La pièce "Giselle Galop", interprétée par l'Orchestre Symphonique de la Radio Slovaque, bien que n'étant pas une œuvre symphonique au sens traditionnel, offre une fenêtre fascinante sur le paysage musical de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, marquée par une liberté de ton et une audace créative qui continuent de surprendre. Lancé le 24 juin 1996 sous le label Naxos, ce morceau, bien que court, est une illustration de la richesse et de la diversité des compositions de cette époque, souvent qualifiées de "féerie lyrique".
Une Œuvre à la Croisée des Genres : Entre Conte et Opéra Bouffe
Il est crucial de comprendre que "Giselle Galop", malgré son nom, ne s'apparente pas à un opéra composé de bout en bout. Sa structure est plutôt une concaténation de contes, rappelant d'autres œuvres de la même période telles que "La Forêt bleue" de Louis Aubert ou "Brocéliande" d'André Bloch. Ces compositions se distinguent par leur caractère fantastique, mêlant des éléments de contes de fées traditionnels à des touches d'humour et d'irrévérence. "Giselle Galop" excelle particulièrement dans cette approche, avec des transformations d'identité audacieuses qui permettent une fluidité narrative remarquable. Le Petit Poucet, par exemple, se métamorphose successivement en Prince Charmant puis en Riquet à la Houppe, affectant à la fois son caractère individuel et sa place dans la société. De même, Cendrillon, au sommet de sa gloire, devient Peau d'Âne et change radicalement de vie. Cette structure narrative, où les personnages évoluent et se réinventent, facilite un passage aisé d'un épisode à l'autre, sans la nécessité de renouveler entièrement le casting.
La liberté de ton, les emprunts à des styles contemporains et la variété des registres linguistiques utilisés contribuent à un effet de surprise constant pour l'auditeur. Bien que l'œuvre soit simplement nommée "féerie lyrique", sa conception s'éloigne de la structure opératique conventionnelle.

Influences Musicales et Citations Audacieuses
Musicalement, "Giselle Galop" s'inscrit dans une veine légère, quelque part entre les compositions de Sullivan et "Candide" de Bernstein, avec une réussite indéniable. L'on y retrouve des échos des chœurs commentateurs typiques de l'opéra italien du début du XIXe siècle, comme le chœur qui répète servilement, parodiant les couplets de Pâris dans "La Belle Hélène" de Jacques Offenbach ("Je suis gai, soyez gais, il le faut, je le veux !"). On note également des similitudes avec la fin du chœur a cappella en canon de l'acte I du "Barbier de Séville" de Rossini ("Sì Signor ! Sì Signor ! Sì Signor !").
L'œuvre ne recule pas devant des citations plus littérales. L'air destiné à éveiller les nonnes damnées dans l'acte III de "Robert le Diable" de Meyerbeer est ici réutilisé, mais chanté avec une touche de bouffonnerie par un chœur d'hommes, créant un effet comique inattendu.
Deux passages, en particulier, se distinguent par leur audace et ont pu susciter un doute quant à leur authenticité. Le premier concerne les couplets de l'héroïne, avec l'expression singulière "être laide à donner la colique aux moineaux". Bien que le lien entre la laideur et la colique des moineaux puisse sembler étrange, une vérification de la partition confirme l'authenticité de ces "couplets du bicarbonate de soude". L'usage de fragments syllabiques est une caractéristique de l'esthétique d'Offenbach, mais leur transformation en une publicité pour un produit industriel en 1913 semble remarquablement précoce, évoquant plutôt la génération des opérettes des années 20-30. Cependant, en considérant l'exemple du "Burlesque Opera of Tabasco" de George Whitefield Chadwick, un opéra publicitaire dès 1894, cette précocité semble moins surprenante.
L'intrigue de cet opéra publicitaire, bien que minimale, est particulièrement originale. Hot-Heddam Pasha menace de décapiter son cuisinier français (en réalité un imposteur irlandais) si celui-ci ne relève pas le goût de ses plats. La solution vient d'une mystérieuse fiole d'un mendiant aveugle, qui s'avère être une bouteille de sauce au piment Tabasco. Initialement une commande locale pour une levée de fonds, l'œuvre a connu un succès retentissant, entraînant le rachat des droits et un accord avec la marque de sauce, transformant une pièce légère en un spectacle continental spectaculaire, incluant la distribution de produits et une immense bouteille en carton-pâte sur scène.
L'Usine TABASCO (Visite) Comment est fabriquée la sauce pimentée mythique!!
George Whitefield Chadwick et la "Second New England School"
George Whitefield Chadwick (1854-1931) est une figure emblématique du romantisme musical américain, appartenant à la "Second New England School", aux côtés d'artistes comme Amy Beach. Sa Deuxième Symphonie illustre une maîtrise remarquable de tous les aspects de l'écriture musicale, dans un style simple et lumineux.
La Mise en Scène et la Performance Vocale : Une Dimension Supplémentaire
La mise en scène, attribuée à Valérie Lesort, conserve sa touche visuelle burlesque et inventive, marquant sa signature et ravissant le public. Cependant, elle complexifie la substance dramatique en mettant davantage l'accent, dans les dialogues, sur les enjeux d'identité et de responsabilité. Les personnages ne sont plus de simples archétypes de contes, mais des tempéraments humains dont la moralité et les motivations peuvent être questionnées. Ces ajustements, loin de nuire à la logique féerique et bouffonne de l'œuvre, lui confèrent une dimension supplémentaire appréciable.
