L'histoire d'Audrey Thiel et de sa jument aveugle, Reed Squaw, est un témoignage poignant de résilience, d'amour et de la capacité d'adaptation remarquable des animaux. Cette enseignante d'anglais, résidant à Villing, a non seulement sauvé Reed Squaw d'une euthanasie envisagée par son ancien propriétaire en raison de son handicap visuel, mais elle lui a également offert une seconde vie pleine de joie et d'activités. Il y a quatre mois, Audrey a accueilli Reed Squaw, une jument Appaloosa d'une vingtaine d'années, dans sa famille déjà composée de quatre enfants, deux chiens, une chèvre nommée Chipie et trois autres chevaux. Loin d'être mise à l'écart, Reed Squaw participe activement à la vie de la ferme, brouttant paisiblement, se déplaçant et se roulant au sol, signe d'un bien-être retrouvé.

Un Handicap Transformé en Force : Changer les Mentalités
Lorsque Reed Squaw est arrivée, elle était amaigrie et blessée. Son ancien propriétaire, estimant qu'un animal handicapé n'avait plus d'utilité, avait décidé de recourir à l'euthanasie. Audrey Thiel, contactée par l'association "Les crins de liberté", qui vient en aide aux équidés en détresse, s'est sentie investie d'une mission : prouver que les chevaux aveugles sont des animaux parfaitement capables de s'adapter à leur handicap. "Je cherche à faire évoluer les mentalités par rapport aux chevaux aveugles", confie-t-elle. Cette démarche s'inscrit dans une tendance observée aux États-Unis, où les propriétaires continuent de travailler avec leurs chevaux aveugles. Audrey Thiel, formée à la thérapie et à l'élevage équin et possédant "les bases de l'éthologie", la science du comportement des espèces animales, est convaincue qu'une belle vie peut être offerte aux animaux handicapés. Elle souligne que son engagement n'est pas un coup de tête, mais un "coup de cœur", la seule chose dont Reed Squaw ait réellement besoin étant "l'amour".
Une Complicité Unique : "Je suis ses yeux, elle est mes jambes"
La relation entre Audrey et Reed Squaw est un exemple frappant de symbiose. Audrey guide sa jument avec des indications vocales précises et constantes : "Doucement", "ça monte", "ça descend", "tourner", "tu attends". Cette communication verbale, associée à une anticipation des obstacles, permet à Reed Squaw de se déplacer en toute sécurité. "On fait du plat, du trot, on part en balade. Et si le terrain est bien plat, on peut même faire quelques foulées au galop", affirme la propriétaire, ravie de la "complicité unique" née en quatre mois. Cette phrase, "Je suis ses yeux, elle est mes jambes", résume parfaitement la confiance mutuelle et l'interdépendance qui se sont établies entre elles.
Un Travail de Patience et de Persévérance
Le dressage d'un cheval aveugle demande une patience et une disponibilité exceptionnelles, ainsi qu'une concentration de tous les instants. Audrey explique que l'arrêt instantané est l'une des premières compétences à acquérir, car elle permet d'éviter de nombreux dangers potentiels. Elle s'est longuement documentée avant d'adopter Reed Squaw, soulignant que ce n'était pas une décision prise à la légère. La jument, quant à elle, apprécie les friandises comme les pommes, les carottes, les kiwis et le melon, comme le souligne avec humour Fabrice, le compagnon d'Audrey.
L'Éthologie au Service du Bien-être Animal
Les bases de l'éthologie ont été fondamentales pour Audrey dans son approche avec Reed Squaw. Comprendre le comportement naturel du cheval, ses réactions face à un nouvel environnement ou à des stimuli inconnus, est essentiel pour bâtir une relation de confiance et assurer sa sécurité. L'éthologie aide à décrypter les signaux subtils émis par l'animal, permettant à son propriétaire d'anticiper ses besoins et ses réactions. Dans le cas d'un cheval aveugle, cette compréhension est d'autant plus cruciale. Par exemple, savoir que les chevaux sont des proies par nature et qu'ils ont un instinct de fuite puissant permet de mieux appréhender leurs réactions face à l'inconnu, même sans la vue. L'apprentissage de la gestion des obstacles, des changements de niveau, ou simplement de la navigation dans un espace familier, demande une approche progressive et adaptée aux capacités sensorielles du cheval.
Au-delà de la Vue : L'Histoire de Daisy et Justine Peras
L'histoire d'Audrey et Reed Squaw n'est pas isolée. À Frolois, au sud de Nancy, Justine Peras, une éducatrice spécialisée de 24 ans, vit une expérience similaire avec sa jument Appaloosa, Daisy. L'adage du Petit Prince, "On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux", prend tout son sens dans leur relation. Daisy, atteinte d'uvéite, une maladie auto-immune de l'œil prédisposant la race Appaloosa, est devenue quasiment aveugle.

