Les affections oculaires chez le cheval, bien que souvent méconnues ou sous-estimées, représentent un défi diagnostique et thérapeutique majeur pour les propriétaires et les vétérinaires. Parmi ces pathologies, les kératites, caractérisées par une inflammation de la cornée, occupent une place significative. Elles peuvent résulter de diverses causes, allant de l'infection à des réactions immunitaires complexes. Une compréhension approfondie de ces affections, de leurs manifestations cliniques, de leurs diagnostics et des options de traitement est cruciale pour préserver la vision et le bien-être du cheval.
La Cornée et ses Kératites : Une Affection Complexe
La cornée, couche externe transparente de l'œil, joue un rôle essentiel dans la vision en réfractant la lumière. Sa surface lisse et avasculaire la rend cependant vulnérable aux agressions externes, qu'il s'agisse de traumatismes, d'agents infectieux ou de réactions inflammatoires d'origine immunitaire. Les kératites désignent spécifiquement l'inflammation de cette structure.

Les kératites chez le cheval peuvent être classées en plusieurs catégories, souvent interconnectées. On distingue notamment :
- Les kératites infectieuses : Causées par des bactéries, des virus, des champignons ou des parasites. La kératoconjonctivite infectieuse bovine (KCIB), bien que touchant les bovins, partage des mécanismes inflammatoires similaires et souligne la fragilité de la cornée face aux agents pathogènes. Chez le cheval, des bactéries comme Moraxella bovis (bien que plus courante chez les bovins, elle illustre le principe de la destruction tissulaire par toxine) peuvent causer des lésions.
- Les kératites dysimmunitaires : Ces affections résultent d'une réaction inappropriée du système immunitaire du cheval contre les propres tissus de sa cornée. Elles sont souvent chroniques et peuvent être déclenchées par divers facteurs, tels que des parasites ou des allergènes environnementaux. La kératite éosinophilique équine appartient à ce groupe.
- Les kératites traumatiques : Suite à des blessures directes à la cornée, comme celles causées par des branches, des corps étrangers ou des frottements.
Il est important de noter que ces catégories ne sont pas mutuellement exclusives. Une kératite traumatique peut s'infecter secondairement, et une inflammation chronique peut altérer la réponse immunitaire locale.
La Kératite Éosinophilique Équine : Une Affection Émergente
La kératite éosinophilique équine (KEE) a gagné en reconnaissance ces dernières années, étant décrite comme une affection émergente ou de plus en plus diagnostiquée sur le terrain. Elle est considérée comme appartenant au groupe des kératites à médiation immune.
Prévalence et Facteurs de Risque
La KEE est observée dans le monde entier, avec certaines zones géographiques semblant plus touchées. Les études indiquent une prévalence estivale marquée, avec une majorité des cas recensés entre mai et septembre. Par exemple, une étude en Californie a montré que 82,8 % des cas étudiés ont été recensés entre le 1er mai et le 31 août. De même, d'autres études rapportent une forte proportion de cas survenant pendant les mois d'été.
Contrairement à certaines idées reçues, il ne semble pas y avoir de prédisposition d'âge ou de sexe significative pour la KEE. Les études rétrospectives montrent des âges moyens variés, allant de 8,2 ans à 15 ans, avec des cas décrits chez des chevaux allant de 3 semaines à 27 ans. Aucune prédisposition de race n'est clairement établie, bien que certaines études aient observé une représentation plus importante de chevaux de selle ou de pur-sang, sans que cela soit statistiquement significatif.
Physiopathologie : La Réaction Immuno-inflammatoire
La physiopathologie exacte de la KEE n'est pas entièrement élucidée chez le cheval, mais les connaissances actuelles s'inspirent de la médecine humaine. Il est postulé que la KEE est une réaction d'hypersensibilité à des parasites ou à des allergènes environnementaux.
Le processus débute au niveau de la conjonctive, avec une inflammation qui joue un rôle central dans l'atteinte cornéenne subséquente. Les mastocytes, cellules clés du système immunitaire, sont activés et libèrent des médiateurs qui initient une cascade inflammatoire. Cette cascade entraîne le recrutement et l'activation des éosinophiles, un type de globule blanc, au niveau de la cornée.
