Alexandrie, ville égyptienne d'une richesse historique et culturelle inestimable, fut fondée par Alexandre le Grand lui-même, marquant ainsi le début d'une ère de prospérité et d'influence culturelle sans précédent. L'histoire de cette métropole cosmopolite, située sur la côte méditerranéenne, est intimement liée aux vicissitudes de l'Égypte pharaonique, hellénistique et romaine, et son héritage continue de fasciner.
La Vision d'Alexandre et la Naissance d'une Métropole

La fondation d'Alexandrie est souvent attribuée à une vision stratégique d'Alexandre le Grand. Lors de sa campagne en Égypte, il aurait été conseillé par l'architecte Dinocrate de Rhodes, qui lui parla de l'île de Pharos. Intrigué, Alexandre se rendit sur place et fut séduit par la configuration du site. Manquant de craie ou d'autres moyens pour esquisser ses plans, il aurait utilisé des céréales pour tracer les contours de la future cité sur le sol, face à la côte. Le plan hippodamien, caractérisé par un réseau de rues larges se croisant à angle droit, fut ainsi le fondement de la conception urbaine d'Alexandrie. La nouvelle ville engloba le village de pêcheurs préexistant de Rhacotis (également orthographié Rhakotis ou Rakhotis), qui devint un quartier essentiel de la métropole naissante.
La construction de la ville fut un chantier colossal, mobilisant une main-d'œuvre égyptienne importante. Les historiens arabes médiévaux attestent de l'ampleur des travaux, décrivant le site comme un immense chantier avant même l'achèvement de la cité. L'emplacement stratégique d'Alexandrie, reliant la Grèce et la riche vallée du Nil, était idéal pour le commerce et la défense contre d'éventuelles invasions. La ville s'étendait sur une bande de terre entre le lac Maréotis et la mer, et des populations étaient déjà établies dans les zones marécageuses environnantes. Bien que sept quartiers soient attribués à l'initiative directe d'Alexandre, de nombreuses autres populations étaient présentes avant même sa conception.
Alexandre le Grand quitta l'Égypte peu après pour poursuivre ses conquêtes en Orient, laissant à Cléomène de Naukratis le soin de superviser l'extension et le développement de la cité. C'est finalement après sa mort qu'Alexandre fut "incorporé" dans sa ville, faisant d'Alexandrie la capitale de la dynastie des Lagides, fondée par Ptolémée Ier, l'un de ses généraux.
Alexandrie sous les Lagides : Centre de Commerce et de Savoir
Sous la dynastie des Ptolémées, Alexandrie connut une ascension fulgurante pour devenir le centre névralgique du commerce entre l'Europe, le monde arabe et l'Extrême-Orient. En un siècle à peine, elle surpassa Carthage en taille et en richesse, s'affirmant comme la plus grande ville du monde pendant plusieurs siècles. L'influence grecque imprégnait la cité, tandis que les traditions égyptiennes, notamment à travers les temples couverts de hiéroglyphes, continuaient de coexister et d'évoluer. La construction des temples subit des modifications, intégrant de nouveaux signes et styles architecturaux, témoignant d'une fusion culturelle dynamique.
La cité se dota de monuments grandioses qui lui conférèrent son aspect caractéristique jusqu'à la fin de l'Antiquité. Parmi eux, le phare de Pharos, aujourd'hui l'une des sept merveilles du monde antique, et le palais royal, qui surplombait la mer, symbolisaient la puissance et la splendeur des souverains lagides.

Alexandrie devint également un foyer intellectuel de premier plan. La Grande Bibliothèque, estimée à 700 000 volumes, était la plus vaste et la plus riche de l'Antiquité. Elle abritait une collection encyclopédique de savoir grec, et fut le lieu de production de la traduction grecque de la Bible Hébraïque, la Torah. Le Mouseîon, un temple dédié aux Muses et partie intégrante de la bibliothèque, attirait les plus grands savants du monde grec, favorisant les échanges d'idées et les découvertes.
Les souverains lagides, tels que Ptolémée IV Philopator (222-204 av. J.-C.), rivalisèrent dans l'embellissement de la ville, construisant des palais luxueux et des monuments impressionnants. Cependant, la succession des règnes fut souvent marquée par des luttes intestines et une influence romaine croissante.
L'Ère Romaine : Prospérité, Troubles et Déclin Progressif
L'influence romaine sur Alexandrie commença à se faire sentir de manière significative. Ptolémée XI Alexandre II régna sous la tutelle romaine, et plus tard, Ptolémée XIII Philopator (51-47 av. J.-C.) fit appel à Jules César pour tenter de reconquérir son trône. Lors de la reconquête de la ville, les troupes de César incendièrent la flotte alexandrine, et selon diverses interprétations, une partie de la Grande Bibliothèque fut détruite dans cet incendie. Les circonstances exactes de ces événements restent sujettes à débat.
Cléopâtre VII, dernière reine d'Égypte, s'allia ensuite à Marc Antoine, faisant d'Alexandrie la capitale d'un empire projetant son influence sur tout l'Orient. Cependant, la défaite de Cléopâtre et Antoine face à Octave à Actium marqua la fin de l'Égypte pharaonique et de son indépendance. Octave entra triomphant dans une Alexandrie soumise, et le pays perdit son autonomie jusqu'au XIXe siècle.
Alexandrie devint alors la capitale de la province romaine d'Égypte, placée sous le contrôle direct d'un préfet nommé par l'empereur, plutôt que par le Sénat. Cette nouvelle organisation administrative contribua à la prospérité de la ville, l'Égypte devenant le "grenier à blé" de Rome. Alexandrie acquit également une importance stratégique en tant que port militaire majeur.