Un Diagnostic Brutal et une Décision Difficile
Il y a trois ans, Justine réalisait son rêve de petite fille en acquérant Daisy, alors en parfaite santé. L'été dernier, elle a commencé à remarquer que sa jument trébuchait lors des balades, se heurtait à sa barre d'attache et avait du mal à trouver son seau de céréales. L'inquiétude grandissante a conduit à une consultation vétérinaire, suivie d'une visite chez un spécialiste. Le verdict fut brutal : Daisy était quasi aveugle. Le vétérinaire a averti Justine que sa jument risquait de devenir dangereuse ou, au contraire, de s'adapter avec l'aide d'un compagnon. Ne pouvant assumer les frais d'une seconde pension, et refusant l'idée d'euthanasie, Justine s'est lancée dans un parcours semé d'angoisse, trouvant auprès de Daisy le réconfort dont elle avait elle-même besoin.
Un Dressage Adapté : La Voix et le Toucher comme Guides
Après deux mois d'incertitude, Justine a décidé d'accompagner Daisy dans cette nouvelle étape. Elle a entrepris un dressage spécifique, axé sur la voix et le toucher. "Je lui parle et lui explique tout, un peu comme on peut le faire avec un enfant. Cela la rassure", explique-t-elle. L'aménagement du boxe avec des mousses pour éviter les chocs et des mois de travail patient ont permis à Daisy d'apprendre à descendre une marche, à trouver son abreuvoir, à se déplacer dans son paddock et à appréhender les obstacles. Ces heures passées à étudier le comportement de sa jument ont représenté une véritable "leçon de vie" pour la jeune éducatrice.
Une Osmose Parfaite et une Fougue Préservée
Aujourd'hui, Daisy est plus proche de Justine, plus attentive à ses paroles. Elle a gagné en douceur et répond mieux lorsqu'elle est montée. Bien que ses proches s'inquiètent parfois, Justine a une confiance absolue en sa monture. "Nous sommes en osmose. Je n’ai pas besoin de lui indiquer quand tourner. Elle réagit au moindre basculement de poids de mon corps." Malgré sa cécité, Daisy n'a rien perdu de sa fougue. Elle est "speed en balade et veut cavaler tout le temps", conservant son allure et sa cadence.

Vers de Nouveaux Horizons : L'Équithérapie et le Travail au Sol
L'aventure de Daisy et Justine ne s'arrête pas là. Justine envisage désormais de dresser sa jument au travail au sol. De son côté, elle s'apprête à quitter son emploi d'éducatrice spécialisée pour devenir équithérapeute. Cette reconversion professionnelle lui permettra de poursuivre son exploration de la relation homme-animal, en mettant à profit son expérience unique avec Daisy. L'équithérapie, qui utilise le cheval comme médiateur dans un cadre thérapeutique, peut offrir des bénéfices considérables, tant sur le plan physique que psychologique, pour des personnes de tous âges et de toutes conditions. L'adaptation et le succès obtenus avec des chevaux aveugles comme Reed Squaw et Daisy démontrent le potentiel immense de ces approches.
L'Impact des Associations et le Soutien Communautaire
Les associations comme "Les crins de liberté" jouent un rôle crucial dans la sensibilisation et l'aide aux équidés en détresse. Elles permettent de mettre en relation des animaux dans le besoin avec des personnes bienveillantes et capables de leur offrir une nouvelle vie. Le soutien de l'entourage et des réseaux sociaux, comme l'évoque Audrey Thiel, est également une source de motivation essentielle pour poursuivre ces démarches, parfois difficiles mais toujours gratifiantes. La démarche d'Audrey et de Justine, bien que n'étant pas toujours approuvée par tous, démontre qu'avec de l'amour, de la patience et une bonne compréhension du comportement animal, il est possible de surmonter les obstacles et d'offrir une existence épanouie aux animaux, même ceux qui sont considérés comme "handicapés".
L'Adaptation Sensorielle : Une Leçon de Vie pour Tous
La cécité chez le cheval, loin d'être une fin en soi, devient une opportunité d'explorer d'autres sens et d'autres formes de communication. L'ouïe, l'odorat, le toucher et même la perception des vibrations du sol deviennent primordiaux. Les chevaux aveugles développent une sensibilité accrue à leur environnement et à leur partenaire humain. Ils apprennent à naviguer grâce à la mémoire spatiale, aux repères sonores et aux indications subtiles de leur cavalier. Cette adaptation rappelle l'importance de la perception sensorielle dans notre propre vie et la richesse que peut apporter une perspective différente. Le travail avec des chevaux aveugles nous enseigne la patience, l'écoute active, la confiance et la capacité à voir au-delà des apparences, des leçons précieuses pour les humains comme pour les animaux.
La Possibilité d'un Deuxième Cheval Aveugle
L'engagement d'Audrey Thiel et de son compagnon Fabrice ne s'arrête pas à Reed Squaw. Ils se disent "prêts à adopter un deuxième cheval aveugle s'il le fallait", témoignant d'une profonde conviction et d'un amour inconditionnel pour ces animaux. Cette ouverture d'esprit et cette volonté de partager leur foyer et leur affection avec d'autres équidés dans le besoin soulignent l'impact positif de ces expériences sur les propriétaires eux-mêmes, les amenant à repousser leurs limites et à élargir leur compréhension du monde animal. Le partage d'une vie avec des animaux, qu'ils soient voyants ou non, est une source d'enrichissement mutuel, de joie et d'apprentissage constant.