L'univers des courses hippiques d'obstacle, traditionnellement dominé par la Grande-Bretagne et l'Irlande, connaît un changement de dynamique fascinant. Une nouvelle génération d'entraîneurs français émerge avec une ambition affirmée, défiant les pronostics et s'imposant sur les hippodromes anglais, autrefois considérés comme un territoire quasi inaccessible. Cette tendance, qui semblait s'essouffler il y a quelques années, connaît un renouveau spectaculaire, propulsé par une combinaison de facteurs stratégiques, de talents individuels et d'une reconnaissance accrue de la qualité des chevaux français.
Des Pionniers aux Ambitions Modérées
Historiquement, l'idée d'exporter des chevaux d'obstacle français vers l'Angleterre a toujours suscité un intérêt, mais rarement une stratégie soutenue et massive. Des entraîneurs comme Guillaume Macaire, Arnaud Chaillé-Chaillé, Emmanuel Clayeux et Alain Couétil avaient bien tenté l'aventure, souvent avec succès, mais sans jamais en faire une politique systématique. Guillaume Macaire, malgré sa domination en France avec plus de deux cents chevaux à l'entraînement, n'alignait que sporadiquement des partants dans les grandes épreuves anglaises.

On se souvient notamment de Jair du Cochet, qui avait permis à Macaire de goûter au succès outre-Manche, remportant notamment la Pertemps Aviation Resources Felciaux’ Chase à Kempton en 2002. Si un accident malheureux n'avait pas freiné la carrière de Jair du Cochet avant la Cheltenham Gold Cup, peut-être que Guillaume Macaire aurait persévéré dans cette voie. Cependant, l'entraîneur royannais a par la suite opéré un virage stratégique, vendant nombre de ses meilleurs éléments tels que Long Run, Master Minded ou Vautour. Il est fort probable que la perspective de se mesurer à ses anciens protégés sur leur nouveau terrain n'ait pas été des plus motivantes. Cette période a ainsi été marquée par une relative "pénurie" de partants français dans les grandes courses anglaises.
Un Renouveau Porté par une Nouvelle Génération
Cependant, depuis deux à trois ans, la donne a radicalement changé. Pour des raisons diverses et variées, une nouvelle vague d'entraîneurs français s'est mise à fréquenter assidûment les hippodromes d'Ascot, Cheltenham, Kempton et Haydock. Parmi ces pionniers modernes, on retrouve des noms comme David Cottin, Gabriel Leenders, Noel George & Amanda Zetterholm, Hugo Merienne, Mickaël Seror et Guillaume Fabre. Et leur présence n'est pas seulement une courtoisie pour leurs propriétaires britanniques ; ils y vont pour gagner.
L'envie de se mesurer aux meilleurs sur la scène internationale est palpable. Andy Peake, copropriétaire de Général en Chef, souligne que l'initiative de courir en Angleterre venait souvent des entraîneurs eux-mêmes, qui identifiaient des courses particulièrement adaptées à leurs pensionnaires dans le programme anglais. "Ce n’était pas mon idée d’aller en Angleterre," déclare Peake, "C’est Noel (George) qui l’a proposé puisqu’il y a des courses qui lui conviennent dans le programme anglais." Il illustre ce propos en évoquant Général en Chef, qui a disputé le Grand Steeple-Chase de Paris à quatre reprises sans le remporter, suggérant ainsi qu'aller là où les chances de succès sont plus élevées est une stratégie logique. La même logique s'applique à In Love, pour lequel Hugo Merienne a envisagé le Grand National en raison de ses besoins en longues distances.
Gabriel Leenders, quant à lui, combine une passion d'enfance, nourrie par les participations de son père Étienne en Angleterre dans les années 90, avec une stratégie commerciale audacieuse. "J’ai envie d’avoir plus de propriétaires anglais à l’avenir," explique-t-il. Le système français offre des allocations attractives pour les jeunes chevaux, et l'objectif est ensuite de réaliser le rêve de gagner en Angleterre. "J’aime le défi. Je vais peut-être aller au Japon dans l’avenir. Gagner à l’étranger, c’est toujours excitant." Leenders partage une anecdote personnelle, rappelant son passage chez David Pipe et une promesse faite à un ami : "Un jour, nous aurons un partant à Cheltenham." Cette promesse s'est concrétisée avec la victoire de Gold Tweet sur cet hippodrome.
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L'Attractivité du Cheval Français : Une Valeur Sûre
La tendance actuelle s'explique en partie par la reconnaissance internationale de la qualité des chevaux d'obstacle nés en France. Depuis des décennies, de nombreux champions français ont brillé outre-Manche, laissant une empreinte indélébile dans l'histoire des courses. Des noms comme Kauto Star, Un de Sceaux, Bennie des Dieux, ou plus récemment Envoi Allen, Clan des Obeaux et Politologue, témoignent de cette excellence. Les résultats des ventes d'automne Arqana confirment cette tendance : les jeunes éléments français à vocation obstacle sont extrêmement prisés par les acheteurs anglais et irlandais.
Cette "exportation" de talents français a longtemps été un revers pour les courses hexagonales, créant une forme de "pénurie" de jeunes espoirs. Les entraîneurs français se retrouvent souvent à "préparer des chevaux clé en main" pour le marché international, comme le souligne François Nicolle. Les prix pratiqués en Angleterre et en Irlande, souvent plus élevés qu'en France, rendent la vente de ces chevaux attrayante pour les éleveurs et propriétaires français, même si cela peut appauvrir la qualité des courses nationales. "Nous sommes bien contents de leur vendre et les prix sont plus élevés là-bas. Nous, on ne peut pas rivaliser. 40 000, 60 000 euros, il faut bien reconnaître que ça arrondit les fins de mois des éleveurs au détriment de ce qui se passe en France."
