Le cheval noir : entre mythe, réalité et tragédie photographique

L'image d'un enfant noir, squelettique, accablé par la famine, avec un vautour en arrière-plan, a marqué l'histoire de la photographie et suscité une profonde réflexion sur le rôle du photojournaliste. Cette photographie emblématique, prise par Kevin Carter en 1993 au Soudan, a non seulement révélé l'horreur de la famine mais a aussi déclenché une polémique sur l'éthique de la profession. Cependant, le cheval noir, lui, traverse les époques et les cultures, chargé de significations diverses, de la puissance mythologique à la symbolique sombre, en passant par sa réalité génétique et sa présence dans l'imaginaire collectif.

La tragédie de Kevin Carter et l'icône de la famine

En 1993, le Soudan était ravagé par la famine, une réalité d'autant plus poignante que la deuxième guerre civile déchirait le pays depuis 1983. Dans le sud, la situation était particulièrement dramatique, transformant une zone baptisée "the Hunger Triangle" (le Triangle de la faim) en épicentre de la détresse. C'est dans ce contexte que le photographe sud-africain Kevin Carter a capturé une image qui allait devenir l'une des plus célèbres et des plus controversées du XXe siècle.

Enfant squelettique au Soudan avec vautour

Près d'Ayod, Carter a photographié un enfant d'une maigreur extrême, effondré au sol, visiblement épuisé. À quelques pas derrière lui, un vautour attendait patiemment. Cette image, publiée par le "New York Times" le 26 mars 1993, a rapidement fait le tour du monde, réveillant les consciences face à l'inanition. Mais cette puissance de témoignage a été immédiatement éclipsée par une violente polémique. Les spectateurs, émus et indignés, réclamaient des explications : qu'est devenue la fillette (l'image a été légendée "La fillette et le vautour") ? Pourquoi le photographe n'est-il pas intervenu pour porter secours à l'enfant ? Pour beaucoup, le véritable charognard n'était pas l'oiseau, mais l'homme qui avait composé cette scène insoutenable.

Pressé par les questions, le "New York Times" a dû publier une mise au point expliquant que Carter avait effrayé le rapace et que l'enfant avait finalement repris son chemin. Mais cela n'a pas suffi à apaiser les critiques. L'année suivante, lorsque Kevin Carter a reçu le prix Pulitzer pour cette photographie, les accusations ont redoublé. Le 23 mai, il recevait son prix à New York. Deux mois plus tard, à l'âge de 33 ans, il se suicidait.

Ses détracteurs ont affirmé qu'il n'avait pas supporté sa culpabilité, que l'image choc l'avait finalement tué. Ses proches, en revanche, soutenaient qu'il n'avait rien pu faire pour l'enfant et qu'il ne se sentait pas coupable. Au contraire, il était convaincu que son travail avait mis en lumière une situation catastrophique et avait contribué à relancer la générosité des bailleurs de fonds pour les ONG. Comme l'a dit plus tard Joao Silva, un autre photographe du célèbre "Bang Bang Club" : "Témoigner ne laisse pas indemne."

Le "Bang Bang Club" et le poids des images

Joao Silva se trouvait au Soudan avec Kevin Carter le jour où la photo controversée a été prise. Il a raconté que son ami était dévasté, les larmes aux yeux, répétant son désir de serrer sa propre fille dans ses bras. Kevin Carter et Joao Silva faisaient partie du "Bang Bang Club", un collectif informel de photographes sud-africains blancs qui, de 1990 à 1994, ont documenté les violences qui marquaient les dernières heures de l'apartheid dans les townships. Ils ont couvert ces événements au péril de leur vie, au son des tirs, assistant à des atrocités sous le feu des affrontements.

The Bang Bang Club (2010) histoire vraie / photographie de guerre

Le 18 avril 1994, trois semaines avant l'élection de Nelson Mandela, Ken Oosterbroek, un autre membre du club, était tué lors d'affrontements. Greg Marinovitch, également membre, fut grièvement blessé. Joao Silva, lui, a continué le reportage de guerre jusqu'à ce qu'une explosion de mine en Afghanistan lui fasse perdre ses deux jambes. Il a confié que ces traumatismes répétés, ces "saloperies", ces "types se faire exécuter", ces "civils massacrés", formaient "une partie du casse-tête" du suicide de Kevin Carter.

