Le retour du cheval au service de la collectivité : une tendance durable

L'idée d'utiliser des chevaux pour des tâches publiques, autrefois reléguée aux livres d'histoire, connaît un renouveau spectaculaire. Cette "traction hippomobile", terme désignant l'utilisation de chevaux comme force motrice pour des véhicules, réémerge avec force dans les années 2000. Plus de 250 communes en France, de toutes tailles, font désormais le choix de réintégrer le cheval dans leurs missions de services publics. Cette décision est motivée par une combinaison de facteurs économiques, écologiques et sociaux.

Cheval tirant une charrette de collecte de déchets dans une rue pavée

Une alternative économique et écologique

L'un des arguments majeurs en faveur du service hippomobile est son coût d'entretien, largement inférieur à celui d'un engin mécanique. Olivier Linot, président de la commission nationale des chevaux territoriaux, souligne qu'un cheval peut travailler une quinzaine d'années, "avec un coût d'entretien inférieur à celui d'un engin mécanique". Cette rentabilité économique, couplée à une empreinte écologique réduite, fait du cheval une option attrayante pour les collectivités soucieuses de leur budget et de leur impact environnemental. En effet, l'utilisation de chevaux permet de réduire la pollution de l'air, les nuisances sonores et la dépendance aux énergies fossiles, contribuant ainsi à des objectifs de développement durable.

Des missions diversifiées au-delà de la collecte

Si la collecte des déchets, notamment en centre-ville et en zones touristiques, est l'une des applications les plus visibles du service hippomobile, le cheval reprend du service dans une multitude d'autres tâches. L'arrosage des espaces verts, le ramassage scolaire, et même le transport de personnes sont autant de domaines où la traction animale démontre son efficacité et sa pertinence.

Le partenariat entre Sita, filiale de Suez Environnement, et les Haras nationaux, initié en 2008, témoigne de la volonté d'étendre ce dispositif. Concrètement, la collecte sélective de déchets s'effectue à l'aide d'une voiture tirée par un ou deux chevaux. Accompagné d'une meneuse et d'un ripeur, l'animal effectue sa tournée au pas, généralement le matin, pendant une durée maximale de trois heures continues, suivie d'une pause d'une heure pour se restaurer et se désaltérer. Cette organisation, validée par des experts des Haras nationaux, permet de collecter divers types de déchets : ordures ménagères, journaux, papier, carton, plastique ou déchets verts. Plus de 70 communes bénéficient déjà de ce partenariat.

collecte des dechets en traction animale Calvi

La sécurité et l'intégration en milieu urbain

L'intégration du service hippomobile en milieu urbain ne se fait pas au détriment de la sécurité ou de la fluidité du trafic. Le véhicule hippomobile doit respecter le code de la route au même titre qu'un véhicule motorisé. Les communes étudient la pertinence et l'insertion de l'itinéraire choisi pour éviter toute gêne à la circulation automobile existante et assurer la sécurité de tous. Des aménagements peuvent être envisagés, tels que la mise en place de panonceaux ou de voies réservées, pour faciliter la circulation des chevaux en ville.

À Beauvais (Oise), par exemple, plus de deux tonnes de verre sont collectées chaque semaine grâce à deux tournées hebdomadaires du cheval. Les communes ayant adopté cette pratique ont observé une progression significative du tonnage des emballages collectés, allant de 15% à 17%. Parmi les communes pionnières, on retrouve également Saint-Pierre-sur-Dives (Calvados), Étretat (Seine-Maritime) et Verdun (Meuse).

Un impact positif sur le tri et le recyclage

La collecte hippomobile répond également à des objectifs ambitieux fixés par le Grenelle de l'Environnement, notamment la conversion de 25% du transport routier vers des modes moins polluants et l'atteinte d'un taux de recyclage des déchets ménagers de 45% d'ici 2015.

Au-delà des chiffres, cette méthode de collecte a un impact notable sur la participation citoyenne au tri et au recyclage. Une étude d'Amorce et de l'Ademe confirme que ce type de collecte "permet de regagner la participation des non-trieurs". À Pont-Sainte-Marie (Aube), la mise en place de la collecte hippomobile en partenariat avec le prestataire Hippo-Ecolo a permis de réduire le taux de refus moyen de 12-15% à 4,5-5%. En 2011, le tonnage d'emballages ménagers recyclables collecté dans cette commune atteignait 110 tonnes. Sur d'autres collectivités, le prestataire a même mesuré des évolutions de tonnages allant jusqu'à 25%. Le bilan carbone de ces opérations est également amélioré de 65%. De plus, on observe une augmentation significative des soutiens à la tonne triée et une réduction du coût de gestion des déchets, avec un quasi triplement des soutiens à l'éco-organisme Eco-Emballages constaté à Pont-Sainte-Marie en 2011.

L'évolution du fiacre : du transport de personnes à l'assistance électrique

Le terme "fiacre" désigne un ancien véhicule hippomobile urbain destiné au transport de passagers, généralement doté de quatre roues et de suspensions. Développé au XIXe siècle pour répondre aux besoins de la classe moyenne, il fut progressivement supplanté par les transports en commun et les taxis automobiles. Tiré par un ou deux chevaux, le fiacre était une voiture de louage conduite par un cocher, effectuant des transports à la demande pour une durée déterminée.

