La gestion des parasites digestifs chez les équidés est une préoccupation majeure pour garantir leur santé et leur bien-être. Pendant de nombreuses années, la pratique courante consistait à vermifuger systématiquement les chevaux à intervalles fixes, sans toujours évaluer la charge parasitaire réelle de l'animal. Cette approche, bien qu'ayant eu son utilité par le passé, est aujourd'hui remise en question par l'émergence de résistances parasitaires et la nécessité de préserver l'efficacité des traitements à long terme, tout en minimisant l'impact environnemental.
Comprendre l'Infestation Parasitaire Équine
Les parasites digestifs, principalement les nématodes (strongles, ascaris, oxyures) et les cestodes (ténias), peuvent infester les chevaux de diverses manières. Le cycle parasitaire débute généralement par l'excrétion d'œufs dans les crottins par un cheval infesté. Ces œufs éclosent ensuite dans l'environnement, évoluant en larves qui sont ingérées par d'autres chevaux lors du pâturage ou par ingestion d'eau et d'aliments contaminés.
Les petits strongles représentent une préoccupation majeure. Ces parasites s'enkystent dans la paroi du gros intestin, développant une forte résistance aux vermifuges. Ils sont principalement responsables de diarrhées sévères et peuvent être mortels chez les chevaux de moins de six ans. Un traitement ciblé au printemps et/ou à l'automne est souvent recommandé pour ces parasites.
Les ténias forment des œufs ou des paquets de vers observables dans les crottins, et peuvent également être détectés par coproscopie. Ils sont une cause fréquente de coliques, et un vermifuge est conseillé pour tous les équidés de plus de six mois vivant à l'extérieur, idéalement à l'automne avant les premiers gels.
Les oxyures résident dans le gros intestin et sont parfois visibles autour de l'anus de l'équidé, provoquant des démangeaisons caractéristiques qui poussent le cheval à se frotter la queue. Ils sont également détectables par coproscopie.
Les larves de gastérophiles s'installent dans l'estomac, résultant de l'ingestion d'œufs jaunes déposés par des mouches sur le pelage du cheval. En cas de forte infestation, elles peuvent entraîner des coliques.
Il est crucial de noter que le risque d'infestation dépend largement du mode de vie. Les chevaux vivant au pré ou en paddock sont plus exposés que ceux logés en box. Les risques d'infestation par les strongles en écurie sont généralement faibles.

Les Limites de la Vermifugation Systématique
Historiquement, les propriétaires d'équidés avaient pour habitude de vermifuger leurs chevaux trois à quatre fois par an, généralement aux changements de saison. Cette approche, appelée vermifugation systématique, consistait à administrer un vermifuge à dates précises, sans investigation préalable de la présence parasitaire. Cette pratique visait principalement à éradiquer les grands strongles, autrefois considérés comme les plus pathogènes chez les équidés adultes.
Cependant, l'avènement d'anti-parasitaires à large spectre a permis de contrôler efficacement ces grands strongles. Paradoxalement, cette utilisation intensive et non ciblée a conduit à l'apparition de résistances parasitaires, notamment chez les petits strongles, qui sont aujourd'hui les plus problématiques. De plus, l'utilisation répétée de vermifuges chimiques a des conséquences néfastes :
- Apparition de résistances parasitaires : L'administration régulière et rapprochée des molécules utilisées dans les vermifuges sélectionne les parasites résistants, rendant les traitements futurs moins efficaces. Ce phénomène crée un cercle vicieux où des doses de plus en plus importantes sont nécessaires pour obtenir un résultat.
- Impact sur la flore bactérienne : Les vermifuges chimiques, tout en éliminant les parasites, détruisent également la flore bactérienne bénéfique du tube digestif du cheval. Cette flore est essentielle au bon fonctionnement intestinal et à la digestion.
- Impact environnemental : Certaines molécules, comme l'ivermectine ou la mocténictine, sont toxiques pour les insectes coprophages (comme les bousiers), qui jouent un rôle crucial dans la dégradation des crottins et la lutte contre le parasitisme dans l'environnement.
- Coût et temps : Bien que perçue comme une solution simple, la vermifugation systématique représente un coût financier et un investissement en temps non négligeables, sans garantie d'efficacité réelle.
