Le cinéaste Denys Arcand, figure reconnue du cinéma québécois et international, exprime une profonde inquiétude face à la montée de la haine dans le discours public contemporain. « Je ne m’explique pas la haine ! » lance-t-il, constatant que ce sentiment « gonfle comme jamais ». Cette observation, loin d'être une simple anecdote personnelle, résonne avec des phénomènes plus larges, des tensions géopolitiques aux dynamiques sociales internes, révélant une fracture profonde dans le tissu de nos sociétés.
L'Érosion du Bien Commun et la Culture de l'Échange
Denys Arcand, habitué des séjours prolongés aux États-Unis, déplore le « scénario » qui s'y joue et qui, selon lui, « percole dans le monde entier ». Il constate avec étonnement cette « fascination par la haine qui existe désormais dans nos milieux ». Il est devenu, remarque-t-il, « quasi courant, de se faire traiter ‘de fumier, de traître, d’ordure, de tout ce que vous voulez’ ». Lui-même en a fait l'expérience, malgré une attitude personnelle qui rejette l'insulte et la détestation généralisée, ne réservant son aversion qu'à des figures comme Poutine ou Bachar al-Assad.
Cette escalade verbale et cette intolérance semblent indiquer une disparition de l'idée même du « bien commun » dans le discours public. Arcand souligne que cette tendance n'est pas confinée aux États-Unis. Il pose la question fondamentale : « Comment faire société désormais ? » Il observe que « quelque chose s’est brisé », et s'inquiète pour « ces gens qui prennent le parti de haïr à ce point, comme s’il s’agissait là d’un moteur qui anime leur vie ». Il évoque l'époque où les élites dialoguaient, où « les Kennedy parlaient aux Rockefeller et les Rockefeller parlaient au Kennedy », contrastant avec la situation actuelle où « toute conversation est complètement coupée ».
Cette rupture du dialogue a des implications directes sur la culture, comme en témoigne la sortie fracassante de Robert De Niro à Cannes, ou encore les propos de Donald Trump sur le cinéma américain. Trump, qui « ne comprend rien au cinéma ni à la culture en général, qui est faite d’échanges », envisageait l'industrie cinématographique « de la même façon que l’industrie automobile », suggérant l'application de tarifs pour relancer la production. Denys Arcand, en revanche, met en avant le travail de réalisateurs comme Denis Villeneuve et souligne que ce qui recule, ce n'est pas le cinéma américain, mais le cinéma étranger, dont la place a été conquise par les cinémas nationaux, et au Québec, par les films québécois.

Il regrette ainsi la difficulté à accéder à des œuvres comme Perfect Days de Wim Wenders, un film qu'il considère comme un « pur chef-d’œuvre », et déplore que nos sociétés aient « réduit leurs exigences en matière de culture ». Cela illustre une tendance plus large où la complexité et la nuance sont sacrifiées au profit de réactions simplistes et émotionnelles.
La Faillite des Sociétés Libérales et l'Effondrement des Infrastructures
La foi aveugle dans des figures comme Donald Trump, qui semblent aller à l'encontre des intérêts de ceux qui les soutiennent, est un autre mystère que soulève Arcand. Il rappelle que les leçons économiques sur les méfaits des barrières tarifaires, connues depuis des siècles, semblent avoir été oubliées. Pour lui, cette situation traduit « la faillite de nos sociétés libérales » sur de nombreux plans.
Cette faillite se manifeste concrètement par l'effondrement des infrastructures. L'exemple de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont est édifiant : « C’est inimaginable ! Comment une affaire pareille a-t-elle même pu être possible tandis qu’on continuait de discuter, comme si tout allait se corriger par des réformettes ? » Le témoignage d'une amie hospitalisée brosse un tableau « épouvantable », où l'on serait « mieux soigné à New Delhi ou à Kinshasa ». Cette inertie face à la dégradation des services publics - écoles, routes, hôpitaux - est sidérante.
Même dans des pays comme la France, l'Angleterre ou l'Allemagne, ces problèmes sont présents. Au Québec, le projet du « troisième lien » incarné par M. Legault, que certains qualifient de « nationaliste-conservateur », est vu par Arcand comme une obstination insensée, rappelant une certaine lignée politique mais se distinguant par une forme d'entêtement qui frise la folie. « Ils nous rendent fous », constate-t-il, citant Sophocle : « Les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre. »
Au-delà des enjeux immédiats, la question environnementale, bien que ne menaçant pas directement Arcand à son âge, est un « problème, réel et terrible » qui préoccupe.
