Le monde de la voile retient son souffle : Charles Caudrelier, skipper du Maxi Edmond de Rothschild, s'apprête à franchir la ligne d'arrivée de l'ARKEA ULTIM CHALLENGE - Brest, mettant un terme à une aventure hors norme. Après un peu plus de 50 jours en mer, il est attendu ce mardi matin, aux alentours de 8h30, pour sceller sa victoire dans cette première édition historique d'un tour du monde en solitaire sur des trimarans géants. Son arrivée, prévue initialement autour de 8h30, a été confirmée à 8h37, marquant la fin d'une épopée de 50 jours, 19 heures, 7 minutes et 42 secondes.

Cette course, conçue pour repousser les limites de la technologie et de l'endurance humaine, a vu six marins s'élancer de Brest le 7 janvier 2024, pour un tour du monde à la voile en solitaire à bord de leurs "Ultims" - de véritables colosses des mers de 32 mètres de long par 23 de large. L'Arkéa Ultim Challenge Brest, organisée par OC Sport Pen Duick, filiale du groupe français Télégramme, est un défi inédit, posant un nouveau jalon dans le grand livre des records maritimes.
Un parcours jalonné de records et de défis
Charles Caudrelier, navigateur chevronné et déjà double vainqueur de la Route du Rhum, a dominé cette course quasiment de bout en bout. Son périple de 28 000 milles (environ 51 000 km) l'a mené à travers les trois caps de référence : Bonne Espérance, Leeuwin et Horn. Dès les premiers jours, il a affiché un rythme impressionnant, établissant des records. Sur le trajet Ouessant-Cap Leeuwin, il a notamment battu de plus de 24 heures le précédent record en solitaire de François Gabart établi en 2017, franchissant le cap en 18 jours, 5 heures et 43 minutes.

La course n'a cependant pas été exempte de difficultés. Après avoir passé le Cap Horn le 30ème jour de course, Charles Caudrelier a dû ralentir pour laisser passer deux fortes dépressions, présentant des vents de 50 à 70 nœuds. Plus tard, à l'approche du Cap Horn, il a également fait preuve de prudence, ralentissant sa course pour laisser passer une dépression générant une mer avec des vagues de 8 à 9 mètres de haut. Ces décisions, bien que ralentissant sa progression, témoignent de sa sagesse et de sa capacité à préserver son bateau, le Maxi Edmond de Rothschild, jusqu'à l'arrivée.
Pierre Hays, de la direction de course, a souligné les conditions "relativement engagées avec un système météo assez soutenu pour ce dernier tronçon (…) engagé avec du vent fort et une mer forte", tout en ajoutant que Caudrelier "a fait preuve de raison et de sagesse pour préserver son bateau jusqu'au bout".
Les défis techniques : une course d'endurance et d'ingénierie
Au-delà de la performance sportive, l'Arkéa Ultim Challenge met en lumière l'ingénierie de pointe des trimarans géants et la résilience des skippers face aux aléas techniques. Plusieurs concurrents ont rencontré des avaries, témoignant de la rudesse de la course. Armel Le Cléac'h, sur le trimaran Banque Populaire XI, a dû faire escale à Recife pour des réparations au niveau du balcon avant et de l'amure de gennaker. Le trimaran SVR-Lazartigue a heurté un OFNI (Objet Flottant Non Identifié) à environ 1 300 milles du Cap. Anthony Marchand, sur le trimaran Actual Ultim 3, a également été victime d'un OFNI, endommageant son foil bâbord, le contraignant à une escale au Cap pour le retirer. Éric Péron, sur Adagio, a subi une casse de safran au large du Cap de Bonne-Espérance. Thomas Coville, également contraint à une escale à Hobart, a dû réparer le balcon avant, le filet de protection et le système de descente des foils. Armel Le Cléac'h a même dû effectuer une deuxième escale à Rio de Janeiro après avoir cassé deux safrans.
Ces incidents soulignent l'importance de la préparation, de la fiabilité du matériel et de la capacité des équipes à terre à réagir rapidement. Le routage à terre, autorisé dans la catégorie Ultime 32/23, joue également un rôle crucial dans la stratégie de course.
Une course inédite et un palmarès qui s'enrichit
L'Arkéa Ultim Challenge Brest est une première mondiale : jamais un tour du monde en solitaire sur des machines aussi puissantes n'avait été tenté. Sur les six marins partis, cinq ont réussi à boucler leur périple, démontrant la faisabilité de ce défi audacieux. Ce succès confirme la place de Brest comme capitale de la course au large et renforce le savoir-faire français en matière de technologie maritime et d'organisation d'événements sportifs de cette envergure.
La victoire de Charles Caudrelier est d'autant plus remarquable qu'il a fêté ses 50 ans en mer lors de cette course. Son exploit lui vaut une reconnaissance unanime, et il est d'ores et déjà élu "Marin de l'année 2024". Son nom s'inscrit ainsi dans l'histoire des géants des mers, aux côtés des plus grands navigateurs solitaires.
L'accueil d'un héros : l'émotion à Brest
L'arrivée de Charles Caudrelier à Brest a suscité une vive émotion. Sur le ponton, de nombreux voiliers étaient réunis pour accompagner le marin dans ses derniers milles. La ville de Brest s'est mobilisée pour accueillir son champion, avec une foule nombreuse venue célébrer cet exploit. Des personnalités politiques, dont la ministre des Sports, étaient présentes pour saluer la performance des navigateurs et le savoir-faire français. Le vainqueur a été accueilli par des applaudissements nourris, des embrassades et le traditionnel champagne.
Dans ses premières réactions, Charles Caudrelier a exprimé sa joie et son émotion : "Je savais que Brest ce serait une super arrivée. C’est une ville qui a une histoire avec ces bateaux-là, avec des records. Je n'ai que des bons souvenirs ici. Merci à tout le monde." Il a également évoqué les moments forts de sa course, notamment la déchirure de sa grand-voile après le Cap Horn, un moment où il s'est senti coupable, mais aussi la force de l'équipe Gitana qui l'a soutenu tout au long de cette aventure.
"Ça a été une vraie aventure entre gérer le bateau et le mauvais temps. Tout ne s’est pas toujours bien passé pour moi. J’étais venu chercher une aventure et c’est ce que j’ai trouvé. Je me suis senti super bien, à l’aise. Je n’ai pas trouvé ça spécialement dur, j’ai eu des moments difficiles mais plus psychologiquement que physiquement. C’est beaucoup d’émotions, c’est une course en solitaire mais c’est un vrai travail d’équipe."
Frédéric Le Peutrec, membre de l'équipe, a souligné la fiabilité du bateau et la performance du skipper : "On avait un rêve en 2013, c’était voler autour de la planète et ce rêve-là il est réalisé. […] Ça récompense dix ans de travail acharné." Il a également rappelé que la course n'est pas encore terminée pour les autres concurrents encore en mer.
Tom Laperche, l'un des concurrents, a salué la victoire de Caudrelier : "Il a été très bon techniquement, il maîtrisait très bien son bateau, cette victoire est méritée."
Cette première édition de l'Arkéa Ultim Challenge restera dans les annales comme un tournant majeur dans l'histoire de la course au large, ouvrant la voie à de futures aventures sur ces trimarans révolutionnaires. La performance de Charles Caudrelier, alliant audace, technique et résilience, en fait un héros des mers et un exemple pour les générations futures de navigateurs.