
"La Mort du petit cheval", roman d'Hervé Bazin publié en 1950, s'inscrit dans la continuité de "Vipère au poing" (1948), nous plongeant à nouveau dans les tourments de la famille Rézeau. Ce second volet de la saga familiale suit l'évolution du jeune Jean Rézeau, surnommé "Brasse-Bouillon", alors qu'il quitte le cocon familial oppressant de la Belle-Angerie pour forger sa propre identité. Le récit, empreint d'une profonde analyse psychologique, dépeint un parcours d'émancipation semé d'embûches, marqué par la violence des relations intrafamiliales et la quête d'une liberté tant désirée.
Le poids de l'héritage familial et la figure maternelle tyrannique
Jean Rézeau, le narrateur, est le deuxième fils de Jacques et Paule Rézeau. Sa prime enfance, vécue au manoir ancestral de la Belle-Angerie, fut une longue période de souffrance sous le joug de sa mère, surnommée "Folcoche". Cette dernière, une figure maternelle dévorante et haineuse envers ses enfants, a marqué à jamais la psyché de Jean et de ses frères. La haine qu'elle éprouve pour ses fils est réciproque, créant un abîme infranchissable entre eux. Paule Pluvignec, issue d'une famille bourgeoise provinciale ancienne et respectée, a été contrainte par son père, un sénateur parisien, à un mariage arrangé avec Jacques Rézeau. Ce mariage, loin d'être une union d'amour, est une alliance de convenance qui scelle le destin de ses enfants.
Jacques Rézeau, le "chef de famille" en tant qu'aîné des Rézeau, se préoccupe avant tout de préserver son patrimoine familial en péril. Cette priorité le pousse à accepter un poste de juge à Fort-de-France, en Martinique, après avoir placé ses fils en pension. Fier de la gloire de ses ancêtres, il affiche un mépris prononcé pour les "nouveaux riches", catégorie dans laquelle il classe sa propre épouse, et pour le "petit peuple". Cette posture paternaliste et distante contribue à l'isolement affectif des enfants, privés de repères sains et d'amour parental.

Les frères Rézeau : entre soumission et opportunisme
Parmi les frères de Jean, Ferdinand, dit "Chiffe" ou "Frédie", est l'aîné. Tout comme son père, il manque de courage pour s'opposer à sa mère et subit sans broncher les mauvais traitements. Bien qu'il ait été un complice de Jean durant leur enfance, sa lâcheté se révèle au grand jour, le transformant en un personnage opportuniste, orgueilleux et terriblement jaloux. Marcel, le troisième et dernier fils, surnommé "Cropette", est né en Chine. Il est le seul à avoir bénéficié d'une éducation plus clémente de la part de sa mère, qui lui manifeste une nette préférence. En réalité, Marcel est un enfant adultérin, et Paule nourrit l'ambition qu'il devienne le futur chef de famille, héritant ainsi du patrimoine familial au détriment de ses demi-frères. Cette préférence maternelle accentue les tensions au sein de la fratrie et renforce le sentiment d'injustice chez Jean.
L'évasion de la Belle-Angerie et la découverte de l'affection
Grâce à son courage et à la dureté de son caractère, Jean parvient à obtenir, pour lui et ses frères, la permission de quitter la Belle-Angerie. Ce manoir, où ils vivaient en vase clos et étaient éduqués par des précepteurs, devient un symbole de leur enfermement. L'entrée en pension dans un lycée privé catholique représente une première étape vers l'émancipation, une échappatoire à l'atmosphère suffocante de leur foyer.