L'Histoire comme Point de Départ et l'Évolution d'un Cinéaste
Le parcours de Denys Arcand est indissociable de son intérêt pour l'Histoire. C'est son étude de l'Histoire, auprès de maîtres comme Maurice Séguin, Michel Brunet et Jean Blain, qui l'a conduit au cinéma. C'est en tant qu'historien qu'il a été engagé à l'Office National du Film du Canada (ONF) par Fernand Dansereau.
Son expérience sur le documentaire On est au coton (1970) a été marquante. Issu d'un milieu ouvrier, il a découvert la réalité du travail en usine, qu'il a qualifiée d'« horrible ». Il y a également constaté que la révolution annoncée n'allait pas se produire, les ouvriers ayant des revendications syndicales mais n'étant pas révolutionnaires. Sa franchise lui a valu des reproches.
L'ONF a évolué, et Denys Arcand avec lui, s'orientant vers la fiction. Il affirme ne pas vouloir « refaire toujours le même film », acceptant que certains le suivent et d'autres non.

La Fin d'une Ère Cinématographique ?
À la question d'un nouveau film, Arcand répond par la négative, n'ayant « strictement rien en tête ». Il y voit peut-être un signe, car « Je ne reçois plus la visite des muses ». Si jusqu'à son dernier film, Testament (2023), il avait une idée de ses projets futurs, cette fois est différente. Il évoque le cas de David Cronenberg, qui avait annoncé la fin de sa carrière avant de réaliser un nouveau film, laissant une porte ouverte à une éventuelle reprise d'activité.
En attendant, Denys Arcand consacre son temps à l'écriture d'un livre d'anecdotes et de souvenirs, abordant le cinéma, ses parents et son époque au Collège Sainte-Marie. Il retrouve avec plaisir d'anciens camarades, évoquant leurs exploits sportifs passés et la réalité du grand âge. Il exprime une philosophie de vie empreinte de sérénité : « Je crois seulement que j’ai fait le mieux que j’ai pu. »
L'Affaire Griveaux : Un Complot 2.0 et la Tyrannie de la Visibilité
Le texte aborde ensuite l'affaire Benjamin Griveaux, analysant les rôles de Piotr Pavlenski, Alexandra de Taddeo et Juan Branco. Cette affaire est présentée comme un « complot de haut niveau digne de la guerre froide », soulevant des questions sur les manipulations et les liens potentiels avec la Russie de Poutine.
Piotr Pavlenski, artiste performeur controversé, est décrit comme une figure radicale, dont les actions antisystème ont pris une tournure plus « minable » dans l'affaire Griveaux, s'éloignant de ses cibles politiques plus élevées comme Poutine. Alexandra de Taddeo, étudiante intéressée par la politique, se retrouve au cœur d'une relation intime avec Griveaux, puis devient la maîtresse de Pavlenski, et ses vidéos intimes se retrouvent divulguées. Juan Branco, avocat radical, est présenté comme un conseiller potentiel de Pavlenski dans cette affaire.
Benjamin Griveaux est dépeint comme une victime de la « cruauté du monde 2.0 », où la transparence absolue est exigée des politiques et le concept de vie privée disparaît. Philippe Guibert, cité dans le texte, parle de « la Tyrannie de la visibilité » et de la « condamnation réputationnelle de l’ennemi ». Dans cette « république des puritains et des vertueux », ce n'est plus ce qui est légal qui compte, mais ce qui est moral. Griveaux n'a pas pu affronter le « tribunal des bien-pensants ».
L'affaire est comparée aux Kompromat du KGB, des vidéos sexuelles utilisées pour faire chanter des personnalités. L'idée d'une instrumentalisation par la Russie est évoquée, mais le texte suggère que la vérité est « plus près de nous et presque plus inquiétante ».
Affaire Benjamin Griveaux: ce que l'on sait sur les gardes à vue de Piotr Pavlenski et sa compagne
Ce qui se joue est un « scénario 2.0 à l’heure du post modernisme et du post politique ». Les acteurs ne sont plus les États, mais des individus agissant comme des « snipers de la vie privée et de la démocratie », utilisant les réseaux sociaux comme arme de propagande massive. Le phénomène du revenge porn, la dénonciation des politiques comme menteurs et exploiteurs, la conservation de vidéos intimes, ou encore les menaces contre des universitaires, sont autant d'exemples de cette nouvelle forme d'activisme.