Face à ces constats, il est devenu impératif d'évoluer vers une approche plus réfléchie.
La Vermifugation Raisonnée : Une Approche Ciblée et Efficace
La vermifugation raisonnée, aussi appelée vermifugation sélective, repose sur le principe de n'utiliser de vermifuge chimique que lorsque cela est réellement nécessaire, c'est-à-dire lorsqu'un cheval est avéré être parasité. Cette démarche a pour objectif principal de préserver l'efficacité des molécules antiparasitaires pour les générations futures, de protéger la santé individuelle et collective des équidés, et de minimiser l'impact sur l'environnement.
Le pilier de cette approche est la coproscopie équine. Cette analyse de laboratoire, réalisée à partir d'un échantillon de crottins, permet de détecter et de quantifier la présence d'œufs de parasites digestifs. Elle offre une vision précise de la charge parasitaire d'un animal et guide la décision de vermifuger ou non.
Analyse de crottin chez le cheval ou l'âne, pour quels parasites ?
Comment Mettre en Place une Vermifugation Raisonnée ?
Réaliser des Coproscopies Régulières (FEC) : L'analyse des crottins permet de déterminer si un cheval excrète des œufs de parasites. L'objectif n'est pas d'atteindre un taux de "zéro œuf" en permanence, mais de classer les chevaux en catégories : faible, modéré ou fort excréteur. Les études ont montré une bonne stabilité de l'excrétion fécale d'œufs de parasites au cours de l'année, permettant un suivi fiable. La fréquence des coproscopies peut varier, mais un suivi trimestriel est souvent recommandé pour les chevaux considérés comme "à risque".
Identifier les Chevaux Forts Excréteurs : Il est scientifiquement établi que 15 à 30 % des équidés sont responsables de l'excrétion de 80 % des œufs de strongles. La vermifugation ciblée des chevaux les plus excréteurs est donc une stratégie clé. Les chevaux de moins de trois ans, qui n'ont pas encore développé une immunité complète contre le parasitisme, sont souvent plus sensibles et excrètent davantage d'œufs, contaminant ainsi davantage les pâtures.
Traiter Uniquement si Nécessaire : La recommandation générale est de vermifuger uniquement lorsque la coproscopie révèle un nombre d'œufs supérieur à un seuil défini, souvent autour de 200 à 500 œufs par gramme (EPG) de crottins, selon les espèces parasitaires et les recommandations vétérinaires. Les chevaux dont la coproscopie est négative ou montre une faible excrétion n'ont pas besoin d'être traités chimiquement à ce moment-là.
Vérifier l'Efficacité du Traitement (FECRT) : Après un traitement vermifuge, il est essentiel de réaliser une nouvelle coproscopie (FECRT - Fecal Egg Count Reduction Test) environ 14 jours après l'administration du produit. Cet examen permet de mesurer la réduction du nombre d'œufs par gramme. Un taux de réduction supérieur à 95 % indique que le vermifuge a été efficace. Si le taux est inférieur, cela peut signaler une résistance parasitaire à la molécule utilisée, nécessitant une réévaluation du choix du vermifuge.
Adapter le Traitement au Poids : Le sous-dosage d'un vermifuge est une cause majeure de développement de résistances. Il est impératif de vermifuger en administrant la dose exacte correspondant au poids réel du cheval. La mesure du périmètre thoracique (tour de cage thoracique) est une méthode fiable pour estimer ce poids. Il faut également s'assurer que le cheval avale l'intégralité du produit et ne le recrache pas.
Gérer les Pâturages : Les mesures de gestion du pâturage sont un complément indispensable à la vermifugation raisonnée.
- Ramassage des crottins : Bien que fastidieux, le ramassage régulier des crottins, surtout dans les paddocks où les chevaux passent beaucoup de temps, réduit considérablement la pression parasitaire en éliminant les œufs et les larves avant qu'ils ne puissent infester d'autres animaux.
- Pâturage tournant : Cette technique consiste à déplacer les chevaux entre différentes parcelles de pâturage. Cela permet d'éviter le surpâturage et de laisser le temps aux larves de parasites de mourir dans les parcelles non occupées, limitant ainsi leur cycle de vie.
