Le Major Galopant : L'Épopée Dorée du Football Hongrois et l'Héritage de Ferenc Puskás

L'histoire du football est jalonnée d'équipes mythiques, de joueurs légendaires et de récits qui transcendent le simple cadre sportif pour s'ancrer dans la mémoire collective. Parmi ces constellations d'exploits, le "Onze d'or hongrois" des années 1950 occupe une place singulière. Portée par un génie nommé Ferenc Puskás, surnommé "le Major galopant", cette équipe a révolutionné le jeu, défié les puissances établies et laissé une empreinte indélébile malgré un destin tragiquement lié aux soubresauts politiques de son époque. Adversaire de la France, la Hongrie est loin de son riche passé couronné de plusieurs titres olympiques et d’une finale de Coupe du monde. C'est une histoire que n'ont pas vécue les moins de 80 ans - et que connaissent peu les joueurs de Didier Deschamps qui vont affronter la Hongrie dans leur deuxième match de l'Euro.

Gusztav Sebes : L'Architecte d'une Révolution Tactique

Au cœur de cette période faste se trouve Gusztav Sebes, un dirigeant communiste qui est devenu le meilleur entraîneur de la planète football. Sebes a révolutionné le football mondial en inventant un système tactique - le 4-2-4 - qui a ringardisé les plus grands techniciens britanniques et qui sera copié par le grand Brésil de 1970 et la Hollande de 1974. La Hongrie des années cinquante, ce sont les prémices du football total de Rinus Michels et Johan Cruyff. « Peu importe le nombre de buts que concède mon équipe, l'essentiel est qu'elle en marque un de plus », disait Sebes, sélectionneur de la Hongrie de 1949 à 1956. Si beaucoup de techniciens ont de tout temps prononcé de façon hasardeuse cette maxime ambitieuse et démagogique, Sebes a réussi à la mettre en pratique, construisant de toutes pièces le « Onze d'or hongrois », considéré comme l'une des plus belles équipes de football de l'Histoire.

L'architecte de cette équipe mythique n'est pas un entraîneur comme les autres. Né en 1905 à Budapest d'une famille juive autrichienne, Gusztav Sebes a vécu en France quelques années, occupant le poste de contremaître chez Renault, et celui de footballeur au Club olympique de Billancourt. De retour en Hongrie, il devient à la fois vice-ministre des Sports du gouvernement communiste, et sélectionneur national. Dans ses travaux tactiques, Sebes calque le football sur le communisme. Dans son équipe, chaque joueur peut aller et venir à sa guise. Les permutations sont libres, et les responsabilités offensives et défensives également réparties. « Sebes était extrêmement engagé pour l'idéologie socialiste et on pouvait le sentir dans tout ce qu'il disait, raconte le gardien Gyula Groscis. Il faisait de chaque match important ou de chaque compétition un problème politique. Il disait souvent que la lutte féroce entre le capitalisme et le socialisme avait autant lieu sur le terrain de foot que partout ailleurs. »

Gusztav Sebes dirigeant une équipe de football

"Le Match du Siècle" : La Hongrie Humilie l'Angleterre

L'équipe de Hongrie, dans sa quête de gloire, a également servi d'instrument politique dans le contexte de la Guerre Froide. Forcément, quand il s'agit d'affronter l'Angleterre impérialiste et capitaliste, l'enjeu est de taille pour cet État-satellite de l'URSS. En 1952, à l'occasion de la première sortie officielle à l'extérieur du bloc de l'Est, les Hongrois remportent la médaille d'or aux Jeux olympiques d'Helsinki. Mais le véritable événement survient l'année suivante, quand les Hongrois deviennent les premiers footballeurs non britanniques à battre l'équipe d'Angleterre à Londres, sur le score de 6 buts à 3. Ce 25 novembre 1953, Anglais et Hongrois disputent à Wembley une partie qui n'a d'amicale que le titre. La sélection aux trois lions est emmenée par le Sorcier du dribble Stanley Matthews, futur premier Ballon d'or de l'histoire en 1956. Mais c'est l'avant-centre magyar Hidegkuti, positionné en retrait sur le terrain, qui inscrit le premier but du match… en moins de soixante secondes. Dépassés par les innovations tactiques hongroises, l'Angleterre et son rigoureux système individuel en formation « WM » sont ringardisés. Le sixième but hongrois, inscrit par Josezf Bozsik, est un modèle de fluidité : huit passes, quasiment une touche de balle à chaque fois. Après la rencontre, le défenseur de Blackpool Harry Johnston prononce les mots « tragédie » et « impuissance totale ». La presse anglaise qualifie cette humiliation de « match du siècle ». Les Anglais seront encore rouges de honte l'année suivante en étant balayés le jour de la revanche : au Nepstadion de Budapest, le Onze d'or hongrois l'emporte 7 à 1. En 2021, il s'agit toujours de la plus large défaite jamais concédée par les Three Lions.

