Alex Lutz : Le Cheval Noir et le Cœur Étrange

Cheval blanc majestueux au pas sur une piste de cirque

Le spectacle d'Alex Lutz, "Sexe, grog et rocking-chair", présenté au Cirque d'Hiver, est une œuvre inclassable qui transcende le simple one-man-show. C'est une plongée intime et onirique dans les méandres du souvenir, un hommage poignant à un père disparu, Gérard Lutz. Loin des artifices conventionnels, Lutz nous invite dans un univers où se mêlent le cirque, le théâtre, le stand-up et une profonde tendresse, le tout porté par la présence énigmatique d'un cheval blanc, Nilo.

La Scène : Un Cabinet de Curiosités Émotionnel

Dès l'entrée en scène, le spectateur est frappé par la singularité de l'espace scénique. Au centre du chapiteau, une "montagne d’objets" s'offre à la vue : un gant de boxe, une lampe, des boules de pétanque en plastique, un antique répondeur à cassettes. Chaque pièce semble avoir été conservée "au cas où", évoquant une installation à la Boltanski. L'éclairage, jouant sur les ombres, transforme ce fatras hétéroclite en une œuvre d'art éphémère, un écho visuel aux fragments de vie que Lutz s'apprête à reconstituer. Cette accumulation d'objets personnels et apparemment disparates crée une atmosphère chargée de sens, chaque élément potentiellement porteur d'une histoire, d'un souvenir enfoui. C'est dans cet espace singulier, à la fois intime et théâtral, que le comédien va déployer son récit.

Le Cheval Blanc : Un Symbole de Présence et d'Absence

L'apparition d'un cheval blanc, magnifique et majestueux, marque le début du spectacle. Il entre au pas, tourne autour de la piste comme s’il traversait un rêve ou un souvenir. Ce n'est pas juste un accessoire, mais un véritable partenaire de scène, Nilo, un élégant lusitanien à la robe crème. Son rôle dépasse la simple présence physique ; il apporte une part de lyrisme et un regard sur notre animalité que le spectateur n'est pas près d'oublier. Le choix de cet animal, rappelant peut-être le monde équestre du "Cadre Noir" auquel le titre fait allusion, confère au spectacle une dimension supplémentaire, presque mythologique. Le cheval devient le réceptacle silencieux des émotions, le témoin de la reconstitution du puzzle du souvenir. C'est dans ce dialogue tacite entre l'homme et l'animal que se déploie une partie de la magie du spectacle.

Cheval blanc sur une piste de cirque avec un artiste

L'Absence comme Sujet Central

Le spectacle est avant tout une réponse à l'absence du père d'Alex Lutz, disparu il y a deux ans. Gérard Lutz souffrait du syndrome de Diogène, d'un cancer, et de bien d'autres maux pudiquement rangés sous le terme de dépression. La manière dont il est mort n'est pas le sujet ; le sujet, c'est l'absence, et ce qu'on fait avec. Alex Lutz transforme cette douleur en une création artistique, un moyen de donner forme à ce vide laissé par la disparition. Il reconstitue le puzzle du souvenir par fragments, au fil de sketches et d'imitations d'une lucidité troublante. Cette approche fragmentaire reflète la nature même du souvenir, souvent incomplet, discontinu, fait d'éclats et de sensations.

La Reconstruction du Souvenir : Métamorphoses et Imitations

Alex Lutz excelle dans l'art de la métamorphose. Il monte sur un cube noir et devient la tante baba-cool, l'ami de picole de son père, celui qui refusait de prononcer le mot "alcoolique". Il redescend, puis redevient le fils, naviguant ainsi entre les différentes figures qui ont peuplé la vie de son père et la sienne. Il faut voir Alex Lutz rejouer l'homme d'église récitant une homélie compassée, pleine de formules creuses, comme on en entend parfois aux obsèques quand celui qui parle ne connaît pas celui qui est parti. Cette imitation, d'une précision chirurgicale, souligne la distance qui peut parfois exister entre les mots prononcés et la réalité vécue. Il parvient à incarner avec une aisance déconcertante des personnalités diverses, offrant ainsi un portrait kaléidoscopique de son père et de son entourage.

L'humoriste démontre sa maîtrise de l'imitation, allant jusqu'à devenir "l'irrésistible homme-singe apprivoisant le cheval", une métaphore audacieuse de la relation humaine avec le monde animal, ou peut-être une manière de revisiter la propre lutte de son père pour "apprivoiser" sa vie. Il devient aussi une "désopilante paroissienne", prouvant sa capacité à incarner des rôles variés avec une justesse comique indéniable.

