Victor Hugo, avec sa vision perspicace, affirmait que "Tout l’engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu d’être jeté à l’eau, suffirait à nourrir le monde." Cette déclaration, loin d'être une simple spéculation mathématique, résonne avec une pertinence accrue dans le contexte agricole actuel. En effet, l'adoption de pratiques agricoles respectueuses des sols, telles que le non-labour et la couverture végétale permanente, réduit considérablement le besoin d'apports d'engrais de synthèse. Une part significative de ces engrais est perdue par volatilisation ou lessivage dans des sols laissés à nu, sans compter le tiers de la production agricole mondiale gaspillé. Ainsi, l'idée de Victor Hugo selon laquelle nos fumiers suffiraient à nourrir le monde prend une dimension concrète et réalisable.

Définition et Composition du Fumier
Le fumier est un matériau solide ou semi-solide, un mélange précieux de déchets organiques. Il est constitué des excréments solides et des urines d'animaux, intimement associés à une litière absorbante. Cette litière peut prendre diverses formes : pailles de céréales, fougères, copeaux de bois, entre autres. Qu'il soit frais ou composté, le fumier est épandu puis enfoui dans les sols, jouant un double rôle essentiel : celui de fertilisant, en tant qu'engrais organique, et celui d'amendement.
Les Bienfaits Multiples du Fumier pour les Sols
Convenablement employé, le fumier est un allié incontestable pour la santé des sols. Il contribue activement à maintenir et à améliorer leur fertilité. Sa richesse en matière organique structure le sol, lui conférant une meilleure porosité et augmentant sa capacité de rétention en eau, ce qui se traduit par une meilleure "capacité au champ". En somme, le fumier entretient et enrichit le sol, garantissant sa vitalité sur le long terme.
Il est important de noter que, par le passé en France, les termes "fumier" et "fumure" ont parfois été utilisés pour désigner des intrants inorganiques, c'est-à-dire des engrais chimiques. Cette confusion terminologique souligne l'importance de bien distinguer les apports organiques des apports minéraux.

Le Compostage : Une Étape Clé pour une Utilisation Optimale
L'utilisation du fumier frais, tel qu'il sort de l'étable, de la bergerie ou de l'écurie, présente des inconvénients notables. Sa teneur en ammoniac est souvent trop élevée, pouvant nuire aux cultures et à l'environnement. C'est pourquoi il est préférable de le composter pendant plusieurs mois, sur une fumière par exemple, avant de procéder à son épandage. Le compostage permet de stabiliser la matière organique, de réduire la concentration en ammoniac et de favoriser une décomposition plus homogène. Un fumier pailleux peu décomposé et irrégulièrement enfoui peut, en effet, réduire la surface de contact entre les graines, les racines et la terre fine, entravant ainsi la germination et la croissance des plantes.
Diversité des Fumiers et Adaptations aux Sols
Les propriétés des fumiers varient considérablement en fonction de l'animal dont ils proviennent et de la litière utilisée.
Fumiers Chauds : Les fumiers de cheval (crottin, riche en cellulose) et d'ovins sont qualifiés de "fumiers chauds". Ils sont particulièrement adaptés aux terres argileuses. Leur épandage et leur attente permettent de "chauffer le sol" ou de constituer des "couches chaudes", bénéfiques pour certaines cultures hâtives.
Fumiers Froids : Les fumiers traditionnels de porc et de bovins, souvent sous forme de lisier épais ou de bouses, sont considérés comme des "fumiers froids". Riches en azote, ils conviennent mieux aux sols siliceux et calcaires. Leur dégradation est plus lente, avec une libération progressive des nutriments sur plusieurs années (environ 25% la première année, 50% la seconde, puis un effet résiduel prolongé).
Fientes et Fumiers de Volailles : Les fientes et fumiers de volailles (autrefois appelés poulaitte, colombine) sont d'excellents fertilisants à action rapide. Leur avantage réside dans leur concentration élevée en éléments nutritifs et la faible quantité nécessaire (environ 3 tonnes par hectare suffisent), ce qui permet d'éviter une surconcentration de matière organique potentiellement problématique. Ils peuvent être épandus au moment du semis ou de la plantation. Les fientes d'oiseaux sauvages, comme celles des hirondelles, sont également utilisables.
Le FUMIER au POTAGER - Tout savoir (ou presque !)
