Tom Sharpe, né à Londres le 30 mars 1928 et décédé à Palafrugell, en Espagne, le 6 juin 2013, s'est imposé comme une figure majeure de la satire britannique. Reconnu dès son roman Wilt en 1976 comme l'un des plus grands humoristes anglais de son temps, il fut couronné par le Grand Prix de l'Humour Noir en 1986 pour l'ensemble de son œuvre. Son style percutant et iconoclaste, empreint d'une critique sociale féroce, a marqué la littérature contemporaine, explorant avec une verve inépuisable les travers de la société sud-africaine sous l'apartheid, du Royaume-Uni conservateur, et plus largement, la bêtise humaine sous toutes ses formes.

Des Fondations Rigides à l'Éveil d'une Conscience Sociale
L'enfance de Tom Sharpe fut marquée par un environnement familial strict, dominé par la figure de son père, un pasteur unitarien rigide officiant à Croydon. Ce dernier, aux sympathies d'extrême droite, laissa une empreinte ambivalente sur l'écrivain, qui préféra souvent ne pas évoquer ce souvenir. L'accès limité aux lectures de jeunesse, telles que les bandes dessinées, poussa le jeune Sharpe à se réfugier dans les œuvres d'auteurs classiques comme Walter Scott, Melville et Robert Graves. Après des études secondaires dans la prestigieuse école privée Lancing College, il intègre l'université de Cambridge, où il réside au Pembroke College. Son service militaire dans les fusiliers marins fut une expérience formatrice, lui permettant de côtoyer des jeunes issus de milieux défavorisés, élargissant ainsi son vocabulaire et, selon ses propres termes, le "purgeant de tout snobisme".
L'Afrique du Sud : Un Cris de Ralliement Contre l'Injustice
Le séjour de Tom Sharpe en Afrique du Sud fut une période charnière, façonnant profondément sa vision du monde et son œuvre littéraire. Il y travailla dans le township de Soweto, une expérience qui le confronta directement à la brutalité du système de l'apartheid. Sa tâche consistait à accompagner les malades en phase terminale hors des hôpitaux pour qu'ils puissent mourir chez eux, une mission qui le marqua durablement. Effaré par les scènes auxquelles il assistait, qu'il comparait aux camps de concentration nazis, et écœuré par le racisme ambiant, Sharpe saisit sa caméra pour documenter la vie quotidienne des populations noires.

Cette immersion dans la réalité sud-africaine le poussa à écrire des pièces de théâtre virulentes contre l'apartheid, malheureusement censurées dans le pays. Une seule, South Africa, fut jouée à Londres, mais sans grand succès. Il enseigna également dans la province du Natal, avant d'ouvrir un studio photographique en 1957. Sa prise de position contre le régime de l'apartheid lui valut une expulsion d'Afrique du Sud en 1961. Plus tard, lors d'une demande de visa pour les États-Unis, il découvrit qu'il avait été classé comme "communiste" par les services secrets. Le caractère à la fois tragique et ubuesque de cette expérience sud-africaine inspira deux de ses romans les plus acclamés : Mêlée ouverte au Zoulouland et Outrage public à la pudeur. Ces œuvres rencontrèrent un succès retentissant, attirant l'attention de Stephen King qui souligna le fond sombre de Sharpe, le plaçant dans la lignée des grands satiristes anglais.
L'Enseignement comme Terrain de Jeu Satirique
De 1963 à 1972, Tom Sharpe enseigna l'histoire dans un institut technique, le College of Art and Technology du Cambridgeshire. Cette expérience lui servit de terreau fertile pour une série de cinq romans dont le personnage central, Henry Wilt, est un professeur auxiliaire dans l'enseignement technique. Cette série, débutant avec Wilt 1 : Comment se sortir d'une poupée gonflable et de beaucoup d'autres ennuis encore, dépeint un professeur désabusé, marié à une femme frustrée, se retrouvant plongé dans une série d'événements rocambolesques, souvent initiés par des rencontres inattendues et des situations absurdes. Les romans Comment se débarrasser d'un crocodile, de terroristes et d'une jeune fille au pair (Wilt 2), Wilt prend son pied (Wilt 3), Wilt 4 ou Comment échapper à sa femme et ses quadruplées en épousant une théorie marxiste (Wilt in Nowhere) et Wilt 5 ou Comment enseigner l'histoire à un ado dégénéré en repoussant les assauts d'une nymphomane alcoolique (The Wilt Inheritance) continuent d'explorer les déboires de ce personnage emblématique, confronté à des situations toujours plus improbables et à des personnages excentriques.

