Depuis plusieurs décennies, la technique du « pâturage mixte » séduit de plus en plus d’éleveurs d’herbivores. Cette approche, qui consiste à intégrer différentes espèces d’herbivores sur une même surface, que ce soit simultanément ou de manière alternée au cours d’une saison de pâturage, offre une multitude d'avantages. Si les bénéfices de cette pratique semblent être connus des éleveurs depuis longtemps, les études scientifiques qui les prouvent restent encore relativement peu nombreuses.

Comprendre les Comportements Alimentaires pour une Gestion Optimale
Pour appréhender pleinement l'intérêt du pâturage mixte entre ovins et équidés, il est essentiel de comprendre leurs comportements alimentaires distincts. Les chevaux, par exemple, ont une prédilection pour les zones rases et intermédiaires, sélectionnant l'herbe de haute valeur nutritive. Leur mode de broutage, consistant à couper l'herbe à un ou deux centimètres du sol, leur permet également de s'attaquer efficacement à la végétation ligneuse.
À l'inverse, les ovins ont une tendance à brouter une plus grande variété de plantes, incluant certaines mauvaises herbes que les chevaux pourraient délaisser. Cette différence fondamentale dans leurs préférences alimentaires est un atout majeur du pâturage mixte, permettant une utilisation plus complète de la végétation disponible.
Les Spécificités des Déjections et Leur Impact sur la Praire
Un autre aspect crucial réside dans la gestion des déjections. Les équidés ont tendance à concentrer leurs déjections au même endroit, créant ainsi des zones de "refus" où la végétation devient haute et dense. Ces zones sont généralement délaissées par les chevaux, et la végétation qui y pousse peut persister l'année suivante. Cela limite l'enrichissement du sol sur l'ensemble de la parcelle.
Les moutons, quant à eux, dispersent leurs déjections de manière plus homogène, à l'instar des bovins. Ils ne créent pas ces fameux "refus" et ont tendance à tondre l'herbe de manière plus uniforme, donnant aux prairies un aspect proche de terrains de golf. Cette dispersion des nutriments par les ovins contribue à un meilleur équilibre de la fertilité du sol sur l'ensemble de la parcelle.
Avantages Économiques et Écologiques du Pâturage Mixte
L'intégration des moutons et des chevaux dans un même pré présente des avantages économiques et écologiques significatifs. Le pâturage mixte peut ainsi permettre un meilleur contrôle des mauvaises herbes, réduisant potentiellement le besoin d'interventions mécaniques ou chimiques. La gestion plus efficace de la végétation, grâce à la complémentarité des espèces, favorise une meilleure productivité des prairies.
De plus, pour les propriétaires qui ne peuvent pas toujours s'offrir plusieurs chevaux, trouver un compagnon pour leur monture peut être une excellente solution pour pallier la solitude de cette espèce grégaire. Le mouton peut alors jouer ce rôle de compagnie, tout en participant à l'entretien du pâturage.
Cohabitation et Gestion Sanitaire : Une Vigilance Nécessaire
Bien que les chevaux et les moutons puissent partager le même pré, une gestion attentive est indispensable pour garantir leur bien-être et prévenir les risques sanitaires. Le mouton peut se nourrir de l'herbe de la pâture, mais aussi du foin destiné aux chevaux et de céréales lorsque la verdure se fait plus rare.