Les éosinophiles libèrent des protéines, telles que la protéine basique majeure, qui maintiennent l'inflammation, inhibent la cicatrisation par leur cytotoxicité directe sur les cellules épithéliales, et activent d'autres cellules inflammatoires comme les neutrophiles. Ce cycle inflammatoire vicieux entretient la destruction tissulaire et empêche la régénération de l'épithélium cornéen, conduisant à la formation de plaques denses et à une destruction chronique de la cornée. Une infection microbienne secondaire peut également compliquer ces ulcères, aggraver les lésions et retarder la guérison.

Manifestations Cliniques de la Kératite Éosinophilique Équine
Les signes cliniques de la KEE sont globalement non spécifiques et peuvent varier selon le stade d'évolution et le facteur déclenchant. Cependant, certains éléments orientent le diagnostic.
- Atteinte Bilatérale : Une atteinte bilatérale des yeux est fréquente dans la KEE, bien que des ulcères unilatéraux soient également observés. Une étude a même montré que le diagnostic de KEE était plus probable en présence de lésions bilatérales.
- Signes Oculaires : Les symptômes les plus couramment observés incluent :
- Épiphora (larmoiement excessif)
- Hyperémie conjonctivale (rougeur de la conjonctive)
- Blépharospasme (clignement involontaire des paupières, signe de douleur)
- Ulcération cornéenne
- Uvéite réflexe (inflammation de l'iris et des corps ciliaires, souvent en réponse à une irritation oculaire)
- Sécrétions caséeuses (jaunâtres ou blanchâtres), qui semblent être un signe caractéristique, bien que pas toujours présentes.
- Localisation des Lésions : Des ulcères cornéens superficiels périlimbiques sont souvent décrits, typiquement dans la région ventro-nasale, mais aussi dans d'autres localisations périphériques. Les lésions de la forme localisée non évolutive peuvent se situer à l'angle nasal, à proximité ou recouvertes par la troisième paupière.
- Plaques Blanchâtres : L'observation de plaques grises ou blanchâtres recouvrant les ulcères est considérée comme pathognomonique, c'est-à-dire hautement suggestive du diagnostic. Cependant, ces plaques ne sont pas toujours présentes, et leur absence n'exclut pas la KEE.
Il est important de noter que la présence de douleur oculaire, de myosis (rétrécissement de la pupille), d'œdème cornéen, de néovascularisation (développement de nouveaux vaisseaux sanguins dans la cornée) ou de lyse stromale n'a pas permis de différencier de manière significative la KEE des autres kératites ulcéreuses dans certaines études.

Diagnostic de la Kératite Éosinophilique Équine
Le diagnostic de la KEE repose sur une combinaison d'examen clinique et d'analyses complémentaires.
- Examen Ophtalmique : Un examen ophtalmique complet réalisé par un vétérinaire est la première étape essentielle. Il permet d'évaluer l'œil dans son ensemble, y compris la cornée, le cristallin, la chambre antérieure et postérieure, la production de larmes, la pression intraoculaire, et les réflexes pupillaires. Des tests spécifiques comme le test de Schirmer (évaluation de la production de larmes) et la coloration à la fluorescéine (pour détecter les ulcères cornéens) sont couramment utilisés.
- Cytologie : L'examen de référence pour établir le diagnostic de KEE est la cytologie cornéenne. Un prélèvement est effectué à l'aide d'une cytobrosse et analysé au microscope. La présence de polynucléaires éosinophiles est suffisante pour confirmer le diagnostic.
- Diagnostic Différentiel : Le diagnostic différentiel peut être complexe et inclure d'autres types de kératites, notamment les kératites mycosiques. L'absence de plaques ne permet pas non plus d'exclure une KEE.
Traitement de la Kératite Éosinophilique Équine
Le traitement de la KEE est souvent spécifique, prolongé et peut représenter un défi tant pour le vétérinaire que pour le propriétaire. Il vise à prendre en charge l'inflammation, favoriser la cicatrisation et contrôler les infections secondaires.