Le stade de Wembley en 1953

Romantisme vs. Pervitine : La Finale de la Coupe du Monde 1954

Au coup d'envoi de la Coupe du monde 1954 organisée en Suisse, la Hongrie n'a pas perdu le moindre match depuis 1950. Portée par son jeu offensif aussi inédit que spectaculaire et par le talent de Ferenc Puskas, la Hongrie atomise ses trois adversaires en phase de poules : la Corée du Sud (9-0), l'Allemagne de l'Ouest (8-3) et la Turquie (7-2). Le Onze d'or hongrois élimine ensuite - avec un peu plus de difficultés - le Brésil en quart (4-2) dans un match surnommé par la presse de l'époque « La bataille de Berne » et le champion du monde uruguayen en demie (3-2, après prolongation). En finale, les hommes de Sebes retrouvent l'Allemagne de l'Ouest, mais s'inclinent à la surprise générale (3-2). Sous un déluge de pluie qui alourdit le terrain et ne favorise pas le jeu de passe magyar, Puskas et Czibor marquent deux buts dans les dix premières minutes, avant d'être muselés par la puissance ouest-allemande. La presse parle désormais de « Miracle de Berne », mais était-ce vraiment un miracle ? On sait que les joueurs de Sepp Herberger disposaient grâce à Adidas de meilleurs crampons vissés - mieux adaptés au terrain gras, mais ce n'était pas leur seul avantage. En 2010, une étude universitaire allemande a confirmé les soupçons présents depuis longtemps : les joueurs allemands auraient été dopés à la pervitine, la « drogue du soldat », pour magnifier leur performance. Comme souvent dans l'histoire du foot, les romantiques ont perdu face aux pragmatiques.

Dans la foulée de cette première défaite depuis quatre ans, des heurts éclatent dans les rues de Budapest. « Si la Hongrie avait remporté la Coupe du monde, il n'y aurait pas eu de contre-révolution, mais une confiance puissante dans la construction du socialisme dans le pays », analysera Gustazv Sebes quelques années plus tard.

Le Miracle de Bern - Chronique de Michel Drucker

"Le Major Galopant" : La Légende de Ferenc Puskás

Ferenc Puskás, né Ferenc Purczeld Biró, le 1er avril 1927 à Budapest, est une figure emblématique du football mondial. Sa carrière, aussi brillante qu'exceptionnelle, est indissociable de celle du "Onze d'or hongrois" et du Real Madrid. Souvent considéré comme le meilleur joueur de la Hongrie et l'un des plus grands footballeurs de l'histoire, Puskás a marqué son époque par son talent, sa vision du jeu et son pied gauche redoutable.

Ferenc Puskás joue un rôle clé dans son club, le Kispest FC, qui devient le Budapest Honvéd après sa reprise par le ministère de la Défense hongrois. Les joueurs reçoivent alors des grades militaires, et Puskás devient major, d'où son fameux surnom de "Major galopant". En tant que club de l'armée, le Budapest Honvéd utilise la conscription pour acquérir les meilleurs joueurs hongrois, ce qui conduit au recrutement de Zoltán Czibor et Sándor Kocsis.

En 1950, lors de la première saison sous le nouveau statut du club, Ferenc Puskás marque 50 buts et remporte le premier de ses quatre championnats hongrois avec le Budapest Honvéd. Le 20 août 1945, il fait ses débuts avec l'équipe de Hongrie et marque lors d'une victoire 5-2 contre l'Autriche. Il a ensuite joué 85 matchs et a marqué 84 buts pour la Hongrie, un record qui tiendra jusqu'à ce qu'Ali Daei le dépasse. Il est le 6ème meilleur buteur de l'histoire des sélections.

