L'histoire de Caligula et de son cheval Incitatus est devenue emblématique de la folie et de la démesure impériale romaine. Les récits antiques, notamment ceux de Suétone et Dion Cassius, dépeignent un empereur aux penchants tyranniques, dont l'affection démesurée pour son destrier aurait atteint un sommet avec l'intention de lui conférer le consulat. Cependant, une analyse plus approfondie, croisant les sources antiques, les interprétations historiques modernes et les parallèles culturels, permet de nuancer cette image et de comprendre les motivations potentielles derrière cet acte apparemment absurde.
L'empereur Caligula : entre réalité historique et caricature tyrannique
Caius Julius Caesar Augustus Germanicus, plus connu sous le nom de Caligula, troisième empereur romain, a régné de 37 à 41 après J.-C. Son règne, initialement accueilli avec enthousiasme, s'est rapidement transformé en une période de pouvoir autocratique, marquée par la cruauté, la mégalomanie et des actes jugés extravagants. Les historiens antiques, Suétone et Dion Cassius en tête, ont dressé un portrait sévère de Caligula, le présentant comme un tyran vicieux, cruel et incestueux, dont les actions étaient souvent le fruit d'un dérèglement mental.

Ces récits, bien que riches en détails, sont aujourd'hui considérés par de nombreux chercheurs comme des constructions visant à dépeindre l'archétype du tyran plutôt qu'une représentation fidèle et équilibrée de l'empereur. L'historien Anthony A. Barret, par exemple, s'interroge sur la fiabilité de ce portrait négatif, suggérant que les sources antiques étaient intrinsèquement hostiles à Caligula. L'intention de nommer son cheval consul s'inscrit dans ce cadre, souvent interprétée comme une preuve irréfutable de sa folie.
Incitatus : plus qu'un simple cheval, un symbole de faveur impériale
Incitatus n'était pas un cheval ordinaire. Appartenant à Eutychus, un conducteur de char célèbre des "Prasini" (la faction verte des courses du cirque romain), Incitatus bénéficiait déjà d'un statut particulier. Caligula, fervent admirateur des courses et de la faction verte, portait une affection particulière à ce cheval.

Selon Suétone, Caligula prodigua à Incitatus des soins exceptionnels : une écurie de marbre, une mangeoire d'ivoire, des couvertures de pourpre et un harnachement orné de pierres précieuses. Il lui offrit même un palais, des esclaves et un mobilier digne d'un hôte de marque. Ces attentions, rapportées par Suétone, sont souvent citées comme des preuves de la démesure de Caligula.
L'intention de consulat : folie ou provocation politique ?
L'anecdote la plus frappante concerne l'intention présumée de Caligula de nommer Incitatus consul. Les sources antiques rapportent qu'il "voulait le faire consul". Cette affirmation, bien que souvent relayée comme une preuve de sa démence, mérite une analyse plus nuancée.
Plusieurs historiens, comme Régis F. Martin dans "Douze Césars : du mythe à la réalité", émettent des réserves quant à la véracité de cette intention. Martin suggère qu'il est "invraisemblable que Caligula ait véritablement voulu lui confier le consulat". Il avance que l'affection de Caligula pour Incitatus devait s'interpréter dans le contexte de l' imitatio Alexandri (l'imitation d'Alexandre le Grand), une pratique courante chez les empereurs romains qui cherchaient à s'identifier aux exploits d'Alexandre.
Dans cette optique, la démesure des honneurs accordés à Incitatus pourrait avoir eu une dimension politique et satirique. En élevant son cheval à un tel rang, Caligula aurait pu chercher à ridiculiser et à irriter les sénateurs, critiquant ainsi leur manque d'activité ou leur suffisance. Cette interprétation, avancée par des historiens comme Anthony A. Barret, suggère que le traitement d'Incitatus par Caligula était une manière de "ridiculiser et d'irriter les sénateurs, plutôt qu'à une preuve de sa folie".
L'héritage de l'anecdote : de la Rome antique à la caricature politique
L'histoire de Caligula et d'Incitatus a traversé les siècles, servant d'illustration à la folie du pouvoir et à la démesure des despotes. Son écho résonne jusque dans les caricatures politiques, comme celle de Charles Joseph Traviès de Villers en 1834.

