La Guerre de l'Information : Une Nouvelle Ère de Conflit Stratégique

À l'aube du XXIe siècle, le champ de bataille a radicalement évolué. L'intelligence artificielle, la guerre cognitive et la puissance omniprésente des médias sociaux ont transformé nos esprits en un terrain d'affrontement sans merci. Loin des canons et des tranchées, une nouvelle forme de conflit, longtemps restée dans l'ombre, prend de l'ampleur : la guerre de l'information. David Colon, professeur agrégé d'histoire et auteur de "La Guerre de l'information - Les États à la conquête de nos esprits", paru en septembre 2023 aux Éditions Tallandier, décrypte pour nous les mécanismes complexes et les stratégies sophistiquées de cette lutte pour le contrôle de nos perceptions, menée par des acteurs étatiques majeurs comme les États-Unis, la Russie et la Chine.

Carte du monde avec des flux d'informations

Définir la Guerre de l'Information : Un Prolongement par d'Autres Moyens

Selon David Colon, la guerre de l'information se définit comme "le prolongement de la guerre militaire par d’autres moyens". Elle englobe les opérations d'information classiques menées en soutien des opérations militaires, ainsi que les opérations de guerre psychologique. Cependant, l'avènement d'Internet, du Web et des réseaux numériques a marqué un tournant décisif. Une guerre médiatique d'envergure mondiale s'est développée, parallèlement à une guerre d'influence diplomatique. Ces nouveaux outils ont conféré à l'information une dimension stratégique sans précédent, la transformant en une arme principale pour de nombreux États, en particulier ceux qui ne disposent pas des moyens militaires traditionnels pour rivaliser avec d'autres puissances. "L’information, qui avait toujours été une source de pouvoir, était devenue un pouvoir en soi, un levier de puissance dans les relations internationales," souligne David Colon, citant l'introduction de son ouvrage.

Les Origines de la Guerre de l'Information : La Guerre du Golfe comme Déclencheur

La véritable genèse de cette nouvelle ère de conflit remonte, selon David Colon, à 1991 avec la Guerre du Golfe. Le Koweït, alors envahi, a fait appel à l'information, au lobbying et aux médias internationaux pour faire entendre sa cause et persuader l'opinion publique américaine ainsi que les sénateurs d'engager les États-Unis dans une guerre de libération. Cet événement a été perçu comme un tournant majeur par les anciens adversaires des États-Unis durant la guerre froide, notamment la Russie et la Chine. Ces nations ont été profondément marquées par l'efficacité de l'arme informationnelle, tant sur le théâtre des opérations militaires que dans la sphère informationnelle globale. Ce recours à l'information comme instrument de puissance a incité ces pays à développer leurs propres capacités dans ce domaine.

L'Avant-garde Américaine : Domination Informationnelle et Cyberguerre

Dès le départ, les États-Unis ont démontré une avance considérable en termes industriels, technologiques et militaires, leur permettant de développer une doctrine de domination informationnelle. Initialement conçue comme une doctrine militaire visant à contrôler l'espace informationnel sur le champ de bataille, cette approche a rapidement été étendue à l'échelle mondiale. L'idée sous-jacente était qu'en diffusant une information américaine à travers le monde, les intérêts globaux des États-Unis seraient favorisés.

Cette évolution a entraîné des bouleversements majeurs au sein des agences de renseignement américaines. La NSA, par exemple, a totalement réorienté son approche de l'information. D'une simple capture passive de données, elle s'est lancée dans une cyberguerre active, où ses agents mènent des actions d'exploitation offensive sur les réseaux ennemis. L'information n'est plus traitée comme un flux, mais comme un stock, marquant une rupture essentielle dans la gestion et l'utilisation du renseignement.

L'importance accrue de l'information a même conduit à la création d'un poste de directeur de la guerre de l'information au sein de la NSA. Mike McConnell, alors directeur de la NSA, inspiré par le film "Sneakers", a perçu l'information comme le "nerf de la guerre" et un enjeu majeur pour une nouvelle forme de guerre de contre-commandement. La NSA s'est réorganisée en conséquence, constituant d'immenses bases de données et se dotant d'une équipe de hackers spécialisés, les "Tailored Access Operations" (TAO), qui sont devenus des acteurs clés de la cyberguerre mondiale.

