L'image d'une église en ruine, abandonnée, délaissée par les hommes au point de devenir le repaire des créatures de Dieu, résonne avec une actualité saisissante dans certaines régions du monde. Les quelques fenêtres largement ouvertes laissent passer l'air, le vent, la pluie, la neige, et même quelques oiseaux, laissant derrière eux un désordre de bancs. Cette description, bien qu'elle date du XIIIe siècle et illustre le rêve de François d'Assise, origine de sa vocation, dépeint une église en déclin physique et spirituel. Cependant, ce n'est pas tant la ruine des bâtiments qui importe, mais plutôt là où l'Église naît et, plus crucialement, là où elle peut renaître, à l'image de François d'Assise.
La Naissance de l'Église aux Périphéries
L'Évangile nous présente la naissance de l'Église non pas dans des lieux de pouvoir ou de splendeur, mais sur une terre désolée : Zabulon et Nephtali. Ces deux tribus d'Israël, premières victimes de l'invasion assyrienne, symbolisent depuis lors des territoires sans espoir aux yeux des Juifs. C'est dans ce contexte que Philippe s'enthousiasme auprès de Nathanaël, lui annonçant qu'ils ont trouvé le Messie, venu de Nazareth en Galilée, une région également considérée comme marginale.
Cette dynamique se vérifie dans l'activité missionnaire : les missionnaires, lorsqu'ils débarquent en un lieu, sont souvent relégués dans les périphéries, avant de transformer progressivement ces lieux en espaces habitables. L'écrivain africain Chinua Achebe, dans son célèbre roman "Le Monde s'effondre", dépeint cette réalité à travers l'histoire de missionnaires blancs arrivant dans un village nommé Mbanta. Ils demandent une terre pour s'installer, et Uchendu, s'adressant à ses pairs, rapporte : "Ils désirent une pièce de terre pour bâtir leur sanctuaire." La proposition de leur donner un morceau de la "Forêt Maudite", là où le village jetait tout ce qu'il considérait comme maudit, illustre cette mise à l'écart, cette marginalisation initiale.

L'Église comme Hôpital de Campagne
Ce qui semble manquer cruellement à l'Église aujourd'hui, c'est la capacité de soigner les blessures et de réchauffer les cœurs des fidèles, par la proximité et la convivialité. L'Église devrait être perçue comme un hôpital de campagne après une bataille. Dans une telle situation, il est futile de s'enquérir auprès d'un blessé grave de son taux de cholestérol ou de sucre ; la priorité absolue est de soigner ses blessures. C'est seulement ensuite que l'on pourra aborder d'autres questions.
Il est essentiel de ne pas confondre le bâtiment en ruine avec l'Église en ruine, comme l'a fait François d'Assise. Les périphéries dont il est question sont avant tout humaines. Pensons à Sainte Thérèse de Calcutta, œuvrant dans les rues pauvres, dans des lieux insalubres, auprès des enfants oubliés et abandonnés. Pensons à Saint Paul, dont la fête de la conversion approche, marqué par la désolation qu'il a représentée pour lui-même, mais aussi par l'espérance grandiose qui en est née. Dans ces figures se révèle la splendeur même de l'Église.
Trop souvent, nous sommes tentés de chercher l'éclat de l'Église dans la pourpre des cardinaux, sous la calotte des évêques ou dans les culottes des prêtres. Cela nous donne l'occasion de nous plaindre de ceci ou de cela, de ce qui ne va pas. Certes, nous avons raison de le faire. Mais il faut prendre garde à ce que cela ne devienne un divertissement offert par le démon, une distraction nous faisant oublier l'urgence de faire Église là où nous sommes, par l'attention et la solidarité envers les oubliés de notre monde, de notre voisinage, de notre paroisse - ceux que l'on est tenté de considérer comme des "boucs puants" et de sacrifier pour le bien-être des bien-pensants.
La Confiance en Dieu : Le Cœur de la Foi
L'Église naît aux périphéries, nous dit Saint Matthieu, lorsque l'écoute se fait obéissante. Il ne s'agit pas d'une écoute distraite, mais d'une écoute attentive et confiante de la Parole du Christ. Pierre et André, Jacques et Jean, ne se contentent pas d'entendre le Christ parler ; ils lui font confiance. Faire confiance à Dieu, comme un enfant fait confiance à ses parents, suppose que nous renoncions à tout maîtriser, que nous nous laissions conduire. C'est sans doute là l'aspect le plus ardu de nos vies. Pierre se lève, abandonne sa barque et suit Jésus parce qu'il lui fait confiance. Faire confiance à Dieu, c'est reconnaître que nos vies ne nous appartiennent pas et accepter de les donner, telles que nous les avons reçues, à Dieu, et par extension, aux hommes : qu'il s'agisse de nos enfants, d'un voisin, d'un malade, d'un pauvre.

Léon Bloy et "Le Sang du Pauvre" : L'Argent comme Essence de la Souffrance
Au-delà de l'Église elle-même, ce qui nous intéresse véritablement, c'est ce qu'elle rend possible : la sainteté. Les saints, comme on le sait, ne se sont jamais préoccupés de réformer l'Église ; c'est pour cela qu'elle nous est donnée, comme le dit Jean-Luc Marion, "une machine à laver le linge sale pour qu'il en sorte des saints", une machine à faire pousser des fleurs exquises sur du fumier.