Un Panoptique Social : La Critique Aiguë des Institutions
Au-delà de la série Wilt, Tom Sharpe a disséqué avec une plume acérée les institutions et les travers de la société britannique et sud-africaine.
La Société Sud-Africaine de l'Apartheid : Dans Mêlée ouverte au Zoulouland et Outrage public à la pudeur, Sharpe dépeint avec une brutalité satirique des personnages profondément racistes et conservateurs, exposant l'absurdité et l'inhumanité du régime.
Le Snobisme Anglais et les Institutions Élitistes : Porterhouse ou la Vie de collège et Panique à Porterhouse s'attaquent au monde feutré et corrompu des collèges de Cambridge, où la tradition masque la médiocrité et où les diplômes s'achètent. Sharpe y dépeint une institution vénérable, réservée à la gentry, qui compense la faiblesse de son enseignement par des pratiques douteuses, le tout bousculé par l'arrivée d'un nouveau principal soucieux de rétablir l'ordre.
Le Monde Financier et Criminel : Fumiers et Cie plonge dans les bas-fonds de la City de Londres, confrontant Timothy Bright, un "Golden Boy" inepte licencié suite à la crise boursière de 1990, à une organisation criminelle. Sous la menace, il devient courrier pour une organisation désireuse de se venger d'un juge trop zélé. Le roman met en lumière la cupidité, la corruption et les jeux de pouvoir qui régissent le monde de la finance, ainsi que les liens troubles entre le crime organisé et les institutions.
Les Extrémistes Politiques et la Bureaucratie : Sharpe ne ménage aucun groupe, qu'il s'agisse des extrémistes politiques de tous bords, des bureaucraties étouffantes ou des institutions qui perdent de vue leur mission originelle. Sa critique vise à dénoncer l'hypocrisie, l'incompétence et la rigidité qui gangrènent le fonctionnement de la société.
Le Système de Santé et la Guerre : Des romans comme Wilt in Nowhere abordent également des thèmes plus sombres, tels que le système de santé public défaillant et les conséquences désastreuses de la guerre, y compris la guerre en Irak.
Disparition de l'écrivain Tom Sharpe
Un Style Inimitable : La Parodie et l'Humour Féroce
Le style de Tom Sharpe est caractérisé par une langue incisive, un humour noir dévastateur et une capacité unique à parodier le langage et le style d'auteurs associés aux milieux sociaux qu'il tourne en ridicule. Cette approche satirique, souvent comparée à celle d'humoristes britanniques tels que P.G. Wodehouse, mais avec une touche plus mordante, permettait à Sharpe de mettre en lumière les absurdités et les hypocrisies de la société.
Parmi ses œuvres marquantes, on retrouve :
- Mêlée ouverte au Zoulouland (Riotous Assembly, 1971)
- Outrage public à la pudeur (Indecent Exposure, 1973)
- Porterhouse ou la Vie de collège (Porterhouse Blue, 1974)
- La Route sanglante du jardinier Blott (Blott on the Landscape, 1975)
- Wilt 1 : Comment se sortir d'une poupée gonflable et de beaucoup d'autres ennuis encore (Puppenmord, 1976)
- La Grande Poursuite (The Great Pursuit, 1977)
- Le Bâtard récalcitrant (The Throwback, 1978)
- Wilt 2 : Comment se débarrasser d'un crocodile, de terroristes et d'une jeune fille au pair (The Wilt Alternative, 1979)
- Quelle famille ! (Ancestral Vices, 1980)
- Le Cru de la Comtesse (Vintage Stuff, 1983)
- Wilt prend son pied (Wilt on High, 1985)
- Panique à Porterhouse (Grantchester Grind, 1995)
- Fumiers et Cie (The Midden, 1996)
- Wilt 4 : Comment échapper à sa femme et ses quadruplées en épousant une théorie marxiste (Wilt in Nowhere, 2004)
- Wilt 5 : Comment enseigner l'histoire à un ado dégénéré en repoussant les assauts d'une nymphomane alcoolique (The Wilt Inheritance, 2010)
L'œuvre de Tom Sharpe, traduite dans de nombreuses langues, continue de résonner auprès des lecteurs, offrant une critique sociale toujours pertinente et un humour qui, bien que féroce, n'en est pas moins universel. Son regard acéré sur la nature humaine et les travers de la société en fait un auteur dont l'héritage littéraire est loin d'avoir livré tous ses secrets.