La Femme Japonaise : Entre Art, Combat et Mythe

Le Japon, terre de traditions ancestrales et de coutumes uniques, exerce une fascination sans bornes sur le monde. Parmi ses figures les plus énigmatiques et élégantes, les geishas, ou geiko comme on les appelle à Kyoto, et leurs apprenties, les maiko, continuent de captiver l'imaginaire collectif. Souvent associées à une image idéalisée d'érotisme exotique, ces femmes incarnent un visage du Japon "traditionnel" qui coexiste avec la modernité des lycéennes de mangas. Pourtant, cette perception repose souvent sur un malentendu fondamental.

La Geisha : Gardienne des Arts et de la Tradition

Le terme "geisha" se traduit littéralement par "personne de l'art" ("gei" signifiant art et "sha" signifiant personne). Contrairement à une idée reçue tenace, le statut de geisha n'a jamais été synonyme de prostitution. En effet, l'activité de prostitution est prohibée au Japon depuis 1956. Les geishas sont avant tout des artistes professionnelles dont le rôle est de divertir leurs invités par leur maîtrise des arts traditionnels.

Le concept de la geisha émerge au XVIIIe siècle durant la période Edo (1603-1868), bien que ses racines remontent encore plus loin. À l'origine, le terme "geisha" n'était pas exclusivement réservé aux femmes ; les samouraïs, en tant que spécialistes des arts martiaux, pouvaient également être qualifiés de "geisha". Les geishas modernes ont véritablement pris forme en se distinguant des oiran, des courtisanes de haut rang qui existaient auparavant.

Le parcours pour devenir geisha est long et rigoureux. Les jeunes filles aspirant à cette carrière commencent leur formation dès leur plus jeune âge, souvent à l'adolescence. Pendant leur apprentissage, appelées "maiko", elles consacrent des années à maîtriser une multitude de compétences. Elles apprennent la danse traditionnelle, le chant, la musique jouée sur le shamisen (un instrument à trois cordes) et le taiko (tambour), la poésie, l'étiquette, les subtilités de la conversation, la cérémonie du thé, la composition florale (ikebana) et la calligraphie. Le maiko est reconnaissable à son kimono coloré, sa coiffe ornée de décorations et son maquillage distinctif. Le teint est recouvert de poudre de riz pour un aspect nacré, la bouche est souvent teintée de rouge, et le regard est souligné de noir et de rouge. Traditionnellement, certaines geishas coloraient leurs dents en noir, un signe de beauté à l'époque. Elles portent de longs cheveux noirs coiffés en chignons traditionnels ornés de décors floraux, bien que de nos jours, les perruques soient couramment utilisées pour un rendu parfait. Chaque détail de leur tenue, y compris les kimonos qui peuvent peser plus de 20 kg et les sandales en bois appelées geta, reflète leur rang et leur expérience.

Maiko en tenue traditionnelle

À la fin du XIXe siècle, notamment durant la période Meiji (1868-1912), les geishas ont dû s'adapter à un Japon en pleine mutation et à l'influence occidentale. Malgré ces défis, elles ont su se réinventer, s'ouvrant à une clientèle internationale tout en préservant leur art ancestral.

Aujourd'hui, bien que leur rôle soit moins central qu'à l'époque d'Edo, les geishas continuent de jouer un rôle crucial dans la préservation des arts traditionnels japonais. Elles sont principalement présentes dans des quartiers historiques comme Gion à Kyoto, où elles accueillent des visiteurs dans des maisons de thé (ochaya) ou des ryotei (restaurants traditionnels japonais). Les geishas contemporaines naviguent entre leur riche héritage culturel et les évolutions de la société japonaise, attirant de plus en plus de jeunes femmes par passion pour les arts plutôt que par obligation.