Avec Zoltán Czibor, Sándor Kocsis, József Bozsik et Nándor Hidegkuti, il forme le noyau du Onze d'or qui restera invaincue pendant 32 matchs consécutifs. En 1952, Ferenc Puskás est capitaine de l'équipe qui remporte la médaille d'or olympique aux JO d'Helsinki, battant la Yougoslavie en finale. Il déclare quelques années plus tard : « Nous formions déjà une bonne équipe mais c'est au cours de ces Jeux que nous avons vraiment trouvé notre style. Nous avons, en quelque sorte, inventé l'ancêtre du football total des Néerlandais. Nous étions libres de nos déplacements et quand nous avions le ballon, tout le monde participait au jeu, les défenseurs comme les attaquants. »

Sa victoire la plus célèbre reste sans doute celle obtenue le 25 novembre 1953 dans le stade de Wembley. Devant plus de 100 000 spectateurs, les Hongrois infligent une véritable leçon de football aux Anglais, variant à l'envi le jeu court et le jeu long. Cette équipe hongroise, bâtie autour de Ferenc Puskás, pratique alors un football totalement inédit. Il est le maître à jouer de cette formation qui, en un seul match, réduit à néant la réputation d'invincibilité dont jouit le football anglais partout dans le monde. Au cours de cette rencontre, Ferenc Puskás marque par deux fois tandis que Nándor Hidegkuti, son partenaire idéal en attaque, réalise le coup du chapeau.

Lorsque les Magyars magiques arrivent en Suisse pour disputer la Coupe du monde de 1954, ils sont invaincus depuis quatre ans et sont du coup les grands favoris. Le fameux onze d'or possède la meilleure attaque au monde. La Corée du Sud est ridiculisée 9-0 d'entrée de jeu, ouvert et clôturé par Ferenc Puskás. Le Major galopant fait à nouveau trembler les filets contre l'Allemagne de l'Ouest, qui s'incline lourdement sur le score de 8 buts à 3. Mais le prix de cette victoire s’avère particulièrement élevé. Ferenc Puskás se fracture de la cheville alors qu'il se dispute le ballon avec l'Allemand Werner Liebrich. Il doit déclarer forfait pour les quarts et les demi-finales. Pour la grande finale, tous les yeux se tournent vers Ferenc Puskás. Alors que sa blessure le fait encore souffrir, Ferenc Puskás décide de jouer quand même. Les Magyars magiques débutent idéalement la rencontre. Ferenc Puskás semble devoir faire taire les critiques en ouvrant le score dès la 6e minute de jeu. Deux minutes plus tard, la Hongrie fait le break en inscrivant un nouveau but. Mais les Allemands ne s'en laissent pas conter. Sous la pluie battante de Berne, ils parviennent à revenir au score avant la mi-temps. À sept minutes du coup de sifflet final, Helmut Rahn donne l'avantage aux Allemands. L'infatigable Ferenc Puskás trouve toutefois le temps de faire parler la poudre une dernière fois, mais son but est refusé pour hors-jeu. À la surprise générale, l'Allemagne de l'Ouest remporte la Coupe du monde et met fin à la série d'invincibilité de 31 rencontres de la Hongrie, ne laissant à Ferenc Puskás que ses regrets malgré son titre de meilleur joueur du tournoi.

Ferenc Puskás célébrant un but

Les Chars et l'Exil : La Fin d'une Époque

En 1956, les chars russes envahissent Budapest afin de mettre un terme à l'insurrection et de rétablir le régime communiste dans le pays. Cette action politique sonne le glas de la magie du Onze d'or hongrois. À l'instant où les chars soviétiques pénètrent dans les rues de Budapest, les meilleurs joueurs hongrois disputent un match de Coupe d'Europe à Bilbao avec le club de Honved. Nombre d'entre eux ne rentreront pas au pays. Bannis par le gouvernement hongrois puis étrangement suspendus par la Fifa, Kocsis et Czibor finiront par signer à Barcelone, quand Ferenc Puskas, « le Major galopant », s'engagera au Real Madrid après des années d'errance.

Privé de travail, il survit dans un camp de réfugiés en Autriche avec pour seules ressources des mandats envoyés par son ancien coéquipier László Kubala, qui joue au FC Barcelone depuis 1951. Sourd aux critiques qui assaillent l'ancien meneur de jeu hongrois, Emil Oesterreicher, l'ancien secrétaire financier de Ferenc Puskás lors de ses dernières années au Budapest Honvéd, décide de le faire venir, à 31 ans, au Real Madrid pour le faire jouer aux côtés de l'Argentin Alfredo Di Stéfano, du Français Raymond Kopa et de l'Espagnol Francisco Gento. Son arrivée suscite la surprise de toute l'Espagne. On pense alors qu'un homme à un âge si avancé et quelques kilos en trop n'a pas sa place dans une équipe du calibre du Real Madrid, composée de stars. Mais Ferenc Puskás fait rapidement taire les critiques. L'ancienne icône hongroise perd dix-huit kilogrammes en six semaines et entame le deuxième volet de sa magnifique carrière.

