L'année 1685 résonne comme un écho sinistre dans l'histoire des colonies françaises. Elle fut marquée par deux événements d'une portée capitale : la promulgation du Code Noir en mars, qui officialisa le statut des esclaves aux Antilles, et la révocation de l'Édit de Nantes en octobre, qui mit fin à la tolérance religieuse pour les protestants. Ces deux décrets, émanant de l'autorité absolue de Louis XIV, visaient à affirmer un pouvoir royal sans partage, au détriment des minorités, qu'elles soient de couleur aux Amériques ou de confession protestante dans le royaume.
Le Code Noir : Un Cadre Légal pour l'Esclavage
Initiée par Jean-Baptiste Colbert avant sa disparition en 1683, l'ordonnance de mars 1685, intitulée « sur les esclaves des îles de l’Amérique », légalisa et structura la pratique esclavagiste dans les possessions françaises outre-mer. Cet édit, qui ne sera aboli qu'en 1848, à l'occasion de la seconde abolition de l'esclavage, façonna durablement la condition des personnes asservies.
Il est crucial de noter que l'article premier du Code Noir ne concerne pas directement les esclaves mais les juifs. L'édit visait d'abord à imposer une uniformité religieuse, ordonnant aux officiers royaux de chasser des îles « tous les juifs qui y ont établi leur résidence », sous peine de confiscation de leurs biens. En 1685, la priorité de Louis XIV était d'imposer le catholicisme, bannissant ainsi les juifs des colonies comme ils l'avaient déjà été du royaume.
Les articles suivants abordent la religion des esclaves, stipulant qu'ils devaient être baptisés et catéchisés, et qu'ils devaient assister à la messe, avec un repos accordé le dimanche et lors des fêtes religieuses. D'autres dispositions concernaient leurs conditions matérielles : ration alimentaire, vêtements, et soins médicaux en cas de maladie. Le corps de l'esclave était perçu comme un outil de travail qu'il fallait maintenir en état de fonctionnement.
L'article 44 du Code Noir cristallise la philosophie esclavagiste : les esclaves y sont définis comme des « biens meubles », faisant partie intégrante du patrimoine de leur maître, assimilables à des marchandises pouvant être vendues avec l'habitation. Leur statut juridique, y compris la transmission de la filiation, était lié à celui de la mère. Seul l'affranchissement conférait une personnalité juridique, encadrée par les articles 55 à 59.
La majorité des articles restants traitent du maintien de l'ordre, des interdictions et de la répression. Il était interdit aux esclaves de posséder des armes, de se rassembler, sous peine de châtiments corporels sévères, incluant des mutilations (oreilles ou jarrets coupés) ou des marques indélébiles (la fleur de lys sur l'épaule en cas de « marronnage », c'est-à-dire de fuite). Les vols étaient punis de coups de fouet, et les atteintes à la personne du maître ou de sa famille pouvaient entraîner la peine de mort.
Le Code Noir, en encadrant la condition des esclaves, officialisait et légitimait le principe de hiérarchie socioraciale qui en était le fondement. Bien qu'il régulât marginalement la pratique des maîtres, il entérinait l'institution esclavagiste sur les plans politique, moral et religieux. Cependant, sa mise en œuvre se heurta à la résistance des esclaves et à la réticence de certains maîtres.
Avant l'Esclavage : Les Premiers Habitants des Antilles
Avant l'arrivée des Européens, les Antilles étaient habitées par des populations amérindiennes, originaires d'Amérique du Sud, qui pratiquaient l'agriculture du coton et du manioc, et excellaient dans la poterie.
Les Kalinagos : Un Peuple aux Mœurs Distinctes
L'archipel des Antilles, composé de centaines d'îles, était peuplé avant l'arrivée des Occidentaux par des Amérindiens que les Européens nommèrent « Caraïbes », mais qui s'appelaient entre eux les Kalina. Les hommes utilisaient le terme « Kalinagos » et les femmes « Kaliponam ». Ce peuple se distinguait par l'usage de deux langues distinctes, une pour les hommes et une pour les femmes, reflétant une séparation stricte des rôles : les hommes étaient chasseurs, guerriers et défricheurs, tandis que les femmes se consacraient à l'agriculture, au portage, au filage du coton et à la préparation du manioc.
L'arrivée des premiers Européens, les Espagnols, marqua le début d'une longue période de rencontres, souvent conflictuelles, entre les autochtones et les envahisseurs. En 1619, lors d'une escale forcée près de la Martinique, des navigateurs français rencontrèrent des Kalinagos. Ces derniers, nus et peints en rouge, armés d'arcs et de flèches, se montrèrent amicaux une fois qu'ils eurent compris que les marins n'étaient pas des Espagnols. Un témoignage précieux de cette rencontre nous est parvenu grâce à l'« anonyme de Carpentras », qui séjourna plusieurs mois parmi eux et décrivit leurs coutumes.
Les Kalinagos considéraient les Européens, entièrement vêtus, comme des « contrefaits ». Ils appartenaient à une civilisation du corps nu, se frottant quotidiennement avec une peinture rouge, le « couchieue », mélangée à de l'huile de palme, pour se protéger du soleil et pour leur ornementation. Ils étaient décrits comme de petite taille, mais robustes et adroits, et curieux d'apprendre les langues et les mœurs des étrangers, qu'ils nommaient « banari » (compère ou ami).