Kevin Carter était un homme tourmenté, sensible, révolté depuis l'enfance par l'apartheid. Il avait choisi d'être le témoin de la violence, de la documenter. Souffrant des horreurs qu'il voyait et des contraintes de son métier, il menait une vie compliquée, sous tension, fumant et consommant des psychotropes pour supporter le poids de son travail. La mort de Ken Oosterbroek l'avait particulièrement bouleversé. Dans le message laissé avant son suicide, il évoquait être "Hanté par le souvenir des tueries, des cadavres, de la colère, de la douleur, des enfants blessés ou qui meurent de faim". Il y disait vouloir "retrouver Ken, si j’ai un peu de chance."

La vérité sur l'enfant : Kong Niong

En 2011, une nouvelle émotion a secoué le monde de l'image. Suite à la publication d'une photo d'une femme haïtienne donnée pour agonisante alors qu'elle n'était pas malade, le quotidien espagnol "El Mundo" a envoyé le journaliste Alberto Rojas à Ayod, au Soudan, pour enquêter sur l'image de Kevin Carter de 1993.

Rojas a appris que l'enfant n'était pas une fillette, comme on l'avait cru à cause d'un collier, mais un garçon. Le bracelet qu'il portait indiquait qu'il avait déjà été enregistré par le centre de secours de Médecins du Monde, vers lequel il se dirigeait. L'enfant s'appelait Kong Niong et il n'était pas seul, mais accompagné d'un membre de sa famille. Rojas a finalement réussi à retrouver son père. L'enfant, qui avait été sauvé en 1993, a vécu jusqu'en 2007, emporté par des fièvres. Cette enquête a apporté une lumière nouvelle sur l'histoire, démontrant que l'intervention humanitaire avait bien eu lieu et que la vie de l'enfant avait été sauvée, malgré la cruauté de l'image qui en a été tirée.

Le cheval noir : entre mythe et réalité

Le terme "cheval noir" évoque immédiatement une imagerie puissante, souvent associée à la force, au mystère, voire à des présages. Dans le langage courant, le noir est une couleur de robe du cheval où la peau et le pelage de l'animal sont complètement noirs. C'est une robe de base chez le cheval, dont l'apparence peut être modifiée par différents gènes. Lorsqu'elle est totalement dépourvue de poils blancs, elle est dite zain. Le cheval noir est un critère obligatoire dans le standard de plusieurs races, comme le Mérens pyrénéen, le Frison hollandais et le Minorquin.

Cheval noir Frison

La symbolique du cheval noir est riche et diverse. Dans la culture occidentale, il est souvent associé à la sauvagerie, au mal, à l'anarchisme, mais aussi à la puissance et à la noblesse. Dans l'Apocalypse de Jean, le cheval noir, monté par un cavalier tenant une balance, symbolise la disette et la cherté des vivres. Cette connotation sombre se retrouve dans de nombreuses superstitions et croyances populaires.

Cependant, le cheval noir n'est pas uniquement synonyme de danger ou de malheur. Il peut aussi représenter la force brute, la loyauté indéfectible, et un lien profond avec le monde naturel. Son allure majestueuse et sa couleur profonde ont traversé les siècles, inspirant artistes, écrivains et poètes.

Bayard, le cheval légendaire

Dans le folklore médiéval, le nom de "Bayard" (ou "Bayart") est indissociable de celui du cheval-fée légendaire, héros de nombreuses chansons de geste. Apparu dès le XIIe siècle, Bayard est célèbre pour ses qualités magiques et son origine surnaturelle : fils d'un dragon et d'une serpente, il fut libéré d'une île volcanique par l'enchanteur Maugis.

