Le Pangasianodon hypophthalmus : Un Poisson aux Multiples Facettes

Le Pangasianodon hypophthalmus, autrefois connu sous les noms de Pangasius hypophthalmus ou Pangasius sutchi, est une espèce de poisson appartenant à la famille des Pangasiidae. Originaire d'Asie du Sud-Est, il peuple naturellement les bassins du Mékong et de la rivière Chao Phraya. Ce poisson, capable d'atteindre des dimensions impressionnantes dans son milieu naturel, jusqu'à 1,30 mètre et 44 kilogrammes, est un migrateur omnivore. Sa capacité à trouver sa nourriture dans les eaux troubles des grands fleuves ainsi que dans les zones inondées, où il consomme poissons, crustacés et débris végétaux, témoigne de son adaptabilité remarquable.

Carte de l'Asie du Sud-Est montrant les bassins du Mékong et du Chao Phraya

Un Cycle de Vie Adapté aux Eaux Tropicales

Le Pangasianodon hypophthalmus est un poisson benthopélagique et potamodrome, ce qui signifie qu'il évolue dans de vastes étendues d'eau douce, profonde et chaude, typique des zones tropicales. Les conditions optimales pour sa survie se situent dans une eau dont la température varie entre 22 et 26 °C, pouvant tolérer des pics jusqu'à 35 °C. Le pH de son habitat peut fluctuer de 6,5 en saison des pluies à 7,5, avec une dureté de l'eau comprise entre 2 et 29 dH. Ses habitats connaissent des variations saisonnières significatives. Durant la saison des pluies, il s'aventure loin des fleuves dans les vastes zones inondées, pour ensuite redescendre vers l'estuaire à la fin de cette période. Cette migration est rendue possible par ses branchies très développées et une vessie natatoire modifiée lui permettant de capter l'oxygène à la surface. Bien que semblant endémique des bassins du Mékong et du Chao Phraya, il est possible qu'il réside dans d'autres bassins de la région, incluant le Vietnam, le Cambodge, la Thaïlande et le Laos. Le cycle de vie exact de ce poisson dans la nature reste encore partiellement méconnu.

Du Piégeage à la Reproduction Artificielle : L'Évolution de la Pisciculture

Dans le Bas-Mékong, le Pangasianodon hypophthalmus est une espèce commune. Les juvéniles sont traditionnellement capturés pour être élevés dans des cages flottantes. Au Cambodge, au sud de Don Khone et des chutes de Khone, on observe une migration des juvéniles vers les sources entre octobre et février, avec un pic en novembre-décembre. La migration vers l'aval, de mai à août, s'étend de Stoeng Treng à Kandal au Cambodge, et se prolonge dans le delta du Mékong au Viêt Nam. Cette pêche de juvéniles, bien que pratiquée, était mal comprise et non maîtrisée par l'homme avant les années 1950.

La reproduction artificielle du Pangasianodon hypophthalmus a débuté en Thaïlande dès 1959. Cependant, le Viêt Nam, longtemps isolé, dépendait de la capture et de l'élevage de jeunes individus sauvages. La pisciculture industrielle a rapidement été freinée par la difficulté d'approvisionnement en alevins et juvéniles, qui étaient alors exclusivement disponibles au Cambodge et au Viêt Nam dans la nature. Une première reproduction réussie au Viêt Nam en 1981 n'était pas de manière fiable renouvelable. La Malaisie, en revanche, a réussi à reproduire l'espèce en utilisant les méthodes thaïlandaises. Avant d'atteindre la maîtrise de la reproduction, les pisciculteurs vietnamiens envisageaient l'introduction du Channel catfish américain (Ictalurus punctatus), malgré le risque de voir cette espèce devenir invasive, supplanter les espèces locales, ou introduire des pathogènes.