Cette caricature, intitulée "Caligula fit son cheval président du Sénat", transpose l'anecdote antique à la monarchie de Juillet en France. Louis-Philippe y est dépeint en Caligula, désignant un maréchal (possiblement Mortier) en cheval, coiffé de la croix de la Légion d'honneur et portant une couverture marquée "PRESIDENCE". Cette réappropriation de l'histoire antique démontre la puissance symbolique de l'anecdote et sa capacité à critiquer le pouvoir en place, même des siècles plus tard.
L'allusion politique dans la caricature de Traviès suggère une interprétation de l'acte de Caligula comme une provocation délibérée envers les élites politiques. Le cheval, paré des insignes du pouvoir, devient le symbole d'une élite non méritante, nommée par favoritisme plutôt que par compétence.
Daniel Cohn-Bendit et la notion de "présidence chevaline"
L'héritage de cette anecdote se retrouve, d'une certaine manière, dans les débats politiques contemporains, comme le montre la trajectoire de Daniel Cohn-Bendit. Figure emblématique de Mai 68, militant libertaire, il a mené une carrière politique en Allemagne au sein du parti écologiste, avant de devenir député européen.

Favorable à une Europe fédérale, il a coprésidé le groupe Verts/ALE au Parlement européen. Sa carrière politique, marquée par des prises de position fortes et parfois controversées, a suscité des débats intenses. Bien que le lien direct avec l'histoire de Caligula soit anecdotique, la notion de "présidence chevaline" peut être vue comme une métaphore de situations où des figures politiques sont perçues comme peu qualifiées ou nommées par des jeux de pouvoir plutôt que par mérite.
La famille de Daniel Cohn-Bendit, d'origine juive allemande et ayant fui le nazisme, a également une histoire riche, marquée par l'engagement politique et la résistance. Son père, Erich Cohn-Bendit, était un avocat engagé auprès de mouvements de gauche, tandis que sa mère, Herta David, a travaillé dans un orphelinat pour enfants réfugiés. Cette histoire familiale, traversée par les persécutions et la clandestinité, a sans doute façonné la personnalité et l'engagement politique de Daniel Cohn-Bendit.
L'imitatio Alexandri et la construction de l'image impériale
L'exemple de Caligula et d'Incitatus s'inscrit dans une tradition romaine plus large de l' imitatio Alexandri. Les empereurs romains, cherchant à légitimer leur pouvoir et à se distinguer, s'inspiraient des gestes et de la geste d'Alexandre le Grand.
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Jules César, par exemple, fit ériger une statue équestre de son cheval Bucéphale. Auguste, quant à lui, fit élever un tombeau pour son cheval. Ces actes, bien que moins extrêmes que ceux attribués à Caligula, visaient à associer l'empereur à la grandeur et à la puissance d'Alexandre.
Dans le cas de Caligula, l' imitatio Alexandri pourrait être interprétée comme indirecte, une imitatio Cæsari, c'est-à-dire une imitation de César lui-même imitant Alexandre. L'affection pour Incitatus, poussée à l'extrême, aurait ainsi pu être une manière pour Caligula de se placer dans la lignée des grands conquérants et des empereurs divinisés, tout en jouant avec les codes et les attentes de l'élite romaine.
Conclusion : une histoire aux multiples facettes
L'histoire de Caligula nommant son cheval consul est plus qu'une simple anecdote de la folie impériale. Elle soulève des questions sur la nature du pouvoir, la construction de l'image politique et l'interprétation des récits historiques. Si la folie de Caligula n'est pas à exclure, il est tout aussi plausible que ses actes aient été empreints d'une dimension politique et satirique, visant à provoquer, à déstabiliser et à affirmer son autorité d'une manière non conventionnelle. L'héritage de cette histoire, à travers les siècles et les cultures, témoigne de sa puissance évocatrice et de sa capacité à interpeller notre compréhension du pouvoir et de la nature humaine.