Il fut un temps, pas si lointain pour certains mais déjà révolu pour la mémoire collective, où les courses hippiques en France bénéficiaient d'une aura médiatique exceptionnelle. Un temps où les journalistes spécialisés n'étaient pas de simples rapporteurs d'événements, mais de véritables personnalités, capables d'attirer l'attention du grand public et de façonner l'image d'un sport. Vendredi, sur le plateau de Gravelle, il sera question de ce temps des glorieuses années du turf en France, un héritage précieux dont il reste aujourd'hui des échos, des anecdotes et une profonde nostalgie.
L'Âge d'Or de la Médiatisation Hippique
Les années 1970 et 1980 ont marqué un sommet pour la couverture médiatique des courses hippiques. L'exemple le plus frappant de cette époque est sans doute la présence de Bellino II, le légendaire trotteur, sur le plateau du journal télévisé de TF1 le 16 février 1977. L'animateur Yves Mourousi, dans une mise en scène mémorable, recevait le champion, accompagné de son propriétaire-éleveur M. Macheret et de André Théron, un journaliste passionné. La valeur de l'événement était estimée en "milliards", soulignant l'importance du cheval dans le paysage médiatique et économique de l'époque. Bellino II, surnommé le "bulldozer de Vincennes" pour sa domination sans appel, était une véritable star. Le ministre de l'Agriculture de l'époque, Christian Bonnet, présent ce jour-là, affirmait avec fierté : "Qui ne connaît pas Bellino II ? Il fait honneur à notre élevage." Ces images, aujourd'hui surréalistes, témoignent d'une époque où les courses hippiques bénéficiaient d'une visibilité sans précédent, bien loin des chiffres actuels pour des champions comme Idao de Tillard.

L'influence de journalistes tels que Les Théron, Zitrone, Lux, Maurice Bernardet, et plus tard Bernard Glass, était colossale. Bernard Glass, dont la voix résonne encore dans l'esprit des auditeurs de RTL, souligne leur rôle crucial : "Ils ont apporté énormément de médiatisation à un moment où les réseaux sociaux n'existaient pas ou peu." À une époque où les plateformes de diffusion sportive comme Equidia n'existaient pas et où le Loto de la Française des Jeux n'avait pas encore atteint sa pleine puissance, le quinté, bien que non quotidien, était la seule course retransmise. Les journalistes étaient donc des figures incontournables, leurs commentaires et surtout leurs pronostics étant très attendus et suivis avec ferveur.
Un Héritage en Déclin ?
Malheureusement, le constat est amer pour Claude Piersanti, une figure emblématique de Tiercé Magazine : "Malheureusement, il ne reste plus grand-chose de l'héritage de tous ces journalistes. C'était une autre époque, l'âge d'or des courses." Maurice Bernardet, lui-même, avait conscience de cette transition vers la fin de sa vie. Loin d'incriminer des individus, Claude Piersanti attribue cette évolution à des facteurs sociétaux et à une concurrence accrue.
Jean-François Pré, qui a marqué les esprits avec "La Minute Hippique" sur TF1, partage ce regret : "Ces célèbres journalistes dotés de fortes personnalités avaient beaucoup d'aura." Il émet des doutes quant à la possibilité de reproduire un tel succès aujourd'hui, même avec des figures charismatiques comme un Zitrone ou un Bernardet, compte tenu de la diminution de l'audience télévisuelle. "La parole était également bien plus libre que maintenant, on pouvait pratiquement tout dire, faire de l'humour," ajoute-t-il, évoquant le style d'André Théron. La liberté de ton permettait des interviews franches, même avec des personnalités parfois difficiles comme François Mathet.
Des Personnalités Hautes en Couleur
Le monde de la presse hippique était peuplé de caractères forts, dont les personnalités ont laissé une empreinte indélébile. Guy Lux, décrit par Jean-François Pré comme ayant un "caractère exécrable" en direct mais un "cœur en or", était un homme généreux. Il organisait des courses spéciales à Vincennes pendant Noël, dont les bénéfices étaient reversés à son association pour aider les enfants. Bernard Glass se souvient de Guy Lux, après un repas arrosé, sortant un pendule pour choisir ses jeux, suivi par des admirateurs espérant le copier.
Léon Zitrone était réputé pour son imprévisibilité. Jean-François Pré, qui bénéficiait de sa confiance, reconnaît que Zitrone se comportait parfois mal avec les techniciens et méprisait certaines personnes. Pierrette Brès a même vécu des moments de déstabilisation en direct de la part de Zitrone, allant jusqu'à quitter le plateau en pleurs. José Covès raconte son trac lors de son premier reportage sur Europe 1, où, face à Léon Zitrone et Maurice Bernardet, il a commis l'erreur de commenter un cheval non partant, une faute qui aurait pu mettre fin à sa carrière naissante.