La région insulaire de Hông Ngu, située au Viêt Nam près de la frontière cambodgienne dans le delta du Mékong, était un centre d'élevage de panga « Ca tra » à partir d'alevins piégés dans le Mékong et élevés en étangs. L'une des avancées majeures dans la reproduction de cette espèce réside dans l'utilisation de l'hormone hCG (gonadotrophine chorionique humaine), une hormone présente chez de nombreuses espèces, y compris chez les femmes enceintes. Cette hormone, déjà utilisée en Europe pour synchroniser la reproduction chez les animaux d'élevage, a permis de déclencher l'ovulation chez le Pangasianodon hypophthalmus. Le traitement hormonal pour provoquer l'ovulation de la femelle nécessite une phase préliminaire prolongée, et les ovules doivent être récoltés et fécondés rapidement en raison de leur courte durée de viabilité.

D'autres équipes ont ensuite reproduit l'espèce en laboratoire : Potaros et Sitasit en 1976, suivis par les équipes d'Hardjamulia en 1981, de Thalathiah en 1988, d'Huy en 1990, et de Kiem en 1992. C'est Philippe Cacot et son équipe qui ont adapté ces techniques à une aquaculture productive, en utilisant de l'hCG purifiée à partir d'urine.

Schéma du cycle de reproduction du panga avec ovulation artificielle

L'Essor de la Pisciculture Industrielle et l'Exportation

Au Viêt Nam, la reproduction des deux espèces de panga (Pangasianodon hypophthalmus et Pangasius bocourti) en captivité a été rendue possible en 1995 à Can Tho et Chau Doc, grâce à une coopération scientifique impliquant le CIRAD, l'IRD et des partenaires vietnamiens. Cette avancée a conduit à la création rapide de près de 300 écloseries au Viêt Nam, approvisionnant les élevages en cages et en étangs, tant pour le marché local que pour l'exportation. En 2005, on estime que 1 500 millions de larves auraient été produites. Le coût des larves a chuté drastiquement, passant de 80 à 2-5 dongs pièce, et le coût des juvéniles ne représente plus qu'environ 15 % du coût total de production.

La production de panga a connu une croissance exponentielle, passant de 50 000 tonnes en 1996 à 400 000 tonnes en 2006. Ce succès est largement attribuable au régime détritivore/omnivore du poisson, qui permet de le nourrir à faible coût avec des aliments peu protéinés. Initialement massivement orienté vers le marché américain à la fin du XXe siècle, le panga a ensuite été redirigé vers l'Europe et l'Asie suite aux barrières douanières américaines visant à limiter la concurrence avec le poisson-chat américain.

Elevage du Panga au Vietnam sur le Mékong

Pangasius Bocourti vs. Pangasianodon Hypophthalmus : Deux Espèces, Deux Destinées

Il est important de distinguer le Pangasianodon hypophthalmus (anciennement Pangasius sutchi) du Pangasius bocourti (anciennement Pangasius pangasius), également appelé Panga ou « Ca basa » au Viêt Nam.

Le Pangasius bocourti était traditionnellement élevé dans des cages flottantes pour l'exportation. Sa chair blanche est appréciée pour sa tendreté et son fondant, dus à un taux élevé de graisse périviscérale (pouvant atteindre 30 % du poids vif). Cependant, cette richesse en graisse soulève des inquiétudes quant à une possible bioaccumulation de polluants liposolubles. De plus, le Pangasius bocourti se reproduit mal en captivité, avec une faible fécondité naturelle (5 000 à 7 000 œufs par kg de femelle), nécessitant un traitement hormonal et une nourriture vivante spécifique pour ses alevins aux premiers stades.

