L'histoire du cirque est jalonnée d'artistes dont le génie a traversé les époques, façonnant la culture populaire et laissant une empreinte indélébile. Parmi eux, le duo formé par George Foottit et Rafael Padilla, plus connu sous le nom de "Chocolat", occupe une place singulière. Leur collaboration, qui a débuté en 1886, a révolutionné la comédie clownesque durant plus de quinze ans, avant que la gloire ne cède la place à l'oubli et à la tragédie pour l'un d'eux. L'œuvre cinématographique de Roschdy Zem, "Chocolat", sortie en 2016, avec Omar Sy dans le rôle-titre, a brillamment ravivé la mémoire de ce tandem légendaire, remettant au jour leur parcours exceptionnel et le contexte social et culturel de la Belle Époque.

La rencontre d'un artiste blanc et d'un ancien esclave
L'histoire de Rafael Padilla est celle d'une résilience face à l'adversité. Né dans une famille africaine réduite en esclavage à Cuba, il est vendu à l'âge de onze ans à un marchand portugais. Fuyant cette condition, il trouve refuge en Espagne avant de rejoindre la France, terre d'opportunités et de rêves pour nombre d'artistes de l'époque. C'est là qu'il croise le chemin de George Foottit, un artiste-clown blanc d'origine anglaise, qui deviendra son partenaire et ami indéfectible. Cette rencontre fortuite allait donner naissance à l'un des duos comiques les plus célèbres de Paris.
Le triomphe du duo : une critique sociale déguisée en comédie
Dès leur apparition sur la scène parisienne, notamment rue Saint-Honoré à partir de 1886, le duo Foottit et Chocolat connaît un succès fulgurant. Leur numéro phare mettait en scène une dynamique bien précise : George Foottit incarnait le clown blanc autoritaire, tandis que Rafael Padilla, dans le rôle de l'Auguste noir, était le souffre-douleur systématique. Cette formule, bien que basée sur des stéréotypes raciaux prégnants de l'époque coloniale, était exploitée par le duo pour une critique comique de la domination. En se moquant de cette hiérarchie imposée, ils parvenaient à bousculer les préjugés de leur temps et à offrir une forme de catharsis comique au public.
Leur talent transcenda les murs du Nouveau Cirque, les menant à se produire dans des lieux emblématiques tels que l'Hippodrome du Champ de Mars et les Folies-Bergères. Pendant plus de quinze ans, Rafael Padilla, l'ancien esclave, devint le premier artiste noir à connaître une telle renommée en France, bouleversant les codes et ouvrant la voie à une représentation plus diverse sur scène. Les frères Lumière eux-mêmes furent captivés par leur art, immortalisant certaines de leurs performances, dont "La mort de Chocolat", témoignant de l'impact culturel du duo.
Chocolat, le clown noir trop longtemps oublié
La séparation et le déclin : une fin tragique pour Chocolat
Malheureusement, la gloire ne fut pas éternelle. En 1910, une séparation brutale intervient entre les deux amis, marquant un tournant dramatique dans la vie de Rafael Padilla. Il tenta une brève reconversion en tant que comédien dans la pièce "Moïse" d'Edmond Guiraud, mais sans retrouver l'éclat de ses années de clown. Un retour au cirque ne lui permit pas de renouer avec le succès. Sombrant dans l'alcoolisme, Rafael Padilla vécut ses dernières années dans la misère et l'anonymat à Bordeaux. Il y fut inhumé dans la section réservée aux indigents, à l'âge de 49 ans, laissant derrière lui une carrière oubliée par la plupart.
La réhabilitation d'un artiste : le film "Chocolat" et la plaque commémorative
Près d'un siècle après sa mort dans l'obscurité, le film "Chocolat" de Roschdy Zem a brillamment rendu justice à Rafael Padilla, le sortant de l'oubli. Le réalisateur, lui-même acteur reconnu, a signé avec ce biopic son quatrième long-métrage, offrant à Omar Sy l'opportunité d'incarner avec brio ce personnage historique. Le film retrace non seulement le parcours extraordinaire de Padilla, de l'esclavage à la célébrité, mais rend également hommage à George Foottit, interprété par James Thiérrée.