La confusion entre geisha et prostituée provient en partie du fait qu'elles partageaient historiquement les mêmes quartiers, les "kagai" ou rues dédiées au plaisir. Bien que distinctes, des faveurs sexuelles pouvaient être échangées, mais cela ne définissait pas le métier de geisha. Les geishas vendent leurs talents pour offrir compagnie et divertissement lors d'occasions spéciales, telles que des banquets ou des soirées prestigieuses, maîtrisant l'art de la conversation et de l'hospitalité.

Japon: des geishas de Kyoto s'exhibent à Tokyo

Les Femmes Guerrières Japonaises : Au-delà des Mythes

Parallèlement à l'image raffinée des geishas, l'histoire du Japon révèle également la présence de femmes ayant embrassé le chemin du combat. Bien que la société nippone ait longtemps été patriarcale, reléguant souvent la femme à un rôle domestique, des guerrières japonaises ont bel et bien existé, laissant une empreinte indélébile dans les annales.

Au cours de l'histoire japonaise, le rôle des femmes guerrières, connues sous le nom d'"onna-bugeisha" (femme pratiquant les arts martiaux), a varié. Durant la période du shogunat de Kamakura (1185-1333), les femmes pouvaient exercer des fonctions militaires, approvisionner les soldats et défendre des domaines féodaux. Les filles et les fils jouissaient généralement de droits de succession égaux, une particularité soulignée par l'historien Mike Wert.

Avec la fin du shogunat de Kamakura, le rôle des femmes guerrières s'est principalement cantonné à des manœuvres politiques par le mariage. Cependant, durant les guerres civiles de la période Sengoku (du XVe au XVIIe siècle), les femmes de haut rang étaient responsables de la défense des châteaux en l'absence de leur mari. Elles s'entraînaient au maniement du poignard pour se défendre et préserver leur honneur. L'apprentissage des arts martiaux variait : certaines familles y voyaient une préparation au mariage et à la maternité, tandis que d'autres, comme les femmes samouraïs d'Aizu, prenaient l'entraînement militaire très au sérieux, apprenant notamment à manier la hallebarde et le naginata.

Le naginata, une arme ressemblant à une lance avec une lame courbée à l'extrémité, mesurant jusqu'à deux mètres de long, est devenu l'arme de prédilection des onna-bugeisha, contrastant avec le katana des samouraïs masculins. Elles maîtrisaient également le kaiken, un petit sabre semblable à une dague, et l'art du Tanto Jutsu (combat au couteau). Le kaiken leur était souvent offert à leur mariage, symbolisant leur lien conjugal, et servait également pour le jigai, l'équivalent féminin du seppuku. L'archerie équestre faisait aussi partie de leur formation.

Représentation d'une onna-bugeisha maniant un naginata

Plusieurs figures féminines guerrières ont marqué l'histoire et les légendes japonaises :

  • L'Impératrice Jingū (IIIe siècle) : Bien que son histoire relève largement du mythe, l'impératrice Jingū est une figure emblématique de la femme guerrière. Elle aurait mené une invasion de la péninsule coréenne au IIIe siècle, se déguisant en homme pour mener ses troupes. Cette légende, bien que controversée, a inspiré de nombreuses représentations et a valu à l'impératrice un hommage national avec son portrait figurant sur un billet de banque en 1881.

  • Tomoe Gozen (XIIe siècle) : Sans doute l'une des onna-bugeisha les plus célèbres, Tomoe Gozen est décrite comme une combattante exceptionnelle, d'une beauté remarquable et d'une force équivalant à mille hommes. Elle aurait servi le seigneur samouraï Minamoto no Yoshinaka pendant la guerre de Genpei (1180-1185). Les récits divergent sur son destin après la mort de Yoshinaka, certaines versions la décrivant continuant à combattre et à vaincre des adversaires redoutables.

  • Hangaku (Début du XIIIe siècle) : Fidèle au clan Taira vaincu, Hangaku a participé à une tentative de coup d'État manquée contre le clan Minamoto en 1201. Elle a organisé la défense du château familial à Torisaka, repoussant les attaques de l'armée du shogun pendant trois mois, faisant preuve d'une habileté remarquable en tant qu'archère. Elle fut finalement blessée et capturée, mais son histoire témoigne de sa bravoure.

