L'expression « monter sur ses grands chevaux » est fréquemment utilisée dans le langage courant pour décrire une personne qui s'emporte, qui perd son sang-froid ou qui adopte une attitude hautaine et souvent disproportionnée face à une situation. Bien que son sens soit largement compris, son origine, profondément ancrée dans l'univers médiéval de la chevalerie, révèle une richesse symbolique et historique qui mérite d'être explorée en profondeur. Cette locution, loin d'être une simple fantaisie linguistique, est imprégnée d'histoire et a traversé les siècles pour conserver sa pertinence.

L'univers équestre médiéval : des montures pour chaque usage
Dans le monde médiéval de la chevalerie, le cheval n'était pas qu'un simple moyen de locomotion, mais un élément central de la société guerrière et un symbole du statut social élevé de leur propriétaire. Les seigneurs possédaient plusieurs types de montures, chacune adaptée à un usage spécifique. Il y avait le coursier, privilégié pour les activités nécessitant de la vitesse, idéal pour les courses ou les poursuites rapides. Le palefroi, plus élégant et confortable, était destiné à la promenade et aux déplacements quotidiens, offrant une monture agréable pour les seigneurs et les dames. Le cheval de bât, quant à lui, était un animal robuste et résistant, utilisé principalement pour le transport des armes, des bagages et autres fardeaux nécessaires lors des longs voyages ou des campagnes militaires.
Cependant, pour partir se battre, pour affronter l'adversaire sur le champ de bataille, les chevaliers délaissaient leurs montures de parade pour s'équiper de leurs « grands chevaux ». Ces chevaux de race, d'une constitution particulièrement robuste et d'une grande taille, étaient spécifiquement sélectionnés et entraînés comme chevaux de guerre. Ils étaient souvent appelés « destriers », un terme issu du latin dextra, signifiant « la droite ». Cette appellation provenait d'une ancienne règle de chevalerie qui stipulait que l'écuyer devait tenir le cheval de son maître avec la main gauche, tout en menant le destrier avec la main droite, ce dernier étant réservé au combat.
Les chevaleresses : de la gloire à l'oubli
Du champ de bataille à la langue française : la genèse de l'expression
La fougue et l'ardeur nécessaires pour partir ainsi en guerre, sur ces imposants destriers, ont donné naissance, au figuré, à l'expression que nous connaissons aujourd'hui. L'idée de monter sur un grand cheval symbolisait la préparation au combat, l'engagement dans une lutte qui exigeait courage et détermination. L'expression « monter sur ses grands chevaux » a ainsi émergé vers la fin du XVIe siècle, remplaçant progressivement la notion de fougue guerrière par celle de l'emportement. Cette transition s'est opérée au fil des siècles, la dimension symbolique du grand cheval comme représentation de l'orgueil et de la domination prenant une place prépondérante.
L'association du « grand cheval » avec une attitude morale ou une position de supériorité est donc directement héritée de l'univers chevaleresque. Le cheval de guerre, par sa taille et sa puissance, permettait au chevalier d'avoir une vue dominante sur le champ de bataille, de dominer ses adversaires et d'affirmer sa prestance. Cette hauteur figurée, cette capacité à surplomber, s'est transposée dans le langage pour décrire une personne qui adopte une attitude moralement supérieure, qui défend son point de vue avec véhémence, voire avec une certaine arrogance. L'emportement, lorsqu'il est associé à une défense de ses convictions, prend alors la dimension de « monter sur ses grands chevaux ».
Il est intéressant de noter que cette attitude n'est pas propre à la culture française et que des expressions similaires, faisant référence à l'univers équestre pour parler d'une personne qui s'énerve ou prend de la hauteur, existent dans d'autres langues, témoignant de la puissance universelle de cette métaphore.