La démocratie n'est pas compromise par des complots classiques, mais par une haine du système si profonde que tout ce qui le déstabilise est jubilatoire. La technologie et les réseaux sociaux ne sont que des instruments. L'idée qu'une nouvelle loi suffirait à résoudre cette crise est illusoire. Il est crucial de comprendre pourquoi cette haine est si violente, et pourquoi elle s'est cristallisée sur la personne d'Emmanuel Macron.
La Corée du Nord et l'Art de la Provocation par le Fumier
Dans un registre différent, le texte rapporte un événement géopolitique singulier : la Corée du Nord a envoyé des centaines de ballons transportant des « déchets et du fumier » vers la Corée du Sud. Cette provocation, qualifiée d'étrange, a nécessité la mobilisation d'équipes d'intervention chimique et explosive par l'armée sud-coréenne.
Cette campagne de ballons intervient alors que le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un exhorte ses scientifiques à surmonter l'échec du lancement d'un satellite et à développer des capacités de reconnaissance spatiale, cruciales pour contrer les activités militaires américaines et sud-coréennes. Kim Jong Un a également mis en garde contre des « actions écrasantes » contre la Corée du Sud, qualifiant les exercices militaires sud-coréens de « défi militaire direct ».

En représailles contre des militants sud-coréens ayant fait voler des tracts de propagande anti-Pyongyang, la Corée du Nord a donc recouru à cette méthode peu orthodoxe. Les ballons transportaient divers types de déchets et de fumier, et les autorités ont conseillé aux civils de ne pas toucher ces objets et de signaler leur découverte. Des photos montrent des déchets éparpillés, et il est mentionné que des activités similaires en 2016 avaient causé des dommages.
Le vice-ministre nord-coréen de la défense a déclaré que ces actions étaient une « action de représailles » contre la distribution de tracts.
L'Échec du Satellite et la Course à l'Armement Spatial
L'échec du lancement du satellite nord-coréen est un revers pour Kim Jong Un, qui avait prévu d'en lancer trois autres en 2024, après la mise en orbite du premier en novembre dernier. Ce lancement avait suscité des critiques internationales, l'ONU interdisant à la Corée du Nord de tels lancements, considérés comme des tests de technologie de missiles à longue portée.
La Corée du Nord maintient son droit à lancer des satellites et à tester des missiles face à ce qu'elle perçoit comme des menaces militaires américaines. Kim Jong Un considère les satellites espions comme essentiels pour surveiller les activités américaines et sud-coréennes et renforcer la dissuasion nucléaire. Il a déclaré que malgré l'échec, il ne faut « jamais se sentir effrayé ou découragé, mais redoubler d’efforts ».
L'utilisation d'un moteur-fusée à oxygène liquide et à pétrole suggère une tentative de développement d'un lanceur spatial plus puissant. L'aide technologique extérieure, potentiellement russe, est évoquée, dans le contexte du rapprochement entre Kim Jong Un et Vladimir Poutine.
La Surveillance Orwélienne et la Pensée Unique
Le texte conclut en revenant à la thématique de la surveillance et de la pensée unique, faisant référence à 1984 de George Orwell. La phrase « Big Brother is watching you » résonne avec l'omniprésence des écrans et la surveillance des individus. La question posée est rhétorique : si la pensée unique demande de voir cinq doigts alors qu'il y en a quatre, combien en voit-on ?
L'extrait d'Orwell décrit un monde où la propagande et la haine sont orchestrées, où les individus sont poussés à une « extase hideuse de peur et de haine ». La « novlangue », un langage simplifié et contrôlé, vise à limiter la pensée. Des concepts comme le « penser » sont remplacés par des termes uniques, et la formation des mots vise à réduire la complexité et la nuance.
La description de la cage rectangulaire avec un masque d'escrime, et la réaction de panique de Winston, évoquent la peur de l'inconnu et la torture psychologique. O'Brien, dans son dialogue avec Winston, fait référence à la panique des rêves, au « mur de ténèbres » et au « rugissement dans vos oreilles ».
Ces différentes facettes, de la haine politique aux provocations géopolitiques, en passant par la surveillance et la manipulation de la pensée, convergent pour dresser le portrait d'un monde en proie à des tensions extrêmes, où les repères traditionnels s'effritent et où la communication, le dialogue et le respect mutuel semblent être des denrées rares. La haine, le fumier et l'ordure deviennent alors des métaphores d'un mal-être collectif profond, révélant les fragilités de nos sociétés libérales face aux défis du XXIe siècle.