre d'hiver à Josef Emanuel Fischer von Erlach. Ce manège baroque, orné d'un portrait équestre de l'empereur, est le théâtre des démonstrations des célèbres allures de la haute équitation : la Levade, la Courbette, la Capriole.

Au cœur de Vienne, le Stallburg, l'un des rares bâtiments Renaissance de la ville, abrite environ 72 étalons blancs Lipizzans. Le nom de ces chevaux, probablement les plus célèbres au monde, provient du village de Lipica, en Slovénie, où l'ancien haras de la cour fut fondé en 1580. Suite à la chute de la monarchie, le haras a été transféré à Piber, en Styrie, où naissent les Lipizzans, initialement noirs, bruns ou gris souris, s'éclaircissant à chaque mue. Ils arrivent à Vienne entre quatre et sept ans. L'été, ils passent au centre d'entraînement de Heldenberg, en Basse-Autriche.

Les méthodes de dressage employées par l'école sont fondées depuis le XVIIIe siècle sur les écrits de l'écuyer français François Robichon de la Guérinière, dans son ouvrage "École de Cavalerie" (1729-1730). Les mouvements, loin d'être développés pour le combat, visent à muscler les chevaux et à renforcer leur agilité. Les étalons arrivent à l'école à l'âge de quatre ans et leur formation, qui peut durer de nombreuses années, aboutit à la maîtrise de la "Haute École", perfectionnant la gestuelle et permettant des pas aériens.

Les spectacles, autrefois réservés aux invités de la cour impériale, sont aujourd'hui accessibles au public. Ils débutent par des mouvements de base des étalons novices, puis évoluent vers des figures plus complexes comme la pirouette ou le piaffer, exécutées par des chevaux plus entraînés, munis de bride double. Le "Pas de Deux" présente deux chevaux agissant à l'unisson, simulant un effet miroir. Les figures aériennes comme la Levade, la Courbette et la Cabriole suivent, avant de terminer par des mouvements d'ensemble d'une formation de huit cavaliers.

En 2006, l'École Espagnole d'Équitation fut honorée par la frappe d'une pièce de collection de 5 euros autrichienne la représentant.

Caractères de Camargue • FRANCE 24

La Connexion entre Camargue et Vienne : Un Fil Historique

Bien que le cheval Camargue et l'École Espagnole d'Équitation de Vienne représentent des traditions distinctes, leurs histoires se croisent à travers l'influence des races de chevaux et les pratiques d'élevage. L'hypothèse d'une influence berbère et arabe sur le Camargue, bien que controversée, met en lumière les échanges de chevaux dans le bassin méditerranéen. L'École Espagnole, quant à elle, tire son nom et ses origines des chevaux espagnols amenés par Ferdinand Ier.

Les croisements attestés entre la race Camargue et des chevaux africains à l'époque romaine, ainsi que l'introduction d'étalons orientaux et pur-sangs dans le but d'améliorer la race Camargue, témoignent d'une recherche constante de perfectionnement et d'adaptation. De même, les Lipizzans de l'EEE sont le fruit d'un croisement entre des lignées espagnoles et des races comme l'Arabe et le Barbe.

Ces deux traditions équestres, l'une ancrée dans la robustesse et l'adaptation à un environnement sauvage, l'autre dans l'art et la perfection classique, illustrent la richesse et la diversité du monde équestre. Le cheval Camargue, avec son histoire millénaire et sa connexion profonde avec la terre de ses ancêtres, et l'École Espagnole d'Équitation, gardienne d'un art équestre ancestral, continuent d'inspirer et de fasciner par leur héritage unique.

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