Approches Thérapeutiques
Il n'existe pas de protocole thérapeutique unique et validé chez le cheval, les approches étant souvent basées sur des publications en médecine humaine ou des rapports de cas. Le propriétaire doit être informé que le traitement sera long, potentiellement coûteux, et que les récidives sont possibles.
Prise en Charge de l'Inflammation :
- Corticostéroïdes : Utilisés par voie topique (collyres) ou générale (injections, comprimés) pour réduire l'inflammation. Ils peuvent être réservés aux ulcères non progressifs ou non septiques en raison du risque de surinfection.
- Antihistaminiques H1 : L'utilisation d'antihistaminiques par voie générale, comme la cétirizine, est rapportée pour diminuer le taux de récidives, bien que n'accélérant pas nécessairement la guérison.
- Cyclosporine : L'utilisation locale de cyclosporine, un immunosuppresseur, donne de bons résultats chez d'autres espèces et est recommandée pour d'autres formes de kératites à médiation immune chez le cheval. Des implants de ciclosporine à libération prolongée sont également une option pour un traitement efficace à long terme, minimisant la contrainte des collyres quotidiens.
Contrôle des Infections Secondaires :
- Antibiotiques : L'association d'antibiotiques topiques est judicieuse pour prévenir ou traiter les surinfections bactériennes.
Favoriser la Cicatrisation :
- Traitement Chirurgical : Des techniques telles que la kératectomie superficielle ou le parage cornéen à la fraise diamantée (type Algerbrush) peuvent être efficaces. Ces procédures visent à retirer les plaques et les débris inflammatoires, et sont reconnues pour diminuer le temps de traitement. Elles sont généralement bien tolérées chez le cheval et peuvent être pratiquées sous sédation et anesthésie locale.
Durée et Pronostic
La durée du traitement peut varier considérablement, s'étendant de quelques mois à plusieurs années. Des études rapportent des durées moyennes de traitement de 2 à 4 mois, mais des cas plus longs sont fréquents. La présence d'une infection secondaire allonge significativement le délai de guérison.
Les récidives sont fréquentes, avec des taux rapportés autour de 33 % à 44 %. Une gestion proactive et une surveillance régulière sont donc essentielles. Le pronostic est généralement bon lorsque la maladie est diagnostiquée tôt et traitée de manière adaptée, mais il peut être réservé en cas de lésions sévères ou de complications.
Kératoconjonctivite Infectieuse Bovine (KCIB) : Une Comparaison Pertinente
Bien que le sujet principal soit la kératite équine, la mention de la KCIB chez les bovins permet de souligner certains principes généraux applicables aux inflammations oculaires. La KCIB est une inflammation de la cornée et de la conjonctive, souvent bénigne mais pouvant entraîner un retard de croissance chez les jeunes animaux en raison de la douleur.
- Cause : Principalement causée par la bactérie Moraxella bovis, qui synthétise une toxine responsable des lésions initiales par irritation et nécrose des muqueuses.
- Incubation et Symptômes : Une incubation de 2 à 3 jours est suivie d'une douleur intense, d'une conjonctivite, d'un larmoiement purulent, puis d'une opacification de la cornée (kératite). L'affection évolue sur 3 à 5 semaines.
- Complications : Des complications graves peuvent survenir, telles que la perforation cornéenne, l'inflammation interne de l'œil, voire la fonte purulente de l'œil en cas d'association avec des germes virulents.
- Traitement : L'administration d'anti-inflammatoires est recommandée pour éviter les séquelles. Il est à noter qu'aucune pommade ophtalmique n'a d'autorisation de mise sur le marché (AMM) pour les bovins en France, soulignant la nécessité d'une approche adaptée.
- Réceptivité : Les animaux de moins de 2 ans, naïfs vis-à-vis du germe, sont les plus touchés, une immunité se développant par la suite. La résistance de Moraxella bovis en milieu extérieur est faible.
Bien que la KCIB soit une maladie distincte, elle illustre l'importance de la douleur oculaire, du risque d'opacification cornéenne et des complications potentielles qui peuvent survenir lors d'inflammations oculaires, des aspects également pertinents pour la gestion des kératites équines.