Le Parcours d'un Père : Illusions et Réalités Professionnelles

Alex Lutz revisite la vie de son père, ses illusions, son divorce, le défilé de belles-mères. Gérard, un temps assureur puis cadre supérieur dans les années Tapie, fut licencié de son entreprise au moment où la France adoptait les méthodes managériales américaines. Il tenta de se relancer en créant sa propre société avec une idée simple : tout se joue dès le message d'accueil sur le répondeur. Cette anecdote révèle une facette de Gérard Lutz : un homme animé par une idée fixe, une quête de perfection dans un monde qui lui échappait. L'épisode où il "capitonne les portes, met des serviettes sur les fenêtres pour insonoriser les lieux et exige le silence total à la maison avant d'enregistrer le message parfait" illustre sa détermination, mais aussi son isolement progressif. Les enfants, claquemurés dans leur chambre avec un livre, deviennent les victimes collatérales de cette obsession. Le reproche de "tourner les pages trop bruyamment" souligne l'absurdité d'une exigence qui mène à l'échec : les clients n'appelleront pas, et Gérard tombera malade.

Ancien répondeur téléphonique à cassettes

Le Corps comme Outil et comme Reflet

On le savait depuis "Catherine et Liliane" ou "Guy" (qui lui valut le César du meilleur acteur en 2019), Alex Lutz a une façon bien à lui de jouer avec son corps. Il l'étire, le transforme, le vieillit. Mais l'aime-t-il vraiment, ce corps qui est aussi son outil de travail ? Dans un moment d'une grande poésie, il décrit cet homme qu'il n'est pas, bien dessiné, avec des mollets saillants, "deux boules de muscle", des muscles nets, les fesses triangulaires, une pilosité géométrique avec la ligne pubienne qui remonte en étoile jusqu’à la poitrine. Et lui ? "Rien de tout ça. Je dis : « Moi, je suis une bougie. Je suis de l’encens. »" Cette déclaration, dite sans plainte, avec douceur, provoque des rires, comme pour saluer cette manière d'habiter l'imperfection. C'est une réflexion sur l'image de soi, sur la comparaison avec un idéal physique souvent inaccessible, et sur l'acceptation de sa propre nature.

Un Mélange des Genres et des Émotions

Tout se mêle dans ce spectacle : le cirque, le théâtre, le stand-up, l'intime, le grotesque, la tendresse. La musique ponctue les moments forts : Cat Stevens, les Rolling Stones, des solos de guitare. Et puis, ce morceau inattendu : "Tata Yoyo", d'Annie Cordy, devient "Papa Yoyo", et le public le reprend à voix basse comme une comptine pour les absents. C'est dans ces moments de partage, où l'émotion collective prend le pas, que le spectacle révèle toute sa puissance. On se surprend à essuyer une larme, touché par cette réappropriation tendre et mélancolique d'une chanson populaire. Le génie du metteur en scène Tom Dingler est palpable dans cette alchimie des genres et des émotions.

Alex Lutz & Audrey Lami - Les feux de l'amour (sketch)

L'Humour comme Dissimulation et comme Libération

Alex Lutz, artisan de l'humour bien fait, fuit la vanne facile et l'interactivité envahissante. Il s'interroge sur l'obligation d'être drôle, revenant aux origines préhistoriques du rire et démontrant de manière formidable comment le rire a été inventé pour dissimuler nos peurs. Cette réflexion philosophique sur la nature de l'humour traverse le spectacle, offrant une profondeur inattendue.

Il aborde également le mouvement actuel de libération de la parole des femmes, rassurant : "Ne vous inquiétez pas messieurs, tout va bien se passer, ça n’empêchera pas l’amour, l’égalité ouvre des perspectives incroyables." Ce message, prononcé par ce féministe convaincu après un sketch tordant sur la goujaterie et la mauvaise foi de certains hommes, témoigne de son engagement et de sa vision d'une société plus juste.

Un Artiste Complet et Inclassable

Alex Lutz n'est pas seulement un humoriste au texte soigné. Il est un mime, un imitateur, un as de la métamorphose et, presque, un chanteur. Sa carrière témoigne de cette polyvalence : des sketches cultes de "Catherine et Liliane" à son rôle récompensé par un César dans "Guy", en passant par sa participation à de nombreux films et la mise en scène de spectacles pour d'autres artistes.

Son précédent one-man-show s'achevait sur le pastiche d'un spectacle équestre. Cette fois, l'artiste n'est plus dans l'allégorie pure. Son compagnon animal, Nilo, et la thématique du cheval noir, qui pourrait évoquer une forme de dressage ou de contrôle, apportent une dimension nouvelle. Le spectacle, élégamment mis en scène par Tom Dingler, invite à être heureux et à se pardonner. Alex Lutz refuse d'être "une catin de la rigolade", et c'est un vrai bonheur de le retrouver sur scène, dans un troisième spectacle inédit qui s'annonce comme une expérience marquante.

Le spectacle "Sexe, grog et Rocking-chair", présenté au Cirque d'Hiver, est une œuvre audacieuse qui, par sa force évocatrice et sa dimension quasi existentielle, se classe à part dans le paysage humoristique. Il est rare de sortir d'un seul-en-scène avec, à la fois, le sourire aux lèvres, le cœur serré et des images plein la tête. Alex Lutz, avec son style inimitable, nous offre une création qui résonne longtemps après le lever de rideau, une invitation à explorer nos propres souvenirs, nos propres absences, et à trouver la beauté dans l'imperfection.

Alex Lutz sur scène avec un cheval

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