Après plusieurs années éloignées de sa mère, Jean est confié à la surveillance d'un parent éloigné, Félicien Ladour. Ce dernier dirige la Santima, une fabrique d'objets de culte, et les Rézeau y sont associés. Issu du peuple, Félicien est peu considéré par la famille Rézeau, ce qui contraste avec la chaleur humaine qu'il dégage. C'est au sein de cette nouvelle famille d'accueil que Jean découvre enfin l'affection et même l'amour. Il tombe rapidement sous le charme de Michelle, la fille aînée de Félicien et Madame Ladour, et se sent rapidement considéré comme leur "cousin adoptif" par Michelle et ses six sœurs : Suzanne, Cécile, Jacqueline, Rose et Madeleine. Les Ladour, bien qu'ils ne cherchent pas à comprendre en profondeur le drame vécu par Jean avec sa mère, lui offrent un environnement stable et bienveillant. Jean est invité à les appeler "mon Oncle" et "ma Tante", créant ainsi des liens affectifs qui contrastent violemment avec la froideur de sa propre famille.
La théorie de l'attachement : comment notre enfance affecte notre vie
La résilience face à l'adversité et la quête d'une vie indépendante
Malgré cette parenthèse de bonheur, la présence de sa mère, "Folcoche", continue de peser sur Jean. Sous prétexte de rébellion quant à ses études et de son goût pour l'indépendance, elle parvient à briser d'éventuelles fiançailles avec Michelle. Cette ingérence maternelle pousse Jean à rompre définitivement avec sa famille. Il s'engage alors dans une vie d'errance, enchaînant les emplois laborieux et mal payés. Cette existence difficile, bien que précaire, lui procure une satisfaction profonde : celle d'être libre de ses actes et de ses choix.
Jean rencontre ensuite Monique Arbin, une jeune femme qui devient sa compagne. Auprès d'elle, il découvre les joies d'une vie conjugale paisible et la promesse d'une paternité heureuse. Cette nouvelle vie représente pour lui la possibilité de se reconstruire et de fonder une famille loin des tourments du passé. Le personnage de Jean Rézeau, dans "La Mort du petit cheval", est dépeint comme plus apaisé et résigné que dans "Vipère au poing". Il a grandi, mûri par ses expériences, et aspire désormais à vivre sa vie loin de l'influence néfaste de ses parents.
Les manœuvres de "Folcoche" et la victoire de l'indépendance
La mort du père de Jean, Jacques Rézeau, met au jour les basses manœuvres de "Folcoche". Elle cherche à déshériter deux de ses fils au profit du troisième, Marcel, dans le but de le favoriser. Cette révélation souligne une fois de plus la cruauté et l'égoïsme de la mère. Cependant, fort des perspectives de bonheur offertes par son épouse enceinte, Jean choisit de ne pas s'engager dans une fastidieuse bataille judiciaire. Ce renoncement symbolise sa volonté de tourner définitivement la page et de préserver son énergie pour sa nouvelle vie.
Hervé Bazin, à travers le parcours de Jean, continue de manifester sa révolte contre le monde de la bourgeoisie et ses travers. Dans "La Mort du petit cheval", cette révolte est exprimée avec une maturité accrue, reflétant la croissance du personnage principal. Le roman explore la tendance humaine à reproduire les schémas hérités de nos parents, et comment certains individus peuvent se sentir empêtrés dans cet héritage, tout en cherchant à s'en affranchir. "Je hais ces héritages non voulus, mais je les sens monter…", confie Jean, exprimant cette lutte intérieure contre les influences du passé qui pèsent "inextricablement". L'émancipation de Jean n'a pas été facile, il en a payé le prix fort, mais il réussit brillamment ses études et parvient à construire une vie indépendante, marquée par l'amour et la promesse d'un avenir plus serein.

L'œuvre d'Hervé Bazin, par sa profondeur psychologique et son réalisme cru, offre une exploration saisissante des dynamiques familiales toxiques et du long cheminement vers l'autonomie. "La Mort du petit cheval" n'est pas une déception ; elle confirme le talent de l'auteur pour dépeindre les complexités de l'âme humaine et la force du désir de liberté face à l'adversité. Le roman se détache par sa capacité à rendre compte de la transformation d'un individu qui, malgré les traumatismes de son enfance, parvient à se reconstruire et à trouver sa propre voie, loin des carcans familiaux.