La « Grande Transportation » : Traite, Déportation et Esclavage
L'esclavage moderne a pris racine aux Antilles. Les premiers Africains arrivés sur ces îles, vers 1493, accompagnaient Christophe Colomb en tant que domestiques. Un siècle plus tard, Espagnols et Portugais avaient étendu la pratique esclavagiste dans leurs possessions américaines, faisant de la traite négrière un pilier du commerce atlantique.
Les conditions de la « Grande Transportation », nom donné à la traversée transatlantique des esclaves, étaient effroyables. La mortalité durant le voyage oscillait entre 13% et 25%, causée par la durée du trajet, l'entassement, et les conditions d'hygiène déplorables qui favorisaient la propagation des maladies. Les équipages des navires négriers usaient d'une violence extrême pour maintenir l'ordre parmi les centaines d'Africains entassés dans les cales, recourant à des instruments de torture tels que le fouet, les menottes et les fers. Malgré cela, des révoltes éclataient, et certains captifs parvenaient à prendre brièvement le contrôle des navires. D'autres choisissaient le suicide collectif ou individuel en se jetant à la mer. La traite négrière atlantique a coûté la vie à des millions de personnes ; on estime qu'environ 5 millions des 14 millions d'esclaves déportés au cours des XVIIe et XVIIIe siècles n'ont pas survécu à la traversée. L'historien Marcus Rediker souligne que ces « horreurs ont toujours été - et demeurent - centrales dans le développement du capitalisme mondial ».
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Premières Rébellions et l'Émergence de l'Habitation
Dès l'arrivée des Français, l'exploitation des terres des Antilles a rapidement pris une nouvelle dimension. En 1635, Pierre Belain d'Esnambuc prit officiellement possession de la Martinique au nom du roi. Initialement, le tabac, cultivé par les premiers colons, servait de monnaie d'échange. Cependant, vers le milieu du XVIIe siècle, la culture du tabac décline face à la concurrence, et les colons se tournent vers la canne à sucre. Cette nouvelle culture impose une organisation productive spécifique : l'habitation.
À la tête de l'habitation se trouvait le propriétaire, « maître de case », qui déléguait son autorité à un gérant. La terre était travaillée par des serviteurs blancs sous contrat (les « engagés ») et par des esclaves noirs. Les conditions de vie des esclaves étaient rudimentaires, comme en témoignent les vestiges archéologiques retrouvés sur les sites d'habitations, tels que des coquillages et des os de petits gibiers, indiquant que les esclaves devaient compléter les maigres rations alimentaires fournies par leurs maîtres.
Les premières révoltes d'esclaves éclatent rapidement. En 1639, à Saint-Christophe, plus de soixante esclaves s'enfuirent dans les bois, attaquant des colons isolés. La répression fut brutale : les révoltés furent traqués, et ceux qui ne parvinrent pas à s'échapper furent brûlés dans leurs cases ou écartelés publiquement. La terreur était utilisée comme moyen de dissuasion contre le marronnage.
Parallèlement, de 1636 à 1660, des escarmouches et des guerres de guérilla opposèrent les Kalinas aux colons français et anglais. Progressivement, les Européens chassèrent les autochtones des îles. Un traité de paix signé en 1660 laissa les petites îles de Saint-Vincent et de la Dominique aux Kalinagos, qui s'y réfugièrent et s'allièrent avec des Africains échappés d'un naufrage. Cette alliance entre opprimés donna naissance à une symbiose culturelle afro-amérindienne qui perdura jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. La vigueur des rébellions africaines et des guérillas caraïbes témoigne de la difficulté pour les puissances coloniales d'établir leur domination. La crainte d'une alliance entre esclaves et Kalinas fut une préoccupation majeure pour l'ordre colonial.
L'Esclavage et l'Ascension de la Canne à Sucre
L'essor de la culture de la canne à sucre dans les Antilles fut grandement stimulé par l'arrivée de planteurs hollandais, chassés du Brésil par les Portugais en 1654. Ils s'installèrent en Guadeloupe, apportant avec eux leur savoir-faire. Les Jésuites, arrivés en Martinique en 1640, obtinrent des concessions et devinrent, à la fin du siècle, propriétaires de plusieurs habitations sucrières, intégrant la production de sucre et la distillation d'alcool (rhum). Les « jardins d’esclaves » permettaient aux asservis de cultiver des vivres pour compléter leur alimentation.
Pour contrer la domination commerciale hollandaise, Colbert tenta d'imposer en 1664 un monopole sucrier à la Compagnie des Indes occidentales. Cette mesure provoqua des révoltes de colons entre 1665 et 1666. La production de sucre, destinée aux marchés européens et à la consommation en France, connut une croissance exponentielle. À la fin du XVIIe siècle, le sucre n'était plus réservé à l'aristocratie mais se diffusait dans les couches aisées de la société. Son usage s'étendit à la pharmacopée, aux desserts et confiseries, et fut amplifié par la popularité croissante des boissons coloniales comme le thé, le café et le chocolat. Cette demande accrue pour le sucré transforma progressivement les goûts, marquant un attrait grandissant pour les douceurs, particulièrement auprès des femmes, pour qui le sucré symbolisait le « doux » et le « tendre », des qualités associées à la féminité.