Une deuxième hypothèse : les "grands chevaux" vénitiens
Une deuxième hypothèse, moins répandue mais tout aussi fascinante, vient enrichir la compréhension de l'origine de cette expression. Au XVIe siècle, une mode singulière, venue d'Italie et particulièrement de Venise, traversa l'Europe : celle des souliers à hauts talons, surnommés « grands chevaux ». Ces chaussures, souvent de couleur rouge, étaient portées par les courtisans et la noblesse pour gagner en hauteur et ainsi assurer leur prestance en société. Cette mode, qui donnait aux porteurs une allure plus imposante et un air hautain, aurait pu influencer la perception du terme « grands chevaux ».
Cette distinction prend une dimension sociale encore plus marquée au début du XVIIIe siècle, notamment à la cour de Lunéville. Quatre anciennes familles de rang élevé (les Lenoncourt, de Châtelet, de Ligniville et de Haraucourt) furent surnommées les « Grands chevaux de Lorraine » en référence à ces chaussures et à leur statut social élevé. D'autres familles nobles, ambitieuses mais de moindre rang, furent désignées par le sobriquet de « Petits chevaux ». Ainsi, selon certaines interprétations, la dimension hautaine et supérieure associée à l'expression pourrait puiser sa source dans cette page d'histoire sociale, où la hauteur physique, conférée par les chaussures, symbolisait une position sociale élevée.
Cette divergence d'interprétations, entre l'univers guerrier et la mode des chaussures, souligne la richesse et la complexité de l'étymologie des expressions idiomatiques. Qu'il s'agisse du destrier majestueux ou des souliers à talons hauts, le concept de « grand cheval » a toujours été lié à une idée de stature, de puissance et de supériorité, que ce soit sur le champ de bataille ou dans les salons de la haute société.

Comprendre l'attitude : pourquoi montons-nous sur nos grands chevaux ?
L'expression décrit un comportement spécifique : une personne qui, face à une situation perçue comme une provocation, une injustice ou une remise en question de ses valeurs, réagit de manière vive, parfois excessive. L'emportement ne survient généralement pas de façon abrupte. Il est souvent précédé de signes physiologiques tels qu'une accélération du rythme cardiaque, une tension musculaire accrue ou une respiration plus rapide. C'est une réaction émotionnelle qui peut se manifester par une élévation soudaine du ton de la voix, un langage corporel plus affirmé, voire une attitude agressive ou désapprobatrice.
Selon le contexte, « monter sur ses grands chevaux » peut signifier plusieurs choses :
- Réagir à une situation en prenant de grands airs : La personne adopte une posture de supériorité, comme si elle était au-dessus de la situation ou de l'interlocuteur.
- Exprimer vigoureusement son opinion ou ses valeurs : L'emportement sert à marquer son attachement à ses convictions et à les défendre avec passion.
- Défendre son point de vue avec véhémence : Face à une opposition, la personne s'enflamme pour faire valoir son raisonnement.
- S'énerver au nom de grands principes : L'indignation peut pousser une personne à réagir fortement lorsqu'elle estime que des principes moraux sont bafoués.
L'attitude est souvent perçue comme une forme de défense, une tentative d'intimider ses adversaires ou de faire entendre sa voix avec plus de force. C'est une réaction qui, bien qu'elle puisse sembler disproportionnée, est souvent motivée par un sentiment de justice, d'orgueil ou par la volonté de ne pas se laisser faire. L'expression condense en quelques mots tout un comportement psychologique, une disposition à s'enflammer lorsque les limites perçues sont franchies.
Le sens moderne de l'expression : entre colère et désapprobation
Aujourd'hui, l'expression « monter sur ses grands chevaux » est utilisée pour qualifier une personne qui s'emporte, se met en colère ou manifeste une vive désapprobation. L'emportement, l'indignation, voire une certaine hauteur morale ou intellectuelle sont au cœur de cette locution. La désapprobation est souvent implicite dans le ton et le comportement de la personne.