Logo de la NSA

La Prise de Conscience Tardive de la France et de l'Europe

Alors que les États-Unis et la Chine comprenaient très tôt l'importance stratégique de ces enjeux, comme en témoigne l'exemple du cyberespionnage de Google, la France et l'Union européenne ont tardé à réagir. Ce retard s'explique, selon David Colon, par une sous-estimation du fait que les régimes autoritaires percevaient la domination informationnelle américaine comme une menace existentielle. Cette prise de conscience a émergé dans les années 1990 en Russie, en Chine, en Corée du Nord et en Iran, les poussant à développer à la fois des outils défensifs et offensifs dans l'espace informationnel.

L'Occident vivait dans l'illusion que la globalisation de l'information entraînerait l'effondrement de ces régimes. Le réveil a été particulièrement tardif, datant de 2014 pour les États-Unis et 2017 pour la France, malgré des actions ponctuelles contre Daesh auparavant. L'Union européenne n'a véritablement pris la mesure du problème qu'à la suite des révélations concernant le Brexit, l'élection de Donald Trump et les ingérences russes dans les élections européennes.

La Primauté de l'Image dans la Guerre Médiatique

Il est crucial de comprendre que la guerre de l'information n'est pas exclusivement cyber. Les attentats du 11 septembre en sont un exemple frappant : au-delà de l'acte terroriste lui-même, c'est l'image globalisée de l'événement qui a eu un impact démultiplié sur l'opinion mondiale. "Dans la guerre médiatique, l’image prime l’événement lui-même," explique David Colon. Daesh a d'ailleurs exploité ce mécanisme en revendiquant tous les attentats à travers le monde pour amplifier l'impact de sa propagande de terreur.

Concernant la cyberguerre proprement dite, les historiens s'accordent à dire qu'une guerre purement cyber est une illusion. Elle est le plus souvent associée à des opérations terrestres, qu'il s'agisse de combler un "air gap" (une absence de connexion physique) ou d'organiser des manifestations en soutien de campagnes informationnelles. La cyberattaque russe contre l'Estonie en 2007 est ainsi considérée comme une opération d'ensemble où le cybern'était qu'un élément de la guerre de l'information. La Russie a lancé une "guerre totale de l'information" en 2012, mobilisant tous les moyens de l'État pour servir les ambitions stratégiques du Kremlin.

La Russie et le Contrôle de son Cyberespace

La Russie a développé son propre cyberespace par nécessité. Face à la rareté des points d'accès et d'échange dans les années 1990, et surtout en raison de la prise de conscience précoce des services de sécurité face à la menace des ingérences numériques étrangères, le FSB a mis en place dès 1994 un système d'écoute intérieur. Ce système a été étendu par Vladimir Poutine à l'ensemble du web russophone, le "Runet". Parallèlement, l'ancienne division de cryptologie et d'écoutes du KGB au sein du FSB a poursuivi ses activités.

Les services de renseignement russes, loin de s'arrêter après 1991, ont maintenu leurs activités avec les mêmes objectifs et tactiques, mais en s'appropriant très tôt l'univers cyber. Le SVR (renseignement extérieur russe) est intervenu sur Internet dès 1995, la première cyberattaque attribuée au FSB date de 1998, et le GRU (renseignement militaire) est actif sur Internet depuis les années 2000. Cette menace, que l'Occident a tardé à percevoir, est devenue une réalité prégnante.

Guerre en Ukraine: des membres présumés du GRU parmi les 35 diplomates russes expulsés par la France

Le Micro-ciblage et la Guerre Cognitive : L'Instrumentalisation de la Psychologie

Une spécificité russe réside dans le micro-ciblage opéré dans ses cyberattaques. Le GRU, fort d'une longue tradition de désinformation et de "Maskirovka" (camouflage stratégique), a su allier la guerre psychologique à l'univers numérique. Toutes ses opérations visent un objectif psychologique.