Dans ce contexte, il apparaît profitable d'attirer l'attention sur un opuscule méconnu de Léon Bloy, "Le Sang du pauvre". Juan Asensio le décrit comme l'un des textes les plus beaux et les plus intimes produits par cet écrivain désespéré. Sa lecture impose l'adhésion à ce constat : il est futile d'envisager la noirceur du monde depuis un fauteuil confortable. Victor Hugo s'est lancé dans cette entreprise audacieuse, mais aucun pauvre n'est dupe de ses discours. Bloy, lui, ne se contente pas de palabres ; il confronte son lecteur à la rudesse de la réalité, le bousculant jusqu'à ce qu'il demande grâce, le confrontant à la médiocrité de son hygiène spirituelle.
"Le Sang du pauvre" repose sur l'idée fondamentale que l'argent gagné n'est pas issu d'une source abstraite et providentielle ; il est pris. L'animalité et l'animosité humaines font que les rapports de force s'établissent selon une chaîne alimentaire implicite. Aucune ressource n'étant inépuisable, les hommes s'entretuent pour en obtenir le monopole. Les mécanismes grégaires et pavloviens refont surface dès que la moralité publique se tait.
Bloy constate dès son époque que "le sang du pauvre, c’est l’Argent". Son manque est mortel, et son abondance est l'axe cosmologique des mœurs convenables et de la fréquentabilité. L'Argent est ce dont on prive le pauvre lorsqu'on l'affame, ce pour quoi on le poursuit sans relâche. C'est pour l'Argent que le pauvre tue, et c'est pour lui qu'on l'enferme. La misère devient un sabre qui pourfend les agneaux sacrifiés sur l'autel du "mensonge des unanimités violentes".
Le "Primo Omicido", le crime fondamental à l'encontre du faible qui fonde la communauté carnassière, se trouve entièrement dans l'Argent. Si "le sang du pauvre, c’est l’Argent", cela implique que le riche est un "mangeur de pauvres". Mais le riche chez Bloy n'est pas un type littéraire lointain. "Tout homme qui possède au delà de ce qui est indispensable à sa vie matérielle et spirituelle est un millionnaire, par conséquent un débiteur de ceux qui ne possèdent rien."
L'Évangile est clair : "un riche", sans épithète. Il n'y a pas de bon riche, voilà ce que Bloy met en lumière face à la multitude chrétienne embourgeoisée. Seuls les pauvres, en Christ, demeurent. Mais que dire de ceux qui peuplent les geôles, qui sont dans leur écrasante majorité des "mistouflards" plutôt que des notables ? Celui qui tue, pille, viole, n'est-ce pas le pauvre lui-même ? Bloy répond : "Vous vous croyez innocents parce que vous n’avez coupé la gorge à personne… Vous êtes si grossiers, si charnels, que vous ne concevez pas les crimes qu’on ne peut pas voir. Mais je vous dis, mon très-cher frère, que vous êtes une plante et que cet assassin est votre fleur." Sans le savoir, chacun confie son trésor d'iniquités à un homicide, et lorsque la guillotine fonctionne, les deux têtes tombent ensemble.
Soutenus par les "prêtres mondains", les "très-chrétiens mangeurs de pauvres" s'arrangent, grâce à l'Argent, pour commettre l'Homicide par procuration. Ni le petit propriétaire, ni l'usurier ne sont épargnés par la critique acerbe de Bloy. La bassesse du règne des voleurs repose sur le stupre, force millénaire qui maintient l'honorabilité de l'escroquerie omniprésente, car ceux qui y sont soumis ne sont que des morts ou des coupables.

La Colère de Bloy : Une Pitié Dévastatrice
Le livre de Bloy regorge d'un fiel sublime, révélant les tensions qui ont animé sa plume. Armé d'une colère rugissante, son écriture acide se trempe dans la noirceur du rire de Néron, se repaissant de la fatuité du monde pour l'empêcher de le tuer. De cette "poudre sombre faite de braises mortes", Bloy maculait les consciences soyeuses de leur propre vanité, abyssale et ridicule. Au milieu de ces imprécations et de ce rire désespéré, se tisse un fil discret : celui d'un esprit toujours sujet au désespoir, mais qui refusait la désespérance.
La "colère" de Bloy n'est que "l'effervescence de [sa] pitié". Il écrivait pour délivrer des âmes. Si ses violences ont indigné quelques justes qui ne l'ont ni connu ni compris, elles ont brisé les liens de bien des pécheurs. Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence. "Il y en a que demandent le baptême après m'avoir lu. Quelle sanction divine à mes violences !" Ces "bienheureuses violences" étaient seules capables de briser les portes d'airain qui tenaient les âmes captives.