  • Takeko Nakano (XIXe siècle) : Figure marquante de la fin de l'ère des samouraïs, Takeko Nakano était une professeure d'arts martiaux qui, en 1868, fonda le premier bataillon entièrement féminin, les Joshitai ("l'armée des femmes"). Âgée de 21 ans, elle mena ses combattantes dans la bataille d'Aizu contre l'armée impériale, se battant avec un naginata. Blessée mortellement, elle demanda à sa sœur de lui couper la tête pour éviter qu'elle ne tombe entre les mains de l'ennemi, un acte conforme au code d'honneur samouraï, le "bushido".

  • Yae Nijima : Héritière du bataillon de Takeko, Yae Nijima créa une école pour filles où l'on enseignait autant les lettres que le tir à l'arc, perpétuant ainsi l'héritage des femmes éduquées et fortes.

Ces femmes guerrières, bien que parfois occultées par le récit historique dominant, ont apporté une nuance essentielle à l'image du Japon, démontrant que la force et le courage n'étaient pas exclusivement masculins.

Kuchisake-onna : La Légende Urbaine de la Femme à la Bouche Fendue

Au-delà des figures historiques et artistiques, le Japon est également le terreau fertile de légendes urbaines fascinantes, dont celle de Kuchisake-onna, la "femme à la bouche fendue". Cette histoire, qui a connu plusieurs versions et une popularité cyclique, effraie et intrigue depuis des générations.

L'origine de la légende remonte à une femme d'une grande beauté, épouse ou concubine d'un samouraï jaloux. Accusée d'infidélité, elle aurait été défigurée par son mari, qui lui aurait fendu la bouche de manière atroce. Transformée en esprit vengeur, elle erre la nuit, le visage dissimulé derrière un masque chirurgical, pratique courante au Japon pour éviter la propagation de maladies.

Masque chirurgical japonais

Lorsqu'elle croise une victime, elle pose la question fatidique : "Suis-je belle ?" ("Watashi kirei?"). La réponse détermine le destin de la victime. Si la réponse est "Non", Kuchisake-onna la tue ou lui fend la bouche pour qu'elle lui ressemble. Si la réponse est "Oui", elle retire son masque, révèle sa bouche fendue, et pose la question : "Même comme cela ?". Si la victime répond alors "Non", elle est tuée.

Au fil du temps, des réponses alternatives pour échapper à Kuchisake-onna ont émergé. Répondre "Vous êtes ordinaire" ou "Vous êtes normale" la forcerait à réfléchir, offrant une opportunité de fuite. D'autres stratégies incluent de lui offrir des bonbons ou des friandises pour la distraire, ou de lui demander si elle-même est belle.

Les origines de sa déformation ont également été réactualisées, évoquant parfois une chirurgie esthétique ratée ou un rendez-vous désastreux chez le dentiste. Cette légende urbaine, particulièrement populaire dans les milieux scolaires, a été interprétée comme une métaphore de la pression et de l'anxiété engendrées par le système éducatif japonais.

La légende de Kuchisake-onna a eu un impact notable sur la culture japonaise, atteignant son apogée dans les années 1970, provoquant une véritable psychose collective où les enfants refusaient de sortir seuls. Il aura fallu vingt ans pour que la paranoïa s'apaise et que l'histoire soit reconnue comme une pure légende urbaine.

Le cinéma japonais a également exploré la figure de la femme combattante, notamment à travers le personnage de la femme yakuza dans les films des années 1960 et 1970, une figure imaginaire mais influente qui a inspiré des œuvres internationales comme "Kill Bill".

En définitive, la femme japonaise, qu'elle soit une artiste dévouée aux arts traditionnels, une guerrière au courage indéfectible, ou un personnage de légende urbaine, continue de fasciner et d'incarner la richesse et la complexité de la culture japonaise, un héritage en constante évolution.

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