Maurice Bernardet lui-même imposait une présence notable en salle de presse. Bernard de Croix le décrit comme une "personnalité et une pointure". Une anecdote marquante de Bernardet, racontée durant la guerre, illustre la tension et l'humour noir de l'époque : après la victoire de leur cheval, il confie à son ami de confession hébraïque sa peur, auquel ce dernier répond en comparant son angoisse à celle de trouver le passage pour le cheval.
Le Journaliste-Joueur : Maurice Bernardet et la Lutte contre l'Incertitude
Claude Piersanti dépeint Maurice Bernardet non pas comme un joueur, mais comme un financier aguerri. Son objectif principal aux courses était le bénéfice, visant un rendement de 10% sur des paris à 1,10€. Il avait développé une grille de paramètres et, lorsque les conditions étaient réunies, il agissait comme un enquêteur, recueillant des informations auprès des lads et garçons d'écurie. Il était capable de miser des sommes considérables en Simple gagnant ou placé sur des champions comme Dalakhani, Zarkava, Ténor de Baune, ou Ready Cash. Son surnom, "Bellino", faisait référence à sa technique de pari débutée sur ce cheval légendaire. Son "dada" était de "lutter contre la glorieuse incertitude du turf". À la question de savoir comment il gérait les risques de grosses pertes, il rétorquait : "le secret, c'est de ne pratiquement jamais perdre", soulignant la nécessité d'un sang-froid et d'une maîtrise de soi exceptionnels.
Des Figures Engagées et des Moments Inoubliables
Jean-Paul Bertrand, avec son "nez rouge pour le clown", était une personnalité attachante et une mémoire vivante des courses, animateur des nuits deauvillaises. José Covès évoque les "vendeurs, des personnalités hautes en couleurs, des gens qui attiraient l'attention tout en faisant une incroyable promotion des courses". Il relate une expérience exceptionnelle avec Thierry Roland, commentant le Grand National de Liverpool sur Antenne 2. La rencontre fortuite avec le Duc d'Édimbourg sur la piste, la victoire d'Aldaniti monté par Bob Champion, qui s'était remis d'un cancer, et l'existence d'un film retraçant cette histoire, témoignent de la richesse de ces moments. Thierry Roland, connu pour ses commentaires enflammés, notamment dans le football, a offert des moments mémorables.

José Covès se souvient également d'avoir adapté une approche similaire à celle du Tour de France pour un reportage sur une course à Vincennes, en suivant la voiture des commissaires avec le motard. L'audace était de mise, comme lors de la délocalisation de courses au Stade de France en septembre 2004, un événement hors du commun. L'hippisme, en 2025, se trouve à un carrefour, cherchant à retrouver sa visibilité en bousculant les codes.
La Presse Hippique : Un Rôle Crucial et un Avenir Incertain
Le chiffre de 8 millions de téléspectateurs ayant suivi la défaite d'Ourasi en 1989 sur TF1 contraste vivement avec les 700 000 spectateurs pour le Prix d'Amérique 2025 sur M6. Ce déclin d'audience souligne la transformation du paysage médiatique et l'évolution des habitudes de consommation de l'information.
Benjamin Brami, fils de Gérard Brami et ancien journaliste de Paris-Turf, salue l'initiative de cette journée souvenir : "Cela souligne l'importance de la presse et du journaliste dans notre milieu." Il reconnaît que, bien qu'il ne sache pas quel héritage exact ils ont laissé, ces journalistes "ont marqué leur époque, une époque lointaine où les journalistes étaient connus autant que les professionnels".
Jean-François Pré, tombé amoureux du cheval à quatorze ans, a dédié sa carrière au journalisme hippique. La création de "La Minute Hippique" en 1994 fut un succès d'audience, démontrant l'appétit du public pour une vulgarisation accessible. Ses romans, comme "Le Cheval du Président", placent le cheval au cœur de récits d'aventure, témoignant de sa passion indéfectible.
Futurs journalistes : leur regard sur le rôle des médias
L'héritage de ces journalistes passionnés, de ces personnalités flamboyantes et de ces raconteurs d'histoires est un trésor pour le monde des courses. Leur capacité à transformer un événement sportif en un spectacle captivant, à créer des liens émotionnels avec le public, et à faire rayonner l'hippisme au-delà de son cercle d'initiés, reste une référence. Si le contexte médiatique a radicalement changé, l'esprit d'audace, de passion et d'expertise qui animait ces pionniers pourrait bien inspirer l'avenir de la presse hippique, à condition de savoir s'adapter et de réinventer les codes, tout en gardant à l'esprit l'importance de la narration et de la personnalité. Le défi est de taille, mais l'histoire de la presse hippique nous enseigne que l'audace et la passion ont toujours été les meilleurs atouts pour conquérir les cœurs et les esprits.
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