Le Pangasianodon hypophthalmus, quant à lui, était autrefois presque exclusivement élevé en étangs extensifs, se nourrissant d'eaux usées et d'effluents divers. Il était principalement vendu localement, sur les marchés du delta, souvent à l'état frais. Sa chair est généralement jaunâtre, moins tendre et potentiellement sujette à un goût de vase s'il est élevé dans des étangs fermés ou sur le fond. Sa chair est également moins grasse que celle du Pangasius bocourti. Pour ces raisons, le Pangasianodon hypophthalmus semble avoir largement supplanté le Pangasius bocourti dans la production d'exportation. En 2007, il représentait plus de 95 % des pangas exportés. Sa production en cages flottantes au Viêt Nam a débuté dans les années 1970. En 1994, 15 000 tonnes de chaque espèce étaient élevées, les juvéniles étant nourris avec des alevins issus de la pêche.

En 2005, le Viêt Nam aurait produit environ un million de tonnes de poissons d'aquaculture, dont 30 % (350 000 tonnes) étaient des Pangasiidae, de manière de plus en plus contrôlée et industrielle, principalement dans le delta du Mékong. La production exportée de Pangasius, exclusivement sous forme de filets congelés, s'élevait à environ 300 000 tonnes en 2005, provenant de douze usines du sud-est asiatique.

Le Panga sur les Marchés Mondiaux : Succès et Controverses

Dans les années 2010 à 2020, le panga vietnamien (Pangasianodon hypophthalmus) a fait l'objet d'une campagne de dénigrement aux États-Unis, orchestrée par les pisciculteurs américains. Malgré ces controverses, le panga rencontre un vif succès sur les étals des poissonniers et dans les hypermarchés, notamment en raison de son prix compétitif. Ses filets blancs, sans arêtes et à la chair au goût peu prononcé, conviennent particulièrement aux préférences des consommateurs occidentaux. Les Vietnamiens ont effectivement joué un rôle clé dans le lancement de cette espèce sur le marché mondial vers 1996-1997.

Si le panga n'est pas destiné à la commercialisation, il peut vivre jusqu'à vingt ans. Dans la nature, il se reproduit une à deux fois par an, produisant environ 2 000 œufs par ponte. Cependant, grâce à l'ovulation artificielle, il est possible d'obtenir jusqu'à 500 000 alevins par ponte. Ce processus d'ovulation artificielle implique l'utilisation d'hormones, notamment l'hCG.

Les bassins d'élevage du panga ont généralement une taille de 500 m², avec une profondeur de 2,5 à 3 mètres. Un barrage est installé pour gérer le débit d'eau. Comme l'homme ou le cochon, le panga est omnivore. Après une période de croissance, il atteint un poids commercial de 900 grammes à 1,5 kg. Il est ensuite transporté chez un industriel pour être découpé et congelé, un processus essentiel pour préserver sa qualité durant le transport vers les pays occidentaux.

Filets de panga prêts à être emballés

Aspects Sanitaires et Défis de l'Aquaculture

Les aspects sanitaires liés à la consommation de panga font l'objet de discussions. Le risque de présence de contaminants dans la chair, ainsi que l'utilisation d'antibiotiques (parfois opaques quant à leur légalité selon les normes de la FAO ou des réglementations américaines et européennes) dans les élevages, sont des préoccupations. Des cas d'antibiorésistance ont été détectés dans la flore bactérienne des poissons d'élevage.

Le Panga en Aquarium : Une Espèce Délicate

En raison de sa taille potentielle et de sa vitesse de croissance, le Pangasianodon hypophthalmus n'est généralement pas recommandé pour les aquariums domestiques, sauf dans de très grands volumes et en groupe d'au moins cinq individus pour les jeunes. Ce poisson est réputé pour être facilement effrayé, ce qui peut le pousser à se blesser contre les parois ou les éléments de décor lorsqu'il cherche à fuir. Bien qu'il vive dans des eaux généralement troubles et possède une mauvaise vue, il dispose d'un odorat développé. Son caractère migrateur et son besoin d'exploiter de vastes étendues d'eau, y compris les zones inondées pour se nourrir, rendent son élevage en aquarium peu aisé. Son allure juvénile, rappelant un petit requin, peut séduire les aquariophiles débutants, qui ignorent souvent les dimensions qu'il peut atteindre à l'âge adulte.

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