L'histoire de la manade Nicollin est intrinsèquement liée à celle de la Camargue et de la course camarguaise. Fondée en 1851 par Charles Combet, cette entreprise familiale, aujourd'hui dirigée par les fils de Louis Nicollin, Laurent et Olivier, incarne une tradition ancestrale de passion, de travail acharné et de respect pour le taureau de race. Au fil des générations, la manade Nicollin, dont les pâturages s'étendent sur les communes du Cailar, d'Aimargues et de Vauvert dans le Gard, a su traverser les époques, s'adaptant aux évolutions tout en préservant son âme.
Les Origines : Charles Combet et la Naissance d'une Tradition
L'aventure de la manade Nicollin débute en 1851, lorsque Charles Combet, alors employé agricole de Jean-Jules Boissier, un éleveur de taureaux de Camargue, fonde sa propre manade. Les pâturages choisis, situés dans le Gard, témoignent de l'ancrage profond de cette tradition dans le paysage camarguais. La commune du Cailar, en particulier, joue un rôle important, avec un arrêté municipal datant de 1850 permettant aux habitants d'utiliser gratuitement les prés communaux en échange de l'organisation d'une course lors de la fête votive. C'est dans ce contexte que Charles Combet fait ses premiers pas en tant que manadier.

La vie de Charles Combet est marquée par l'acquisition de la "Maison aux volets verts" en 1859, qui devient le cœur de sa propriété. Il a trois enfants : Pauline, qui décède prématurément, Anna et Laurent. Ce dernier, surnommé Combetou, seconde rapidement son père dans la gestion de la manade et développe également l'élevage de chevaux. La manade Combet prospère, et Charles Combet transmet progressivement les rênes à son fils Laurent, qui se consacre entièrement à cette activité, aidé par sa sœur Anna.
Les Héritiers : Laurent Combet et Fernand Granon
Après le décès de Charles Combet en 1904, Laurent Combet prend la direction de la manade. Sa passion pour le métier de gardian est immense, mais il est confronté à un tragique accident en 1906, lorsqu'un train décapite son cheval alors qu'il traverse un tunnel. Traumatisé, Laurent Combet voit sa santé décliner jusqu'à son décès en 1921.
C'est alors que Fernand Granon, fils de Pierre Fernand Granon, viticulteur, et d'Anna Combet-Granon, prend les rênes de la manade en 1906, à l'âge de vingt-quatre ans. Bien qu'initialement destiné au commerce des vins, Fernand Granon se révèle être un manadier accompli, préférant la terre et les taureaux aux affaires familiales. Il donne une nouvelle impulsion à la manade, introduisant de nouveaux taureaux qui marqueront l'histoire de la course camarguaise, tels que Belcita et N'a Pas Qu'à.
Durant la Première Guerre mondiale, Fernand Granon est mobilisé, confiant la manade à sa mère Anna. La période est difficile, marquée par la nécessité de vendre une partie du cheptel pour assurer la subsistance des animaux restants. C'est durant cette période que naît le célèbre taureau "Le Sanglier", dont le nom évoque son comportement lorsqu'il était veau.
Le Sanglier, le Clairon, le Ramoneur : Des Légendes de la Piste
La manade Fernand Granon voit éclore plusieurs taureaux d'exception qui marqueront la course camarguaise par leur courage, leur vélocité et leur caractère. Parmi eux, "Le Sanglier" est sans doute le plus emblématique. Né en 1919, il domine la course camarguaise de 1919 à 1931, devenant une véritable légende. Sa cocarde atteint des sommes considérables, et sa dernière course, en 1931, est un hommage à Gaston Doumergue, président de la République. Une stèle est érigée à sa mémoire au Cailar, lieu de sa naissance.