Sources Alternatives et Valorisation des Déchets Organiques
Au-delà des déjections animales classiques, d'autres sources de fumier existent, souvent issues de la valorisation de déchets :
Fumiers issus de l'agro-industrie et des services : Ces fumiers proviennent du triage des légumes, des champignonnières ("fumier de champignons"), des industries agroalimentaires, de la restauration, ainsi que des services et entreprises d'entretien du paysage. Ils constituent des déchets ultimes qui peuvent être valorisés.
Digestats de Méthanisation : Ces fumiers peuvent être utilisés pour la fabrication de biogaz par méthanisation. Les digestats obtenus sont alors équivalents à un compost de qualité. Il est important de distinguer ces apports des "engrais verts", qui, bien qu'utiles pour le sol, ne sont pas considérés comme du fumier mais comme un autre type d'amendement.
Le Fumier comme Fertilisant et Amendement : Une Valeur Nutritionnelle et Humique
Le fumier est utilisé comme fertilisant depuis les débuts de l'agriculture, grâce à sa richesse en azote et autres nutriments essentiels à la croissance des végétaux. Il se distingue des engrais chimiques par sa nature d'amendement de valeur et d'engrais à faible concentration. En moyenne, il contient entre 4 et 30 kg de minéraux par tonne (le fumier de volaille étant quatre fois plus concentré que celui des ruminants), incluant l'azote, l'anhydride phosphorique et la potasse.
Cependant, sa valeur ne se limite pas à sa composition minérale. Le fumier joue un rôle capital comme amendement humique, contribuant à la formation de l'humus, cette matière organique stable qui améliore la structure et la fertilité du sol. Il agit également comme un "ensemencement microbien", introduisant dans le sol une diversité de micro-organismes bénéfiques à la vie tellurique.
L'Odeur du Fumier : Une Question de Digestion
L'odeur du fumier, souvent perçue comme désagréable, est intrinsèquement liée au système digestif des animaux. Les herbivores non ruminants, comme les chevaux, rhinocéros ou éléphants, produisent un fumier à l'odeur généralement plus douce que celle des ruminants. Ces derniers, grâce à leur système digestif complexe, effectuent une néosynthèse importante d'acides aminés. L'odeur est encore plus prononcée chez les carnivores, dont la ration est très riche en protéines. Ainsi, le crottin d'éléphant est presque inodore, et le fumier de porc pailleux dégage peu d'odeur, contrairement au lisier. Les fientes de volailles, quant à elles, peuvent être fortes en ammoniac à l'état frais, mais le compostage réduit considérablement cette teneur.
Gestion des Effluents et Récupération des Nutriments
Autrefois, les eaux s'écoulant des tas de fumier étaient réincorporées au purin ou au lisier. Depuis les années 2000, une tendance se dessine pour traiter les déchets liquides d'origine animale afin de récupérer certains minéraux. La précipitation de la struvite (NH4MgPO4 • 6 H2O) permet d'obtenir un engrais directement utilisable, dont le phosphore constitue l'élément le plus précieux.

Le Fumier dans l'Histoire Agricole et Urbaine
Le fumier a une longue histoire d'utilisation, allant bien au-delà de la simple fertilisation :
Fabrication de Terreau : Le fumier de cheval, mélangé à des feuilles mortes, était autrefois une base essentielle pour la fabrication du terreau. Sa raréfaction a conduit à son remplacement par la tourbe, le fumier n'entrant plus que marginalement dans la composition des terreaux actuels.
Culture sur Couche Chaude : Les fumiers de bovins, ovins et chevaux, s'ils sont suffisamment pailleux, sont utilisés dans la technique de culture sur couche chaude. Cette méthode permet des cultures hâtives en plaçant du fumier frais et de la terre fine sous un châssis transparent. La fermentation du fumier génère de la chaleur, favorisant la germination des graines en hiver et le développement précoce des plants.

Combustible : Le fumier séché d'animaux a également été utilisé comme combustible. Cet usage, bien que devenu très minoritaire en France, a eu une importance historique, notamment pour les pionniers américains qui utilisaient le fumier de bison par manque de bois à brûler.
Production de Papier : Des expérimentations ont été menées pour produire du papier à partir de bouse d'éléphant, de cheval ou de kangourou, dans de petites industries en Asie et en Australie.