Sa première année est difficile, la barrière de la langue l’empêchant de s’adapter rapidement à la vie espagnole. Il n'est pas présent en finale de la Coupe des clubs champions européens 1958-1959 contre le Stade de Reims, à Stuttgart, en Allemagne de l'Ouest. La saison suivante, Ferenc Puskás explose littéralement devenant le meilleur buteur du Real Madrid dans les trois compétitions. Il inscrit 49 buts en 36 rencontres. Pour Ferenc Puskás, la consécration vient en finale de la Coupe des clubs champions européens 1959-1960, lorsque le Real Madrid inflige une sévère correction à l'Eintracht Francfort dans le stade du Hampden Park, en Écosse, devant plus de 130 000 spectateurs. Même le grand Alfredo Di Stéfano, pourtant auteur d'un triplé en finale, est éclipsé par Ferenc Puskás, qui marque à quatre reprises contre les Allemands. Cette saison, en plus d'une victoire historique, le Hongrois totalise pas moins de 35 buts en 39 matches sous les couleurs du Real Madrid. Sur la saison 1959-1960, il inscrit 60 buts. Un record qui ne sera dépassé qu'en avril 2011 par l'Argentin Lionel Messi.

À la fin de la saison, Ferenc Puskás et ses coéquipiers remportent la première Coupe intercontinentale mise en jeu contre les uruguayens du CA Peñarol. En 1962 à Amsterdam, aux Pays-Bas, Ferenc Puskás dispute une nouvelle finale européenne avec le Real Madrid. Il inscrit trois buts mais perd contre le Benfica Lisbonne sur le score de 5 buts à 3. Sélectionné en équipe d'Espagne contre le Maroc en septembre 1961, Ferenc Puskás participe sous ses nouvelles couleurs à la Coupe du monde de 1962 disputée au Chili. Malheureusement, ce mondial n'est pas une réussite puisque la Furia ne remporte qu'une seule rencontre. La sélection quitte donc logiquement l'Amérique du Sud à la fin de la phase de groupes. En 1965, Ferenc Puskás inscrit le 200e but du Real Madrid en Coupe des clubs champions européens. Il totalise 242 buts en 262 rencontres sous les couleurs des géants espagnols. Sous l'égide du Hongrois, le club de la capitale espagnole décroche cinq titres de champion et deux Coupes des clubs champions européens. Ferenc Puskás laisse un souvenir gravé dans l'histoire du Real Madrid. Encensé par les supporters madrilènes pour sa générosité, sa sympathie, son amabilité et ses brillantes prestations, il bat tous les records de buts en tant qu'avant-centre, et gagne le surnom de Pancho, ou Cañoncito pum. En 2012, Ferenc Puskás fait partie de la meilleure équipe de l'histoire du Real Madrid élue à l'occasion des 110 ans du club.

Ferenc Puskás avec le maillot du Real Madrid

L'Héritage et le Retour à la Réalité

La sélection hongroise continuera d'exister encore quelques années au plus haut niveau (victoire aux JO 1964 et 1968, troisième place à l'Euro 1964, demi-finaliste de l'Euro 1972), avec notamment l'émergence de Florian Albert, Ballon d'or en 1967. Le déclin s'amorce dans les années 1970. La Hongrie ne dispute aucune compétition internationale entre 1986 et 2016.

Aujourd'hui, plus aucun membre du Onze d'or n'est encore en vie pour regarder les footballeurs hongrois affronter l'équipe de France championne du monde, mais le Premier ministre Viktor Orban, passionné de ballon rond, s'inspire de ses prédécesseurs dans l'utilisation politique du football. S'il ne dispose d'aucun talent comparable à ceux des années cinquante, sa grande victoire est d'accueillir à Budapest quatre rencontres de l'Euro.

Bien que l'âge d'or de la Hongrie soit révolu, l'héritage du "Major galopant" et de son équipe légendaire perdure. Leurs innovations tactiques ont façonné le football moderne, et leurs exploits continuent d'inspirer les générations futures. L'histoire de Ferenc Puskás, de Gusztav Sebes et du "Onze d'or" est un rappel puissant de la manière dont le sport, même au milieu des turbulences politiques, peut créer des moments de beauté, de triomphe et d'émerveillement qui résonnent à travers le temps.

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