Un autre taureau d'exception est "Le Clairon", né en 1920. Malgré une corpulence imposante, il fait preuve d'une agilité remarquable, sautant les barrières et imposant son rythme aux raseteurs. Sa popularité est telle qu'un club taurin est créé en son honneur à Beaucaire, ville qui lui dédie une statue en bronze. Malheureusement, cette statue disparaît durant la Seconde Guerre mondiale.
"Le Ramoneur", apparu en 1924, est également décrit comme un taureau fantasque et désordonné, mais capable d'imposer son tempérament sauteur et cocardier. Il réalise des courses mémorables, blessant parfois des spectateurs dans la contre-piste, et est acclamé au même titre que le Sanglier et le Clairon.
La Transition : Les Frères Delbosc et Jean Lafont
En 1937, Fernand Granon, affaibli par un accident, est contraint de vendre les bêtes de sa manade aux frères Marcel et René Delbosc. Originaires de Lunel, les Delbosc, déjà propriétaires de la manade Arnaud-Reynaud, acquièrent les troupeaux de la devise rouge et jaune, puis ceux de la devise rouge et verte en 1937. Ils parviennent à assurer intégralement plusieurs courses grâce à la qualité de leurs taureaux, parmi lesquels "Sarraïé", qui sera désigné "meilleur taureau" à plusieurs reprises.
La période des frères Delbosc est également marquée par des tensions et des menaces, dues en partie à la jalousie suscitée par la qualité de leurs bêtes. En 1945, Jean Lafont rachète les bêtes de la manade Delbosc, devenant ainsi propriétaire de la devise rouge et verte. Il embauche Paulin Girar pour diriger la manade.
Jean-Pierre Durieu : Le Gardian d'une Vie
L'histoire de la manade Nicollin est aussi celle de ses gardians dévoués. Jean-Pierre Durieu est l'une de ces figures emblématiques. Sa passion pour la bouvine débute à l'âge de 14 ans, en 1958, lorsqu'il prête son cheval pour une ferrade chez Jean Lafont. Une rencontre fortuite sur les terres de Montcalm le conduit à aider un gardian à rentrer les bêtes, scellant ainsi son destin.

Des journées longues et passionnantes, où il apprend à reconnaître les veaux et leurs mères, à affronter les éléments, comme lors des inondations où le taureau Ventadour, double Biòu d’or, parvient seul à se sortir de la boue. En 1970, Jean-Pierre Durieu devient baile, gérant la manade jusqu'en 2007. Il témoigne de sa reconnaissance envers Jean Lafont pour avoir vendu la manade à la bonne personne pour sa pérennité, et souligne l'importance de M. Nicollin. Il a connu tous les Biòu d’or à l'exception de Cosaque, le premier, mort en 1958. Pour lui, les grands taureaux ont "quelque chose de particulier" qu'il faut vivre avec pour comprendre. Sa passion ne s'éteint jamais, et il se rend encore chaque matin à la manade Nicollin.
La Dynastie Nicollin : Louis, Laurent et Olivier
L'arrivée de Louis Nicollin marque un tournant majeur dans l'histoire de la manade. L'homme d'affaires, connu pour son franc-parler et son amour du football, prend les rênes de la manade et la transforme en l'une des plus titrées de la course camarguaise. La devise rouge et verte, désormais associée au nom Nicollin, devient synonyme d'excellence.
Louis Nicollin, entouré de sa femme Colette et de ses fils Laurent et Olivier, crée une véritable "tribu" où les liens familiaux sont primordiaux. Le mas Saint-Gabriel, propriété de près de 300 hectares acquise en 1994, devient le fief familial, un lieu de rassemblement pour les parents, enfants et petits-enfants. La porte du mas est souvent grande ouverte, accueillant amis, collaborateurs, employés, et personnalités diverses, témoignant de la générosité et de l'ouverture de Louis Nicollin.
Caractères de Camargue • FRANCE 24
Louis Nicollin est un homme pragmatique, capable de travailler avec tous les courants politiques, privilégiant les affaires aux idéologies. Il est également connu pour son affection envers les personnalités qui l'amusent ou l'étonnent, ne se laissant guère impressionner, y compris par des figures politiques de premier plan.
Depuis 2017, ce sont ses fils, Laurent et Olivier Nicollin, qui ont repris la direction de la manade, perpétuant ainsi la tradition familiale et assurant la pérennité de cet héritage exceptionnel. L'association "Devise rouge et verte" œuvre à perpétuer la pensée de tous les maîtres de la propriété, assurant un bilan positif et une continuité dans la gestion de cette manade légendaire. Les jeunes taureaux de la manade, tels qu'Ursul et Bozon, continuent de faire le spectacle, sous le regard attentif des raseteurs comme Vincent Félix et Alexis Brunel, qui remportent des trophées, témoignant de la vitalité de la course camarguaise et de l'excellence de la manade Nicollin.