Au-delà du cinéma, la ville de Paris a tenu à honorer la mémoire de ces pionniers. Le 20 janvier, une plaque commémorative a été dévoilée au Nouveau Cirque, en présence de la maire de Paris, Anne Hidalgo, des acteurs principaux du film, du réalisateur, et des descendants des deux clowns. Cette inscription rappelle : "Ici, au Nouveau Cirque, Rafael Padilla dit le "Clown Chocolat" (1868? - 1917), né esclave à Cuba, et George Foottit (1864 - 1921) ont inventé la comédie clownesque associant le Clown Blanc et l'Auguste". Cet événement symbolique affirme la place de Chocolat aux côtés des nombreux artistes qui ont enrichi l'histoire culturelle de la France, reconnaissant enfin sa juste valeur.
L'héritage des dynasties circassiennes
L'histoire de Foottit et Chocolat s'inscrit dans un contexte plus large de l'art circassien en France, où plusieurs dynasties d'artistes ont marqué l'histoire. Des familles comme les Franconi, les Rancy, les Houcke, les Grüss, les Pinder, les Bouglione et les Médrano ont, à travers les générations, contribué à l'évolution et à la pérennité du cirque.
La dynastie Franconi, par exemple, a débuté avec Antonio Franconi, venu de Venise, qui s'est imposé comme dresseur d'animaux et impresario. Ses fils, Laurent et Henri, ont poursuivi son œuvre, formant des écuyers et dresseurs d'exception. Victor Franconi, petit-fils d'Antonio, a fondé l'hippodrome de la barrière de l'Étoile à Paris, et a dirigé le Cirque d'Hiver et le Cirque d'Été.
La famille Rancy, quant à elle, a émergé avec Jean-Baptiste Théodore Rancy, un écuyer et dompteur reconnu, qui a fondé son propre cirque et a même offert un spectacle en Égypte pour l'inauguration du canal de Suez. Ses descendants, tels qu'Alphonse Rancy, ont continué à diriger le cirque, montant des pantomimes grandioses et s'alliant à d'autres grandes familles du cirque.
Les Houcke, originaires d'Hazebrouck, ont également laissé leur empreinte. Jean-Léonard Houcke, considéré comme l'un des créateurs du cirque au Danemark, a parcouru l'Europe avec son propre cirque. Ses fils, Jules Léonard et Théodore Jean Léonard, ont poursuivi la tradition, tandis que son autre fils, Eugène Louis Léonard, a dirigé des cirques à l'étranger. Jean-Théodore Houcke, fils d'Eugène, a dirigé de nombreux cirques prestigieux, y compris l'Hippodrome de New York et l'Olympia de Londres. Il a également révolutionné le dressage des fauves en privilégiant la douceur à la force.
La famille Grüss, dont André-Charles Grûss fut un écuyer renommé, a vu son nom associé au Cirque Martinetti, puis au Grüss-Ricono. Son fils Armand, devenu écuyer, a épousé Céleste Ricono, issue d'une famille d'écuyers, perpétuant ainsi la lignée.
Le Cirque Fernando, fondé par Fernando Beert, a été un lieu emblématique, inspirant de nombreux artistes et peintres, dont Toulouse-Lautrec et Picasso. C'est au Cirque Fernando que le duo Chocolat et Foottit ont débuté leur carrière, avant que le lieu ne devienne le Cirque Médrano, une autre institution parisienne.
Les Fratellini, une famille de clowns italiens, ont marqué le XXe siècle par leur génie comique. François, Albert et Paul Fratellini ont excellé dans des rôles variés, du clown blanc à l'Auguste, se produisant aussi bien au cirque qu'au music-hall et à l'opéra-ballet. Annie Fratellini, petite-fille de Paul, a marqué son époque en devenant la première femme Auguste au Cirque Médrano et en fondant l'École Nationale du Cirque avec son époux, Pierre Etaix.
L'Hippodrome du Champ de Mars, lieu de prédilection du duo Chocolat et Foottit, a connu différentes directions, notamment sous l'impulsion de Victor Franconi, qui y organisa courses et spectacles. Cet hippodrome, ainsi que le Cirque d'Hiver et le Cirque d'Été, ont été des piliers du spectacle vivant à Paris.
Le Cirque d'Hiver, construit en 1852 par Jacques Hittorff, est un monument emblématique du cirque français. Il a accueilli de nombreux artistes et spectacles, et a appartenu à différentes familles, dont les Franconi et les Bouglione, qui le possèdent encore aujourd'hui.
Ces dynasties, par leur engagement, leur innovation et leur transmission de savoir-faire, ont façonné l'histoire du cirque et continuent, pour certaines, d'écrire de nouvelles pages de cette tradition vivante. L'histoire de Rafael Padilla et George Foottit n'est qu'un chapitre parmi tant d'autres, mais un chapitre d'une richesse et d'une portée humaine exceptionnelles.
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