Les Jeunes Pépites "Made in France" en Angleterre
La saison d'obstacle outre-Manche est un terrain de jeu idéal pour observer les jeunes espoirs français. Au-delà des cracks déjà établis, ce sont les "jeunes pépites" nées en France qui attirent l'attention. L'accent est mis sur les chevaux âgés de 3, 4 et 5 ans, n'ayant pas encore disputé de course de Groupe, mais ayant démontré un potentiel exceptionnel.
Parmi ces talents émergents, plusieurs noms se distinguent :
- Jonbon : Fils de l'étalon Walk In The Park et frère du champion Douvan, Jonbon a été acquis par JP McManus pour 570 000£, devenant le cheval le plus cher de l'histoire des point-to-point. Entraîné par Nicky Henderson, il a débuté comme un champion.
- Mighty Potter : Élevé par François-Marie Cottin, ce fils de Martaline a impressionné dès ses débuts, remportant ses courses avec une marge considérable. Il a été acquis par de jeunes investisseurs irlandais.
- Gerri Colombe : Issu de la souche de Montecha, Gerri Colombe porte la casaque de Robcour et est entraîné par Gordon Elliott. Il affiche un palmarès prometteur dans les bumpers.
- Hartur d’Oudairies : Ce fils de Kapgarde, élevé par le Comte Michel de Gigou, a été vendu à JP McManus et est désormais entraîné par Dan Skelton en Angleterre. Il est considéré comme un gros prospect pour la saison à venir.
- Ginto : Autre pensionnaire de Gordon Elliott, Ginto a été acheté pour 470 000€ par Bective Stud. Il a montré de belles dispositions pour ses débuts en obstacle.
- Brave Kingdom : Entraîné par le maître Paul Nicholls, ce fils de Brave Mansonnien a fait forte impression lors de ses débuts en obstacle, s'imposant avec brio.
- Iceo : Après des débuts victorieux en France pour Guillaume Macaire, Iceo a rejoint l'écurie de Paul Nicholls en Angleterre. Il est le neveu de Japhet, vainqueur de Gr.1.
- Matterhorn : Ce fils de Martaline, neveu du champion Turgot, a montré du potentiel malgré une faute malheureuse lors de ses débuts en Listed. Il est également entraîné par Paul Nicholls.
- Kandoo Kid : Autre pensionnaire de Paul Nicholls, Kandoo Kid a ouvert son palmarès dans un bumper avant de remporter ses débuts en haies à Ascot.
- Hob House : Appartenant à JP McManus, ce fils de Walk In The Park est le neveu de la star française Epatante.
Ces jeunes chevaux, nés et élevés en France, représentent l'avenir de l'obstacle, tant en France qu'à l'étranger. Leur succès outre-Manche, s'il est une source de fierté, pose également la question de l'équilibre du marché et de la préservation des meilleurs éléments pour les courses françaises.
L'Impact du Brexit et la Stratégie d'Installation
Le Brexit a introduit des complications et une augmentation des coûts pour le transport des chevaux entre le Royaume-Uni et le continent. Cette nouvelle donne a incité certains professionnels à envisager une installation plus permanente en France. Amy Murphy, une jeune entraîneuse britannique reconnue pour ses succès en obstacle, a récemment annoncé son installation à Chantilly à partir de mars 2025.

"Depuis deux ans Amy Murphy réfléchissait à franchir la Manche durablement," explique-t-on. "Un projet plébiscité par ses propriétaires historiques, eux aussi enthousiastes à l’idée de venir voir courir leurs chevaux en France." Son installation confirme l'attractivité des infrastructures françaises et du système de courses, que France Galop entend promouvoir. Amy Murphy, formée auprès de grands noms comme Nicky Henderson et Luca Cumani, et ayant également une expérience en Australie, apportera son savoir-faire et sa perspective internationale au paysage hippique français.
La Concentration Géographique : Royan, Nouveau Pôle d'Excellence ?
Une autre tendance notable est la concentration géographique des entraîneurs d'obstacle performants. La région de Royan, en Charente-Maritime, semble devenir un pôle d'attraction majeur, avec une concentration d'entraîneurs talentueux comme François Nicolle, Guillaume Macaire et Arnaud Chaillé-Chaillé.
François Nicolle, qui alignera plusieurs partants dans les grandes courses, observe ce phénomène avec réalisme : "Ça peut paraître inquiétant, mais, comme en plat, il semblerait que l’obstacle ait pris le pli de tourner avec 3-4 entraîneurs. Pourquoi ? Je ne sais pas. La propension des propriétaires à aller vers les entraîneurs qui ont des résultats… Il y a aujourd’hui à Royan la quantité et la qualité. Avant, il y avait une concentration à Pau, et maintenant ça s’est déplacé à Royan." Cette concentration, bien qu'elle puisse soulever des questions sur la concurrence, est vue par certains comme un signe de dynamisme, assurant un haut niveau de compétition et attirant l'attention des éleveurs, propriétaires et du public.
Le Défi de la Compétitivité Internationale
Alors que les chevaux français continuent de faire leurs preuves sur la scène internationale, la question de la compétitivité sur le sol national reste primordiale. L'attrait pour les chevaux français est indéniable, mais la France doit s'assurer de maintenir un niveau de courses suffisant pour retenir ses meilleurs éléments et continuer à produire des champions. Le défi est de taille : concilier la valorisation des chevaux sur le marché international avec le maintien d'une compétition nationale riche et spectaculaire. Le succès de cette nouvelle génération d'entraîneurs français en Angleterre est une preuve de la qualité de l'élevage et de l'entraînement français, mais il souligne également la nécessité d'une stratégie continue pour pérenniser cette excellence.
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