Par sa vie et son œuvre, Bloy a fait "pressentir le mystère" des vérités surnaturelles, manifestant le christianisme dans son antique simplicité, sa grandeur éternelle, l'absolu terrible et doux de ses exigences divines. Il désirait ardemment le martyre, s'y croyait destiné, et l'attendait sous les espèces d'une immolation sanglante et extraordinaire. Bien que celle-ci lui ait été refusée, le Père céleste lui a dispensé la grâce d'un martyre invisible, infligé par l'angoisse du silence, de la solitude et de la misère supportées pour l'amour de Dieu.
La Sainteté : Le Véritable Objectif
La sainteté, voilà ce qui est strictement requis, l'armature héroïque de toutes les vertus. Ce grand cœur indiscipliné savait surtout la désirer éperdument. "Voilà plus de trente ans que je désire le bonheur unique, la Sainteté." Les larmes qu'on a répandues, et celles qu'on a fait répandre, constituent le capital de béatitude ou d'épouvante que l'on emporte avec soi.
Le véritable objectif n'est pas l'Église en tant qu'institution, mais ce qu'elle rend possible : la sainteté. Les saints n'ont jamais cherché à réformer l'Église ; c'est en cela que réside sa valeur. Elle est une "machine à faire pousser des fleurs exquises sur du fumier".
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Le Sang du Pauvre : Argent, Violence et Rédemption
"Le Sang du Pauvre", c'est l'argent. On en vit et on en meurt depuis les siècles. Il résume expressivement toute souffrance. Il est la Gloire, la Puissance, la Justice et l'Injustice, la Torture et la Volupté. Le sang du riche est un pus fétide extravasé par les ulcères de Caïn.
La Révélation nous enseigne que Dieu seul est pauvre et que son Fils Unique est l'unique mendiant. Son Sang est celui du Pauvre par qui les hommes sont "achetés à grand prix". Il fallait donc que l'argent le représente : l'argent qu'on donne, prête, vend, gagne ou vole ; l'argent qui tue et vivifie comme la Parole ; l'argent qu'on adore, l'eucharistique argent qu'on boit et mange, viatique de la curiosité vagabonde et viatique de la mort.
Le Riche dévore le pauvre. La substance du riche est un poison et une pourriture. L'égoïsme des riches est celui de "cannibales". Leurs gérants ne peuvent être qualifiés que de "carnassiers". La chair des pauvres est dévorée par les riches, leurs propres enfants étant "fortifiés avec du jus de viande de pauvre". C'est aussi leur sang, le Sang du Christ, qui est bu par les riches.
La richesse s'exprime par la dévoration et la succion. La Pauvreté, quant à elle, ne saurait être confondue avec la Misère. La Pauvreté groupe les hommes, la Misère les isole. La Pauvreté est de Jésus, la Misère du Saint-Esprit. La Pauvreté est le Relatif, la Misère est l'Absolu.
L'enjeu fondamental est de redonner aux mots leur sens véritable, de redresser les mots gauchis, et d'abord celui de pauvreté, galvaudé par ce siècle. Le mot "pauvre" est une expression de tendresse. Lorsque le cœur crève de compassion ou de tendresse, c'est le mot qui vient sur les lèvres. L'écriture, pour un artiste de race, est intercession. Écrire, c'est redonner leur sens aux mots de la tribu, falsifiés par un usage bourgeois.

La Dualité Bloyenne et la Question Juive
L'œuvre de Léon Bloy est traversée par une dualité surprenante concernant la question juive, oscillant entre des propos parfois interprétés comme antisémites et une défense ardente du peuple juif. Bloy a mené une lutte constante contre l'antisémitisme virulent de son époque, tout en reprenant parfois des traits caricaturaux. Sa filleule, Raïssa Maritain, juive convertie, n'a pas caché que certaines "taches noires" avaient blessé son cœur.
Bloy lui-même admet avoir pu dire ou écrire des "sottises" dans sa jeunesse, qu'il a ensuite "restituées au néant". Cependant, sa méthode d'argumentation, inspirée de saint Thomas d'Aquin, consistait à "épuiser l'objection de l'adversaire, en le laissant parler tant qu'il peut". C'est ce qu'il fait dans "Le Salut par les Juifs", écrit contre Drumont.
Pour Bloy, les Juifs subissent un châtiment sans fin tant que le Christ n'est pas reconnu. Ils sont "instruments de la Rédemption", et leur survie miraculeuse au milieu des persécutions est la preuve d'un don de Dieu. Dans "Le Sang du Pauvre", il écrit : "Tout leur est promis et, en attendant, ils font pénitence pour la terre."
Bloy utilise la métaphore du figuier évangélique, que Jésus demande de ne pas couper, mais d'arroser d'excréments pour qu'il repousse (Luc 13-8). Ce figuier est l'image du peuple juif. Par un retournement inouï, Bloy parvient à se nourrir du "fumier" pour inverser l'insulte en louange. La haine accumulée par les siècles est mise au service de l'apothéose finale d'Israël. L'injure antisémite abjecte devient le marchepied pour glorifier Israël.
Ainsi, le fumier antisémite, dont Bloy a perçu la marque y compris en lui-même, est transfiguré au nom de sa paradoxale fécondité. L'Église est invitée à rendre grâce pour cette précieuse leçon philosémite.