En 115 ap. J.-C., Alexandrie fut dévastée lors de la guerre civile judéo-grecque. L'empereur Hadrien (117-138 ap. J.-C.) ordonna sa reconstruction par son architecte, Decriannus. Cependant, au IIIe siècle ap. J.-C., la ville commença un lent déclin. Des tensions entre la population locale et les autorités romaines éclatèrent, ponctuées de satires et d'insultes, entraînant des représailles sanglantes, comme le massacre ordonné par l'empereur Caracalla, qui visita la ville et essaya même sa cuirasse. Des récits font état de plus de 20 000 victimes lors de ces événements.
L'usage de l'écriture hiéroglyphique cessa d'être enseigné, et la pratique de la momification disparut progressivement. La population et la splendeur de la ville déclinèrent rapidement. Des impôts élevés incitèrent certains habitants à fuir, et les tensions sociales s'intensifièrent. Des événements majeurs comme la destruction (débattue) de la Grande Bibliothèque et du Sérapéum, temple dédié au dieu Sérapis et associé au Mouseîon, marquèrent cette période.
Le Déclin Final et la Transformation
Au IVe siècle ap. J.-C., la montée du christianisme apporta de nouveaux bouleversements. Le Sérapéum et le Cæsarium furent transformés en églises, tandis que le Sérapéum et le Mouseîon furent laissés à l'abandon. La ville subit des pertes considérables, et son déclin s'accéléra.
Le site de la nécropole de Shatbi, la plus ancienne nécropole de la ville, témoigne de l'histoire funéraire d'Alexandrie. Les tombes, creusées dans la roche calcaire, datent de la période romaine. Certaines pièces, séparées par des parois en briques cuites, et des graffitis en grec et en égyptien y ont été découverts, reflétant la coexistence des cultures. Les décors mythologiques, végétaux, ainsi que les représentations des dieux égyptiens et les symboles pharaoniques, ornent ces sépultures.
La nécropole de Mustapha Kamel, située à proximité, remonte aux IIIe et IIe siècles av. J.-C. Elle est réputée pour ses peintures bien conservées, notamment une scène de chevaux, et son architecture élancée. D'autres sites funéraires, comme ceux de la partie occidentale de la ville, révèlent l'ampleur des pratiques funéraires, avec des chambres contenant des centaines de loculi. Ces découvertes permettent de mieux comprendre la vie et les croyances des Grecs d'Alexandrie, ainsi que les rituels liés aux repas funéraires.

Les catacombes de Kom el-Chouqafa constituent le plus grand site funéraire romain d'Égypte connu à ce jour. Découvertes par hasard en 1900, ces catacombes, datant du IVe siècle, s'organisent en rotonde sur plusieurs niveaux. Elles abritent des sépultures influencées par l'art égyptien antique, mais réalisées par des architectes et artistes inspirés des modèles gréco-romains. Les motifs funéraires égyptiens se mêlent à des éléments architecturaux classiques, et les lieux sont meublés de bancs pour les offrandes. La tombe de Tigrane, superbement décorée, en est un exemple remarquable. Ces catacombes représentent l'une des dernières constructions principales associées à l'ancienne religion égyptienne.
Le site archéologique d'Anfouchi, situé en bord de mer, regroupe plusieurs tombes monumentales, dont celle de la reine Théodossia, qui possède un décor purement égyptien, et deux serpents portant les couronnes de la Basse et de la Haute-Égypte. Ces tombes furent construites sur des jardins de plaisirs datant de la période ptolémaïque et constituent un lieu incontournable à Alexandrie.
Le théâtre romain, d'une capacité de 800 spectateurs, pouvait également servir d'Odéon ou de lieu pour des combats de lutte. Il fait partie d'un ensemble archéologique plus vaste comprenant un auditorium, des bains (aujourd'hui inaccessibles) et les vestiges de maisons romaines. Une longue allée, un portique avec des colonnes, relie ces différents éléments. Des découvertes sous-marines ont également mis au jour des vestiges de statues colossales. La maison aux oiseaux, récemment découverte par des archéologues égyptiens, fait partie de ces découvertes.
La colonne dite "de Pompée", un monument de granit de 25 mètres de haut érigé à la fin du IVe siècle sous le règne de Dioclétien (284-305), est un autre vestige marquant d'Alexandrie. Son nom provient d'une croyance médiévale selon laquelle Pompée y serait enterré, après s'être réfugié en Égypte et y avoir été assassiné en 48 av. J.-C. Le site, aujourd'hui un musée à ciel ouvert, regroupe plusieurs monuments importants, dont des vestiges du temple de Sérapis, un dieu important du panthéon hellénistique et romain, qui fut détruit en 391 ap. J.-C. Des fosses pour les taureaux sacrés Apis et des sphinx y furent également découverts.
Le phare d'Alexandrie Redecouvert [Documentaire Histoire]
La forteresse de Qaitbay, construite sur l'emplacement du mythique phare d'Alexandrie, l'une des sept merveilles du monde antique, abrite aujourd'hui le musée de la marine. Le phare, dont la lanterne reste un mystère pour les chercheurs, aurait été détruit par un tremblement de terre vers 1302/1303. Sa structure, composée d'acier poli réfléchissant la lumière ou de verre transparent selon les versions, a fait l'objet de nombreuses reconstitutions. Sa fabuleuse architecture, ses salles d'artillerie et ses quelque trois cents salles témoignent de son importance historique.
Alexandrie, malgré les destructions et les transformations qu'elle a subies, demeure un témoignage vivant de la richesse de l'histoire antique, une lumière du monde qui continue d'éclairer notre compréhension du passé.