Cependant, un suivi vétérinaire régulier s'impose car le mouton peut être porteur de maladies transmissibles aux chevaux. La Douve, un parasite particulièrement redoutable, est l'une de ces préoccupations majeures.
La Douve : Un Parasite Commun aux Conséquences Potentiellement Sévères
La Douve, un ver plat parasite, infecte le foie et les voies biliaires des herbivores, affectant particulièrement les ovins mais pouvant également se transmettre aux équidés. Son impact sur la santé et la croissance des animaux peut être sévère, entraînant des pertes économiques importantes.
Chez les ovins, les signes cliniques de la Douve incluent l'abattement général, un affaiblissement, une perte d'appétit et de poids, une anémie, la pâleur des muqueuses et conjonctives, un œdème sous-glossien (le fameux "signe de la bouteille"), des douleurs à la palpation du foie, et dans les cas les plus graves, la mort.
Chez le cheval, les symptômes sont souvent moins prononcés et plus difficiles à identifier. Ils peuvent se manifester par une baisse de forme, un amaigrissement, une diminution de l'appétit, un poil piqué, des muqueuses jaunâtres et des diarrhées.
L'épidémiologie de la Douve est étroitement liée aux habitudes de pâturage. Les zones marécageuses et légèrement acides, appréciées par le parasite, augmentent le risque d'infection. Les longues saisons humides sont généralement associées à un taux d'infection plus élevé, bien que les moutons soient plus susceptibles d'ingérer une quantité importante de kystes durant les périodes sèches qui suivent une saison humide.
Il est donc impératif que les deux espèces soient traitées contre les parasites, vaccinées et vermifugées pour minimiser le risque de transmission de maladies. Un suivi médical sérieux est la clé : au minimum deux traitements annuels contre la Douve sont recommandés pour les moutons. Pour les équidés, un vermifuge par an est généralement suffisant pour des animaux sains, mais ce nombre peut augmenter en cas de parasitisme avéré. Il n'est généralement pas nécessaire de traiter préventivement les chevaux avec un douvicide, mais une vigilance accrue est de mise pour les animaux exposés à des facteurs de risque, tels que les prairies très humides ou le co-pâturage avec des ruminants.
Gérer le parasitisme par les SGI pour maintenir le pâturage herbager en élevage caprin
Bonnes Pratiques pour un Pâturage Mixte Réussi
Pour optimiser les bénéfices du pâturage mixte, plusieurs bonnes pratiques doivent être adoptées :
- Gestion Sanitaire Rigoureuse : Bien que la mixité d'espèces puisse aider à "diluer" les parasites spécifiques à chaque animal, les systèmes herbagers restent exposés. Une bonne gestion sanitaire, incluant vaccins et vermifuges adaptés à chaque espèce, est primordiale.
- Adaptation des Équipements : Les besoins en matière de clôtures varient. Les moutons nécessitent un filet, un grillage ou une clôture basse, tandis que les chevaux, plus imposants, peuvent nécessiter des clôtures plus robustes, potentiellement électriques, avec une attention particulière pour éviter les accidents. Les abreuvoirs doivent également être adaptés aux volumes de consommation différents : 2 à 5 L/jour pour un mouton, contre 20 à 40 L/jour pour un cheval.
- Introduction Progressive des Espèces : Pour une meilleure acclimatation, il est conseillé de faire pâturer les espèces séparément sur des parcelles adjacentes avant de les introduire ensemble.
- Rotation des Prairies : Si la cohabitation directe n'est pas possible, une rotation des pâturages peut être mise en place. Il est souvent préférable de faire pâturer les chevaux en premier, puis de les déplacer pour laisser les moutons accéder à la prairie. Ce schéma peut également contribuer à réduire le risque sanitaire.
- Choix des Races : Les races rustiques, telles que les chevaux Fjords et Koniks, ou les moutons Mergellands et Soay, sont généralement plus résistantes aux maladies, aux parasites et aux conditions climatiques difficiles. Elles nécessitent donc moins de soins et peuvent rester à l'extérieur toute l'année.

Le Pâturage Mixte : Un Pas Vers une Agriculture plus Durable
Au-delà des bénéfices zootechniques et économiques, le co-pâturage, qu'il s'agisse de bovins et équidés ou d'ovins et équidés, s'inscrit dans une démarche d'agriculture plus naturelle et répond aux attentes environnementales et sociétales croissantes. Cette pratique permet de limiter le recours aux intrants, de minimiser les résidus chimiques dans l'environnement et de réduire la gestion mécanique des refus sur les prairies. En favorisant le lien social entre les animaux et en optimisant l'utilisation des ressources naturelles, le pâturage mixte se révèle être une méthode de production prometteuse pour l'avenir de l'élevage.
Classification Taxonomique : Distinguer Ovins et Équidés
Il est important de clarifier la classification scientifique des animaux concernés. Le terme "ovins" désigne le genre Ovis, qui fait partie de la famille des Bovidés. Ce sont des mammifères ruminants et herbivores. Les équidés, quant à eux, constituent une famille de l'ordre des Périssodactyles, appartenant à la classe des mammifères. Cette famille comprend des espèces telles que le cheval, l'âne et le zèbre. Les équidés se caractérisent par un sabot unique à chaque patte, une crinière, une longue queue et ne sont pas des ruminants. Leurs systèmes digestifs et leurs besoins alimentaires diffèrent donc considérablement de ceux des ovins.
La distinction entre les genres Ovis (ovins) et Capra (caprins ou chèvres) a longtemps été un sujet de débat scientifique, basé sur des critères morphologiques, osseux, et plus récemment génétiques (nombre de chromosomes). Bien que les apparences puissent être trompeuses, surtout avec la grande diversité des races, les avancées en génétique ont permis de mieux cerner les relations entre les espèces. Par exemple, des études récentes ont remis en question la classification de certaines sous-espèces de mouflons et d'urials sous une seule espèce Ovis orientalis en raison de différences chromosomiques significatives.

L'Importance de l'Identification Animale
Dans le cadre de la gestion des troupeaux, qu'ils soient mixtes ou non, l'identification animale est une obligation légale et une mesure essentielle pour le suivi sanitaire et zootechnique. Les réglementations européennes et nationales définissent des protocoles stricts pour l'identification des bovins, ovins, caprins, porcins et équidés.
Pour les ovins et caprins, l'identification se fait généralement par une boucle électronique à l'oreille gauche et une boucle conventionnelle à l'oreille droite. Tout déplacement de ces animaux doit être accompagné d'un document de circulation. Les équidés, quant à eux, sont identifiés par l'injection d'un transpondeur électronique, l'Institut français du cheval et de l'équitation (IFCE) étant l'organisme responsable de la gestion de cette identification. Ces mesures sont cruciales pour la traçabilité des animaux, la gestion des maladies et la sécurité alimentaire.