Autres Affections Oculaires Équines et Considérations Générales
Les yeux du cheval, essentiels à sa survie en tant qu'animal de proie, sont sujets à diverses pathologies, parmi lesquelles :
- Ulcères Cornéens : Similaires à une blessure sur la cornée, ils peuvent s'infecter facilement et nécessitent une prise en charge rapide.
- Uvéite : Inflammation de l'uvée, souvent d'origine immunitaire (comme dans l'uvéite récurrente équine - URE), pouvant évoluer vers le glaucome ou la cataracte.
- Cataracte : Opacification du cristallin, empêchant la lumière d'atteindre la rétine correctement. Souvent une conséquence de l'URE.
- Glaucome : Augmentation de la pression intraoculaire, généralement due à un drainage inadéquat du liquide oculaire, souvent secondaire à une uvéite chronique.
Piroplasmoses aiguës chez le cheval : comparaison clinique - Coralie Lupo
Examen Ophtalmique Approfondi
Un examen ophtalmique complet chez le cheval est une procédure détaillée réalisée par un vétérinaire. Il comprend :
- Observation Générale : Évaluation de l'apparence des yeux, de la taille des pupilles, de leur position, et de celle des paupières.
- Tests de Vision : Réponse de menace (pour évaluer la réaction à un mouvement rapide vers l'œil) et évaluation des mouvements oculaires.
- Réflexes Pupillaires : Test de la réaction des pupilles à la lumière vive.
- Tests Spécifiques :
- Bloc nerveux palpébral : Pour empêcher le clignement et permettre un accès complet à la cornée.
- Test de Schirmer : Mesure de la production de larmes.
- Prélèvements : Écouvillons, brosses ou spatules pour la cytologie, la culture bactérienne ou fongique.
- Coloration à la fluorescéine : Pour détecter les ulcères cornéens.
- Mesure de la pression intraoculaire : Pour diagnostiquer le glaucome.
- Ophtalmoscopie : Examen du fond de l'œil (rétine, nerf optique) après dilatation des pupilles (avec du tropicamide).
Considérations pour la Reproduction et les Maladies Sexuellement Transmissibles
Bien que distinctes des kératites, les maladies sexuellement transmissibles (MST) chez les équidés revêtent une importance capitale dans le contexte de la reproduction et imposent des obligations sanitaires strictes.
- Maladies Bactériennes : Métrite contagieuse équine (Taylorella equigenitalis), transmise par monte naturelle ou insémination artificielle, responsable d'échecs de gestation. Pseudomonas aeruginosa et Klebsiella pneumoniae peuvent également causer des métrites.
- Maladies Virales : Artérite virale équine (transmissible sexuellement et par voie respiratoire, provoquant avortements et symptômes respiratoires), Anémie infectieuse équine (transmissible par insectes et potentiellement sexuellement, maladie mortelle), Exanthème coïtal (herpèsvirus très contagieux).
- Maladies Parasitaires : Dourine (maladie mortelle, rare en France).
Ces maladies nécessitent des dépistages annuels pour les étalons et les juments reproductrices, réalisés par des vétérinaires agréés et envoyés dans des laboratoires certifiés. Les protocoles varient selon les stud-books et les réglementations, notamment pour les échanges internationaux. Le respect de ces exigences sanitaires est fondamental pour prévenir la propagation des maladies et assurer la santé des populations équines.
Conclusion Préliminaire
Les kératites, qu'elles soient infectieuses ou d'origine immune comme la KEE, représentent une préoccupation majeure pour la santé oculaire des chevaux. Le diagnostic précoce, basé sur un examen ophtalmique minutieux et des analyses ciblées comme la cytologie, est essentiel. Le traitement, souvent long et exigeant, nécessite une collaboration étroite entre le propriétaire et le vétérinaire. La vigilance quotidienne et la consultation vétérinaire rapide face à tout signe d'inconfort oculaire (larmoiement, clignement, opacité) sont les meilleures garanties pour préserver la vision et le bien-être du cheval. La compréhension des mécanismes physiopathologiques, des facteurs de risque et des options thérapeutiques, y compris les avancées comme les implants de ciclosporine, permet d'optimiser la prise en charge de ces affections complexes.
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