Côté interprétation vocale, la performance fut également remarquable. Les chanteurs, judicieusement choisis, incluent des artistes reconnus pour leur diction claire et leur timbre personnel, tels que Julie Mathevet, Enguerrand de Hys, Philippe Brocard et Lara Neumann. Une révélation particulière fut Romain Dayez, dont la performance dans la dernière scène est décrite comme sidérante. Son émission vocale, très libre, claire et haute, avec une impédance basse et peu de couverture vocale, permet au texte de "claquer" et à la voix de projeter une clarté exceptionnelle, tant dans les graves que dans les aigus, surpassant largement ce que l'on entend habituellement sur les scènes d'opéra. Le grain de son timbre conserve sa couleur sombre, sans chercher le fondu ou l'épaisseur, mais en projetant la voix dans sa zone d'efficacité.
Le Succès Commercial et Artistique : Une Voie Possible
Malgré un projet potentiellement coûteux qui aurait pu affecter les finances des Frivos, la production a réussi à jouer à guichet fermé devant un public enthousiaste et une critique élogieuse. Ce succès s'explique par une combinaison de facteurs : un nom et un sujet familiers au public français, une musique originale et accessible, une mise en scène attrayante et vivante, et un plateau artistique de très haute qualité.
Cette réussite démontre qu'il est possible de revitaliser l'opéra en proposant des titres de qualité issus du répertoire, comme "Vercingétorix" de Fourdrain, ou en commandant de nouvelles œuvres sur des sujets parlants pour un large public, utilisant un langage musical cohérent, potentiellement inspiré de phénomènes culturels populaires tels que "One Piece", "Harry Potter", "Star Wars", "The Walking Dead" ou "Squid Games". Une telle approche pourrait véritablement replacer l'opéra au cœur du paysage culturel français.
À l'échelle mondiale, la diversité des styles opératiques est manifeste : œuvres très conventionnelles, musique de film, emprunts au jazz ou à la pop, et même des approches purement atonales. En France, le débat semble souvent se polariser entre la préservation du patrimoine et l'avant-garde radicale. Pourtant, il existe d'autres voies, notamment celle d'un opéra plus proche des esthétiques grand public, qu'il s'agisse de productions passées ou de nouvelles commandes. Cette ouverture permet à l'art lyrique de rester vivant et de sortir de sa niche ultra-spécialisée, sans pour autant négliger le répertoire classique.

L'Héritage de Maeterlinck et la Théâtralité
L'œuvre fait également écho à l'univers de Maurice Maeterlinck, à travers des extraits de "La Princesse Maleine" et de "Pelléas et Mélisande". Ces extraits, présentés en interlude, semblent avoir marqué les spectateurs par leur densité émotionnelle et psychologique. La forêt entre Hjalmar le jeune et Maleine, par exemple, est une scène qui permet de prendre du recul avec tendresse face aux personnages, dans un contexte de disparition et de dévastation. Ces œuvres, issues des "petites cours symbolistes", explorent des thèmes de destin, de malheur latent et de communication difficile, souvent à travers des dialogues épurés et des silences lourds de sens.
La mise en scène de ces extraits, en adoptant des modes d'élocution variés et une interprétation théâtrale, rend un hommage sincère au théâtre de Maeterlinck. Les scènes sélectionnées, parmi les plus marquantes, parviennent à transmettre l'atmosphère unique de ses pièces, où le drame se déploie lentement, chargé d'indices parfois contradictoires. L'impression d'un grand malheur imminent, sensible à travers le texte, crée une tension psychologique difficilement supportable, mais profondément marquante pour le public.
Réflexions sur la Performance et l'Interprétation
La performance vocale de Romain Dayez, en particulier, est soulignée pour sa technique et sa projection exceptionnelles, témoignant d'une approche moderne de l'émission vocale qui préserve la couleur du timbre tout en assurant une clarté et une puissance remarquables. Cette technique, qui privilégie l'efficacité plutôt que l'arrondi, permet une articulation précise et une présence vocale accrue, éléments essentiels pour rendre justice à la richesse des textes et des musiques.
L'ensemble de la production, malgré les défis financiers, a démontré qu'une approche soignée et audacieuse, combinant un répertoire accessible et une exécution de haute qualité, peut aboutir à un succès public et critique retentissant. Cela ouvre des perspectives intéressantes pour l'avenir de l'opéra, suggérant des voies alternatives aux dichotomies traditionnelles entre répertoire et avant-garde.
La musique, dans sa diversité, offre une palette infinie d'émotions et de styles. Des compositions comme le "Giselle Galop", même si elles ne sont pas des symphonies au sens strict, enrichissent notre compréhension de l'évolution musicale et de la créativité des compositeurs, tout en offrant des expériences d'écoute mémorables. La mélodicité, l'acoustique, la valence, la dansabilité et l'énergie sont autant de facettes qui contribuent à la richesse d'une œuvre musicale, et "Giselle Galop" en offre une illustration fascinante, prouvant que l'innovation et le respect de la tradition peuvent coexister harmonieusement.