Les Russes ont interprété la domination informationnelle américaine dans les années 1990 comme une tentative d'influencer la psyché russe. Des théoriciens ont parlé de "psychovirus" que les États-Unis tentaient de diffuser pour servir leurs intérêts. En réponse, les théoriciens russes de la guerre de l'information ont encouragé le Kremlin à adopter des mesures de défense informationnelle, aboutissant à la première doctrine défensive adoptée par Vladimir Poutine en 2000. Par la suite, le développement d'outils offensifs, notamment par le GRU, a visé à concevoir des "psychovirus" en instrumentalisant les fragilités psychologiques des cibles.

Cette approche s'est appuyée sur les technologies développées par des entreprises comme Cambridge Analytica, permettant une instrumentalisation du micro-ciblage psychologique pour amplifier le "trolling" et diffuser des thèmes désinformateurs. Aujourd'hui, au-delà de la Russie, la guerre cognitive est un élément déterminant de la stratégie chinoise, nord-coréenne et iranienne. Ces régimes autoritaires mènent une guerre directement dans nos cerveaux.

Les Impacts de la Guerre Cognitive : Endoctrinement et Dérèglement Démocratique

Les impacts de cette guerre menée à l'intérieur de nos cerveaux sont considérables. Elle vise à identifier des individus fragiles, susceptibles d'adhérer à des théories du complot, et à les inciter à s'engager dans des actions violentes. Via des publicités ciblées, ces individus sont invités à rejoindre des groupes où ils sont endoctrinés, puis potentiellement engagés dans des actions violentes.

L'exemple du 6 janvier 2021 au Capitole de Washington D.C., où des militants QAnon étaient en première ligne, n'est pas une coïncidence. De même, des complotistes QAnon ont récemment commis des actes de violence, y compris des incendies, en Belgique. Ces événements sont le produit de l'amplification de mouvements instrumentalisés par les services russes, en particulier le GRU, dans le but de déstabiliser les sociétés occidentales, de fragiliser nos démocraties et d'encourager le chaos.

La France et l'Europe : Une Bataille Encore Possible

Face à cette menace, David Colon constate que la France et l'Europe sont en train de perdre la guerre de l'information. L'observation de la situation en Afrique subsaharienne, au Mali et au Niger, illustre l'ampleur de la menace. Cependant, il estime que cette défaite n'est pas une fatalité. "Nous avons encore, je le crois, fondamentalement et profondément, des chances de remporter cette bataille," affirme-t-il.

Pour y parvenir, plusieurs conditions sont nécessaires. Il faut d'abord admettre que nous sommes en guerre, une guerre non déclarée mais menée par des régimes autoritaires. Il est essentiel de sensibiliser un maximum de personnes au sein de la population, dans les sphères militaire, politique, économique et industrielle. Enfin, il faut s'inspirer des meilleures pratiques d'autres pays pour protéger notre sphère informationnelle des ingérences étrangères, tout en restant fidèles à notre tradition politique et en préservant notre régime de liberté, notamment la liberté d'expression.

Symbole de la liberté d'expression

Manque de Volonté et Solutions Possibles

Interrogé sur le manque de moyens en France et en Europe face à la forte présence de mathématiciens et d'informaticiens en Russie, David Colon soulève également un manque de volonté de se défendre. Il propose des mesures simples mais efficaces : l'adoption d'une loi, similaire à celles existant aux États-Unis et en Australie, qui obligerait toute personne travaillant pour un pays étranger à déclarer son activité. Cela rendrait visibles les ingérences étrangères et les opérations d'influence sur le territoire national.

Il plaide également pour le développement de l'éducation aux médias et pour la sensibilisation des journalistes aux influences étrangères dans la production de l'information. Enfin, il souligne l'importance de se défendre par l'information elle-même, en encourageant le développement d'une information digne de confiance, produite par des journalistes indépendants. La négligence de l'importance du service public dans le domaine de l'information est, selon lui, une erreur à corriger.

La guerre de l'information est une réalité complexe et multidimensionnelle qui redéfinit les contours des conflits modernes. Comprendre ses mécanismes, identifier ses acteurs et mettre en œuvre des stratégies de défense efficaces sont des impératifs pour préserver nos sociétés et nos démocraties.

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