L'histoire des fiacres à Paris remonte au XVIIe siècle avec l'octroi de concessions à des propriétaires de carrosses. En 1855, la "Compagnie impériale des voitures" (CIV) fut fondée, regroupant plusieurs compagnies de transport de passagers sous concession de la ville. Les tarifs étaient fixés à l'heure, avec des prix pouvant atteindre 20 francs, bien que la moyenne fût de 2 francs. Au fil du temps, la CIV évolua pour devenir la "Compagnie des petites voitures" puis la "Compagnie générale des petites voitures" (CGPV), qui prit un monopole incluant les services de transport automobile. À la fin du XIXe siècle, les fiacres parisiens étaient numérotés et soumis à des droits de stationnement et annuels.

Illustration ancienne d'un fiacre parisien dans une rue animée

L'innovation au service du bien-être animal et de l'efficacité

Le XXIe siècle voit une évolution majeure dans l'utilisation de la traction animale avec l'émergence des véhicules hippomobiles à assistance électrique (VHAE). Ces véhicules ne visent pas à remplacer le cheval, mais à le soutenir dans son travail, préservant ainsi son bien-être et augmentant son efficacité. L'assistance électrique permet au cheval de travailler sans produire d'efforts excessifs, notamment dans les situations de fortes pentes ou de charges importantes.

Le principe est simple : lorsque l'effort nécessaire au déplacement du véhicule dépasse un seuil défini par le meneur, le moteur électrique prend le relais. Cette assistance, modulable à souhait, est alimentée par des batteries rechargeables, notamment grâce à un système de récupération d'énergie lors du freinage. Le freinage lui-même est un élément crucial, combinant freins à disques à l'avant et freins à tambour à l'arrière, avec un système de freinage combiné mécanique et électrique. L'autobreak, en particulier, permet aux chevaux de récupérer et à la batterie de se recharger lors des descentes.

Des études menées par des institutions comme le Haras national Suisse et l'IFCE ont démontré l'intérêt de cette technologie pour le bien-être des chevaux, réduisant significativement les signes d'inconfort et permettant une traction plus homogène sur l'ensemble du parcours. Les meneurs apprécient également la facilité d'utilisation de la console de réglages et la sécurité accrue.

Un investissement pour l'avenir

L'acquisition d'un véhicule hippomobile à assistance électrique représente un investissement, avec un coût moyen d'environ 35 000 € pour un véhicule 12 places clé en main. Cependant, cet investissement est rapidement rentabilisé par les gains en termes d'efficacité, de confort de travail pour les chevaux et de valorisation de l'image de l'entreprise ou de la collectivité.

Ces innovations, loin de reléguer le cheval au rang de simple attraction touristique, le positionnent comme un partenaire essentiel dans la transition vers des services publics plus durables et respectueux de l'environnement. L'assistance électrique permet d'envisager une fin de carrière plus douce pour les chevaux âgés et une formation progressive pour les plus jeunes, tout en répondant aux attentes d'une clientèle de plus en plus attentive au bien-être animal.

L'exemple de Vendargues : une coopération interspécifique réussie

La commune de Vendargues, dans le sud de la France, illustre parfaitement cette synergie entre humains et équidés. Depuis plus de onze ans, chevaux et humains coopèrent pour offrir des services originaux de collecte des déchets et de ramassage scolaire. L'étude menée sur cette commune met en lumière le rôle des chevaux en tant que "coworkers", s'inscrivant dans une approche de "collectif de travail interspécifique".

Cheval tirant une calèche scolaire dans une rue de Vendargues

Le service hippomobile de Vendargues comprend huit chevaux, dédiés au ramassage scolaire et à la collecte des déchets. Le travail est organisé de manière à respecter les capacités des chevaux, avec des harnais adaptés et un suivi attentif de leur bien-être. Les meneurs et les grooms forment une équipe soudée, où la communication et l'entraide sont essentielles.

Les chevaux de Vendargues, appartenant en grande partie à la mairie, sont considérés comme des membres à part entière de l'équipe. Quignon, par exemple, est réputé pour son endurance et son caractère imperturbable, tandis que Quintus, malgré un tempérament plus difficile, forme une paire solide avec Quignon. Cette approche novatrice, qui intègre les animaux dans les sciences du travail, révèle l'importance de la "rationalité relationnelle" dans le fonctionnement des services hippomobiles.

Les enquêtes menées à Vendargues, basées sur des enregistrements audio et vidéo, ont permis de dresser un portrait détaillé du travail des chevaux et de leur relation avec les humains. Le ramassage scolaire, assuré par des calèches tirées par un ou deux chevaux, mobilise des équipes de meneurs et de grooms. La collecte des déchets, quant à elle, est effectuée par l'entreprise Urbaser en partenariat avec la mairie.

L'organisation du travail à Vendargues met en évidence que les employés, bien que statutairement agents municipaux, consacrent une partie de leur temps aux chevaux. Cette polyvalence, couplée à un attachement sincère aux animaux, contribue à la réussite du service. Les chevaux sont pansés avant et après chaque sortie, et leur préparation à l'attelage prend environ 1h à 1h30.

La reconnaissance du "travailler animal", au-delà de la simple prescription du travail, est un enjeu majeur. Les chevaux, comme les humains, ont des besoins spécifiques liés à leur insertion dans le travail, notamment le besoin de reconnaissance, qui contribue au plaisir au travail. Les études menées à Vendargues démontrent que les chevaux s'engagent dans leur travail et que leur activité organisée ne relève pas du simple instinct, mais s'inscrit dans un champ de travail réel.

L'exemple de Vendargues, loin d'être isolé, témoigne d'une tendance de fond : le cheval territorial, autrefois symbole d'une époque révolue, redevient un acteur clé des services publics, alliant efficacité, respect de l'environnement et lien social. Le développement de technologies comme l'assistance électrique ne fait qu'amplifier ce potentiel, ouvrant la voie à de nouvelles applications et à une intégration encore plus poussée du cheval dans nos villes.

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