
Les silos à grains, ces structures souterraines autrefois utilisées pour la conservation des récoltes, ont révélé au fil des découvertes archéologiques bien plus que leur fonction première. En France, et particulièrement dans les régions marquées par la présence celtique, ces sites ont livré des témoignages fascinants sur les pratiques funéraires, cultuelles et domestiques des populations de La Tène. Des découvertes récentes, comme celle d'un squelette de cheval au Troclar, ou de multiples sépultures équines à Ifs et Villedieu-sur-Indre, jettent une lumière nouvelle sur la relation complexe entre les hommes, les animaux et le sacré dans les sociétés celtiques.
Le Squelette du Troclar : Un Hommage Équestre
L'exposition consacrée au site du Troclar au Moyen Âge met en lumière une découverte exceptionnelle : le squelette d'un cheval mis au jour en 1994. Ce spécimen, datant d'environ mille ans, possédait la taille d'un poney actuel. Son état de santé révèle une arthrose déformante, suggérant qu'il avait été soumis à des charges trop lourdes, probablement liées à son travail. L'inhumation en arrondi de cet animal est une pratique très rare, qui a conduit Christiane Fahet, guide de l'exposition, à suggérer qu'il pourrait s'agir d'une reconnaissance de son propriétaire pour les services rendus par le cheval.
Le site du Troclar, qui comptait à son apogée 81 silos et six bâtiments, témoigne d'une occupation humaine significative. Dominant la boucle du Tarn, le village était protégé par un château dès le XIe siècle. L'exposition dévoile des aspects de la vie domestique, de l'habillement, de la toilette, des travaux des champs, ainsi que des objets du quotidien tels que des jeux (échecs, dés), des pipeaux et des doubles clarinettes. Parmi les pièces notables figurent une boucle plate sertie de verroterie, datant de l'époque mérovingienne, et un rare furgeoir en argent du XIIIe siècle, objet de luxe prisé par les femmes de la haute société. Le quotidien des paysans, des chasseurs et des guerriers est également représenté par des outils et des armes. Le site fut déserté au XIVe siècle, possiblement à cause de la Grande Peste. Les matériaux des églises et du monastère furent réutilisés en 1809 pour construire une tour, qui devint en 1924 un monument aux morts de la Grande Guerre.
Les Sépultures Équines : Un Lien Profond avec le Cheval
Les fouilles menées par l'Inrap sur le site de la future prison d'Ifs, près de Caen, ont révélé en 2019 la présence de tombes de chevaux, attestant de l'importance de cet animal chez les Gaulois. Trois squelettes de chevaux ont été retrouvés, témoignant d'un lien étroit entre l'homme et le cheval dès l'époque gauloise, signe du statut élevé de l'animal. Les archéologues qualifient cette campagne de fouilles d'"exceptionnelle". Les découvertes à Ifs, qui incluent également des maisons, des greniers et des silos, révèlent la présence de trois implantations humaines entre 500 av. J.-C. et le haut Moyen Âge.
Plus récemment, à Villedieu-sur-Indre, les fouilles archéologiques ont mis au jour une découverte saisissante : quatorze fosses alignées contenant les squelettes de dizaines de chevaux et de chiens. Ces fosses, situées en fond de vallon, ont révélé des chevaux adultes, tous mâles, d'une petite taille (environ 1,20m au garrot). Les 27 autres chevaux se répartissent dans 11 fosses, accompagnés de trois chiens. Cette découverte est d'autant plus remarquable qu'elle s'apparente à d'autres sites en France, comme ceux de Gondole et l'Enfer, près de Gergovie, où de nombreux chevaux ont également été retrouvés dans un contexte archéologique similaire.
L'aristocratie gauloise accordait une grande importance au cheval, souvent présent dans les tombes ou les lieux sacrés, accompagné de pièces de harnachement. Cependant, à Villedieu-sur-Indre, comme à Gergovie, les fosses de chevaux ne sont associées à aucune autre structure ni mobilier. La proximité de ces sites avec des oppidums renforce l'hypothèse d'un lien avec les batailles de la Guerre des Gaules, notamment à Gondole où une fosse associe hommes et chevaux.
La naissance de l'Histoire. La Gaule celtique et les Gaulois CM1 Famille Pass'temps Leçon, Exercices
Cependant, d'autres hypothèses sont avancées, notamment celle du sacrifice de chevaux, qu'il soit profane ou religieux. L'hypothèse d'une épidémie semble écartée, car seuls des chevaux adultes et mâles sont présents, correspondant à des chevaux de cavalerie. La cause de leur mort reste indéterminée, aucune trace de blessure de guerre ou d'abattage n'étant visible sur les squelettes. Les questions persistent quant à la raison de leur inhumation dans des fosses alignées, s'ils sont morts au combat, sacrifiés, ou victimes d'une épidémie.
Les Silos : Espaces Funéraires et Cultuels ?