Par exemple, dans une discussion anodine, si un interlocuteur réagit de manière excessive à une remarque, on pourra dire qu'il « monte sur ses grands chevaux ». Cela suggère que sa réaction est disproportionnée par rapport à la gravité de la situation. L'expression peut également être utilisée pour décrire une personne qui défend sa façon de penser avec une ferveur inhabituelle, quitte à paraître vaniteuse ou colérique.
L'usage de l'expression remonte à la fin du XVIe siècle, et son sens a évolué pour passer de la fougue guerrière à l'idée d'un emportement plus général. L'attitude hautaine et supérieure, symbolisée par le « grand cheval », s'est progressivement intégrée dans la signification de la locution.
Des exemples d'utilisation de cette expression parsèment la littérature française, témoignant de sa longévité et de sa capacité à décrire des situations humaines universelles :
- « Je vous loue, mon cousin, de n'être point monté sur vos grands chevaux pour vous plaindre du maréchal d'Estrées. » (Marie de Rabutin-Chantal, Marquise de Sévigné, Lettre du 24 juin 1681)
- « Mais sur quels grands chevaux êtes-vous donc montée ce soir, ma belle comtesse ? Après votre froideur de tout cet hiver et votre grand soin de me tenir à distance, vous me mandez auprès de vous ; j’en suis aux anges ; j’arrive, je vous trouve, laissez-moi vous le dire, d’une humeur massacrante. » (Emilio Pinchia, Bluettes, Laplace, Sanchez et Cie, 18-)
- « Eh bien ! quoi ? Ne vas-tu pas monter sur tes grands chevaux pour quelques heures passées avec un aimable garçon et de joyeuses filles ? » (Eugène Chavette, Un notaire en fuite : La crème des beaux-pères, 1881)
- « Alors, pourquoi monter sur ses grands chevaux, se regarder de travers et chercher à se faire toutes les niches possibles ? » (Ernest Feydeau, Mémoires d’un coulissier, 1882)
- « Il essaye bien encore d'enfourcher ses grands chevaux, mais mon petit laïus et mon sang-froid ont fait impression sur son copain. » (Alexandre Breffort, Mon taxi et moi, 1951)
- « Dictature ou pas, mes filles m’obéiront ou c’est moi qui m’en irai, crie papa en montant les grands chevaux que lui selle généreusement sa femme. » (Benoîte et Flora Groult, Journal à quatre mains, 1962)
Ces exemples illustrent la manière dont l'expression a été utilisée pour dépeindre des réactions vives, parfois teintées d'orgueil ou de colère, dans diverses situations sociales et littéraires.
Gérer l'emportement : une approche constructive
Bien que « monter sur ses grands chevaux » puisse être une réaction humaine naturelle face à certaines situations, il est souvent plus constructif de chercher à réguler ses émotions. L'emportement, s'il peut sembler efficace à court terme pour exprimer son mécontentement, peut aussi avoir des conséquences négatives sur les relations interpersonnelles et sur soi-même.
Des techniques de gestion des émotions existent pour répondre à ce que l'on perçoit comme une provocation de manière moins menaçante pour son ego et pour son entourage. Apprendre à identifier les déclencheurs de sa colère, pratiquer des exercices de respiration profonde, ou prendre un temps de recul avant de réagir sont autant de stratégies efficaces pour réguler ses émotions. L'objectif n'est pas de supprimer la colère, mais de la canaliser de manière plus saine et productive.
En fin de compte, comprendre l'origine historique et symbolique de l'expression « monter sur ses grands chevaux » nous permet d'apprécier la richesse de la langue française et les liens profonds qui unissent notre langage à notre histoire culturelle. C'est une invitation à réfléchir à nos propres réactions et à la manière dont nous communiquons notre désaccord ou notre indignation, en gardant à l'esprit la puissance évocatrice d'une métaphore qui, depuis des siècles, continue de marquer notre paysage linguistique. L'emportement, tel le cheval de guerre, peut être puissant, mais il convient de le maîtriser pour qu'il serve plutôt qu'il ne nuise.