- Pâturage mixte : L'association de différentes espèces animales sur une même parcelle (par exemple, chevaux et moutons) peut aider à réduire la charge parasitaire, car certains parasites sont spécifiques à une espèce.
- Rotation des parcelles : Éviter de faire pâturer les chevaux sur la même parcelle trop longtemps, surtout si elle est surpâturée, est une mesure préventive importante.
- Fauchage de l'herbe : Faucher l'herbe peut priver les larves de leur habitat et contribuer à réduire leur présence.

Les Limites de la Coproscopie et les Parasites Non Détectables
Il est important de reconnaître que la coproscopie, bien qu'essentielle, a ses limites. Elle ne permet pas de détecter certaines espèces de parasites, notamment :
- Les Ténias : Leur présence n'est pas systématiquement visible par coproscopie standard, bien que des méthodes spécifiques existent en laboratoire. Ils sont particulièrement présents chez les chevaux ayant accès au pâturage.
- Les Oxyures : Bien que parfois visibles dans les crottins, leur diagnostic est souvent basé sur l'observation des démangeaisons anales et la présence d'œufs autour de l'anus.
- Les Gastérophiles : Les œufs sont déposés sur le pelage et ingérés. La coproscopie ne détecte pas ces larves gastriques.
De plus, l'interprétation des résultats de coproscopie doit toujours être effectuée en tenant compte de l'âge de l'animal, de son statut (par exemple, jument gestante), de son état de santé général, et de la saison.
Les Pratiques Alternatives et Compléments Alimentaires
Face aux défis de la résistance parasitaire, des recherches sont menées sur des pratiques alternatives et des compléments alimentaires. Cependant, il est crucial de souligner qu'à ce jour, aucune recommandation scientifique solide ne valide l'efficacité de plantes ou de "vermifuges naturels" seuls pour contrôler de manière fiable les parasites digestifs. S'appuyer exclusivement sur ces méthodes peut conduire à des formes graves d'infestation, mettant en péril la santé du cheval.
Certains compléments alimentaires, comme ceux contenant de la terre de diatomée, sont proposés pour soutenir les défenses naturelles du cheval. La terre de diatomée, riche en silice, est censée créer un environnement peu propice au développement des parasites tout en étant douce pour le système digestif. Cependant, ces produits ne remplacent en aucun cas l'utilisation de vermifuges chimiques en cas de contamination avérée.
Des études sont en cours sur l'effet de certaines plantes, comme l'ail ou le sainfoin, mais les résultats sont encore mitigés ou non concluants pour une application généralisée.
L'Importance du Conseil Vétérinaire
La transition vers une vermifugation raisonnée nécessite une approche personnalisée. Le plan de vermifugation, que ce soit pour un effectif de chevaux ou un animal isolé, doit impérativement être discuté et établi en collaboration avec un vétérinaire. Ce dernier pourra évaluer les risques d'exposition aux différents parasites, prendre en compte le contexte spécifique de l'élevage (mode de vie, historique des traitements, présence de jeunes chevaux, etc.) et proposer un protocole adapté.
Le vétérinaire est également le mieux placé pour interpréter les résultats des coproscopies, choisir la molécule vermifuge la plus appropriée en fonction des parasites suspectés et des résistances connues dans la région, et conseiller sur le dosage correct.
Vers un Changement de Paradigme : Observer, Mesurer, Agir
La vermifugation raisonnée des équidés n'est pas une simple tendance, mais une évolution nécessaire pour préserver la santé de nos chevaux, garantir l'efficacité des traitements antiparasitaires pour l'avenir, et minimiser notre impact sur l'environnement. Il s'agit d'adopter une démarche proactive et éclairée, basée sur l'observation attentive, la mesure précise (via la coproscopie et le poids) et une action ciblée uniquement lorsque cela est justifié.
En adoptant ces bonnes pratiques, les propriétaires d'équidés contribuent à un avenir où les chevaux sont en meilleure santé, où les outils de lutte contre les parasites restent efficaces, et où l'écosystème est mieux préservé. La vermifugation raisonnée, c'est un engagement pour le bien-être animal et la durabilité.

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