Les études spécialisées, notamment dans le Bassin parisien, démontrent que durant le Second âge du Fer, les sphères funéraire, domestique et cultuelle étaient étroitement liées. La présence d'os humains, de sépultures et de dépôts domestiques dans des silos, structures de stockage isolées ou en batterie, a conduit à des interprétations complexes.
Initialement, ces structures furent qualifiées de "sépultures de relégation", suggérant une mise à l'écart de certains défunts. Cependant, des recherches plus récentes ont enrichi cette hypothèse, proposant une participation réglementée de ces individus à des offrandes souterraines. Cette interprétation, bien que favorablement reçue, est parfois encore assimilée à une sépulture hâtive de populations inférieures.

Le débat sur la signification de ces dépôts s'est intensifié, certains archéologues refusant l'option cultuelle et privilégiant la ségrégation funéraire ou la relégation sociale. D'autres soulignent que ces associations de silos et d'humains ne peuvent être réduites à une seule de ces caractéristiques, ni l'une exclure l'autre, compte tenu de la fonction commune d'ensevelissement et de protection du corps. Les communautés celtiques semblaient d'ailleurs passer aisément d'une sphère à l'autre, le domestique accueillant le cultuel et le funéraire, et vice-versa.
Archéologiquement, la présence de "têtes coupées", de fragments de corps humains dispersés, et de mises en scène macabres ont souvent été interprétées comme des sacrifices humains, s'appuyant sur les écrits de Tacite décrivant les Germains. Cependant, une analyse plus fine des ossements révèle que de nombreuses traces de découpes sont post-mortem, visant à la récupération de parties du corps plutôt qu'à un sacrifice rituel sur le vivant.
Les études anthropologiques, comme celles menées sur les "Aulnes du Canada" à Beauvais, confirment que les fragments de crâne mis au jour infirment l'idée d'une décapitation sacrificielle, et portent des traces de décollation post-mortem en vue d'une récupération de la tête. Des gestes similaires, violents et post-mortem, ont été observés dans toute la sphère celtique.
Si des différences apparaissent clairement entre les humains et les animaux dans les dépôts en silos, concernant la nature de leur mort (intentionnelle et rituelle chez l'animal, indémontrable dans son objectif sacrificiel chez l'humain), le traitement des cadavres présente d'étonnantes similitudes. La gestion de la décomposition, par pourrissement des corps et absorption des jus, est lisible chez l'humain comme chez l'animal, le silo fonctionnant comme une "bouche", un intermédiaire entre le monde des morts et celui des vivants.
Les dépôts en silo, qu'ils soient humains ou animaux, s'associent souvent à d'autres offrandes : carcasses animales, pièces anatomiques, vaisselle en céramique, mobilier métallique. Ces assemblages pluriels, associés au défunt, suggèrent une gestuelle hiérarchisée et une intention propitiatoire et/ou expiatoire. La présence d'armes, bien que récurrente dans les nécropoles voisines, est absente de ces silos, ce qui interroge sur le statut de ces individus.
Plutôt que de représenter le reflet sanglant de sacrifices humains, l'association d'un défunt et des récoltes stockées dans un silo pourrait symboliser un intermédiaire, un protecteur des récoltes, s'inscrivant dans un rituel de consécration. L'être humain mort, dans cette perspective, devient le meilleur intercesseur entre les dieux et les hommes, participant au culte des ancêtres ou à l'héroïsation.
Berstett et le Bassin Parisien : Une Richesse Archéologique Continue
Sur les hauteurs de Berstett, les spécialistes de l'Inrap ont mis au jour un silo à grains gaulois dans le cadre des fouilles prescrites pour le futur contournement ouest de Strasbourg. Cette découverte s'inscrit dans un ensemble plus large de structures archéologiques, dont une grande structure circulaire ressemblant à un silo à céréales.
Dans le Bassin parisien, les fouilles préventives ont révélé des contextes similaires, où les silos ont servi de lieux de dépôts humains. Ces dépôts, parfois multiples, dans des structures de stockage isolées ou en batterie, continuent de susciter des interprétations divergentes, oscillant entre relégation sociale et pratiques cultuelles.
L'étude de ces structures, comme celles de Varennes-sur-Seine, de Noisy-sur-Marne, ou de Jaulnes, met en évidence une gestion complexe des corps, incluant parfois des manipulations post-mortem, des réductions de corps avant d'autres dépôts, et une attention particulière à la décomposition. Ces pratiques, loin d'être hâtives ou marginales, témoignent d'une maîtrise du temps et d'une compréhension des processus de transformation des corps, intégrés dans un cadre rituel précis.
En somme, les silos à grains de la période celtique, loin d'être de simples greniers, se révèlent être des espaces multifonctionnels, révélateurs de croyances profondes, de pratiques sociales complexes et d'une relation intime avec le monde animal et le sacré. Les découvertes continuelles, comme celles du Troclar, d'Ifs, de Villedieu-sur-Indre, et les analyses approfondies des sites du Bassin parisien, ne cessent d'enrichir notre compréhension de ces sociétés anciennes.
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