Représentation du cheval Bayard

Le plus célèbre des récits concernant Bayard est celui des "Quatre Fils Aymon". Ce cheval extraordinaire, capable de porter les quatre frères Aymon simultanément, leur permit d'échapper à la colère du roi Charlemagne. Bayard est décrit comme un cheval d'une force et d'une intelligence exceptionnelles, sa robe étant d'un "bai" profond, d'où son nom. L'étymologie du nom renvoie à la robe "très baie" de l'animal, probablement un brun proche du rouge, combinée à un suffixe germanique signifiant "dur" ou "fort".

La légende raconte que Bayard fut livré à Charlemagne en gage de paix, et jeté au fond du Rhin avec une meule autour du cou. Mais grâce à sa force prodigieuse, il parvint à briser la meule et à s'échapper, disparaissant dans la forêt d'Ardenne. Ce cheval, probablement le plus célèbre du Moyen Âge, semble ancré dans des croyances païennes antérieures.

Le nom commun "bayard" finit par désigner tous les chevaux bais, et il est entré dans le langage populaire à travers des proverbes. La figure de Bayard est particulièrement vivace dans le folklore de l'Ardenne, en Belgique et en France, où de nombreux toponymes lui sont attribués, comme le "Rocher Bayard" fendu par un coup de sabot. Des processions et cortèges folkloriques le mettent encore en scène, parmi les géants du Nord.

La génétique de la robe noire

Derrière l'imaginaire et les légendes, la robe noire du cheval s'explique par une combinaison de facteurs génétiques. La couleur de la robe est déterminée par deux gènes principaux : l'Extension (MC1R) et l'Agouti (ASIP). Pour qu'un cheval soit véritablement noir, il doit posséder l'allèle dominant du gène Extension ("E") et être homozygote récessif pour le gène Agouti ("aa"). En d'autres termes, il doit avoir la capacité de produire de l'eumélanine (pigment noir) et ne pas avoir de gène qui restreint cette pigmentation à certaines parties du corps.

La classification des robes noires peut parfois prêter à confusion. En France, par exemple, les chevaux d'apparence noire à marques fauves, dits "noir pangaré" (ou "bai-brun" dans d'autres pays), sont administrativement classés avec les robes noires, alors que génétiquement, ils sont considérés comme des bais foncés. Cette distinction est importante pour les éleveurs et les généticiens.

Diagramme génétique des robes de chevaux

Les chevaux noirs peuvent présenter des marques blanches sur la tête ou les membres, mais ils sont globalement moins marqués de blanc que d'autres robes. Un cheval noir peut aussi être affecté par d'autres gènes qui modifient son apparence, comme le gène Silver qui peut donner une couleur chocolat, ou le gène Rouan qui dissémine des poils blancs.

L'élevage des chevaux noirs rencontre deux défis majeurs : certaines robes noires s'estompent avec l'exposition au soleil et à la transpiration, et la reproduction entre deux chevaux "noirs" ne produit pas toujours des poulains noirs, mais parfois des alezans ou des bais. Ces complexités génétiques expliquent en partie la rareté relative de la robe noire pure chez certaines races.

La fascination persistante

Malgré les complexités génétiques et les confusions possibles, la robe noire du cheval a toujours exercé une fascination particulière. Elle est présente dans la grande majorité des races équines, et a inspiré de nombreuses œuvres littéraires, notamment pour la jeunesse, comme la célèbre saga de "L'Étalon noir" de Walter Farley.

Que ce soit à travers les récits mythologiques de Bayard, la puissance symbolique du cheval noir dans les cultures anciennes, ou les réalités génétiques qui sous-tendent cette robe, le cheval noir continue de captiver notre imaginaire. Il incarne une force tranquille, une élégance sombre, et un lien indéfectible avec l'histoire et les légendes qui ont façonné notre rapport à cet animal majestueux. L'histoire de Kevin Carter nous rappelle quant à elle la puissance de l'image à la fois pour révéler la souffrance humaine et pour susciter des débats éthiques fondamentaux, un écho sombre à la beauté parfois tragique que peut refléter le monde.

tags: #enfant #noir #tenant #des #chevaux