Le Fumier, un Bien Précieux : De la Ferme à la Ville
Depuis des siècles, le fumier est considéré comme un bien précieux, doté d'une valeur marchande. Dans les fermes, l'autosuffisance en fertilisants était assurée par l'élevage. Les villes, quant à elles, ont longtemps constitué une source privilégiée de matière fertilisante pour les agriculteurs. L'absence d'égouts et la concentration de populations animale et humaine garantissaient une production continue. Les citadins utilisaient directement ce fumier, dont la gestion était d'ailleurs strictement régulée. En Écosse préindustrielle, par exemple, les habitants collectaient les excréments dans les rues pour les épandre dans leurs jardins.
Au fil des siècles, avec l'agrandissement des villes et l'amélioration des transports, le fumier a été commercialisé sur des distances de plus en plus longues. À la fin du XVIIIe siècle, on estime que le fumier était souvent transporté plus loin que les céréales.
Le XIXe siècle marque un tournant majeur. L'explosion démographique urbaine et la prolifération des chevaux génèrent des quantités astronomiques d'excréments. Les autorités urbaines sont confrontées à un problème d'hygiène, les ordures favorisant les épidémies. Des éboueurs sont alors chargés de collecter les déchets ménagers, et des balayeurs ramassent les excréments animaux dans les rues. Ces matières, parfois centralisées dans des "fermes des boues", étaient vendues aux agriculteurs. Des villes comme Londres, Paris et Dundee ont même utilisé le chemin de fer pour évacuer cet encombrant fumier urbain. Progressivement, avec le développement des systèmes d'égouts et des "water closets", le fumier urbain se limitera principalement aux excréments de chevaux.
Défis et Précautions liés à l'Utilisation du Fumier
Malgré ses nombreux avantages, l'utilisation du fumier n'est pas exempte de défis et de précautions :
Contaminants : Certains fumiers peuvent contenir des contaminants tels que des hormones, des antibiotiques résiduels, des pesticides, des organismes pathogènes et des métaux lourds. Le compostage aérobie à haute température est une méthode efficace pour éliminer une grande partie de ces contaminants. Cependant, des recherches ont montré que des bactéries comme Salmonella et E. coli peuvent survivre à ce processus mieux que prévu, nécessitant une vigilance accrue.
Risque d'Incendie : La décomposition du fumier génère de la chaleur, et il n'est pas rare qu'il s'embrase spontanément lorsqu'il est stocké en tas massif. Un tel incendie pollue l'air sur une vaste surface et requiert des efforts considérables pour être maîtrisé. Les grands élevages ("feed lots") doivent donc gérer attentivement la taille des tas de fumier frais pour prévenir ce risque.
La Plateforme Val'Fumier : Un Outil pour la Valorisation des Effluents Équins
En France, la recherche de débouchés pour le fumier est un enjeu actuel, notamment pour les centres équestres qui produisent des quantités importantes d'effluents. Pour répondre à ce besoin, la plateforme Val'Fumier (valfumier.fr) a été créée. Développée par l'Institut français du cheval et de l'équitation (IFCE) et la Chambre d'agriculture, elle cartographie plus de 400 gisements potentiels dans toutes les régions de France, mettant en relation les professionnels du monde équin et les agriculteurs. Cette initiative vise à valoriser ces effluents par la fertilisation, le compostage ou encore la méthanisation.
Les effluents équins, comparables aux fumiers bovins très pailleux, apportent du phosphore, du potassium et de la matière organique. Une attention particulière doit être portée à l'immobilisation de l'azote lors de l'apport, car l'azote organique nécessite une phase de transformation avant d'être assimilé par les plantes. Un épandage trop tardif peut induire des effets dépressifs sur la culture.
Il est crucial de différencier ces apports de ceux des lisiers et fumiers de volailles, où l'azote est majoritairement sous forme ammoniacale. Cette forme est rapidement disponible mais très sensible à la volatilisation, pouvant causer des pertes allant jusqu'à 50% dans certaines conditions. Pour une efficacité optimale, ces produits doivent être épandus au plus près du semis.
L'efficacité du phosphore contenu dans les engrais de ferme est comprise entre 70 et 95% l'année de l'apport. Les engrais de ferme contiennent également des oligo-éléments, comme le soufre, essentiels dans les rotations culturales, et des bases calciques qui contribuent à limiter l'acidification des sols. Ainsi, les épandages d'effluents d'élevage permettent de réduire significativement les apports d'amendements basiques, soulignant une fois de plus la valeur intrinsèque du fumier dans une agriculture durable et respectueuse des sols.
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