La Légende de la Blanche Jument de Samer : Entre Mythe et Réalité

Une Apparition Fantomatique au Crépuscule

Imaginez un soir, alors que le crépuscule baigne la campagne d'une lumière douce et irréelle. Soudain, une silhouette d'une blancheur éclatante se détache dans le paysage : une jument, dont la robe semble luire d'un éclat blême et étrange. Elle vous regarde de ses yeux tendres, secouant doucement sa crinière au vent. Son encolure et sa croupe s'allongent, comme une invitation silencieuse à monter sur son dos, pour une chevauchée nocturne sous la pleine lune. L'histoire de cette apparition, bien que sa légende soit aujourd'hui quelque peu oubliée, fut autrefois vivace dans le Boulonnais, particulièrement près de Samer.

Jument blanche au crépuscule

L'Ombre de la Peste et l'Appel de Saint-Adrien

Les récits situent ces événements aux temps sombres de la Grande Peste, une époque où le fléau décimait les populations humaines, faisant croire à une punition divine sans précédent. Dans ce contexte de désarroi et de peur, un ermite, dont l'origine demeure mystérieuse, apparut auprès du curé de Samer. Armé de son bâton et coiffé d'un étrange chapeau informe, il transmit un message crucial : les habitants devaient se rendre à Preures pour prier Saint-Adrien, un saint réputé pour sa capacité à guérir les maux, notamment ceux de ventre.

La Rencontre Inquiétante sur la Route de Preures

Les Samériens se mirent alors en marche, le cœur rempli d'espoir et d'appréhension. Mais le chemin vers Preures fut marqué par une rencontre des plus troublantes. Au sommet d'une colline, baignée par la clarté de la lune, une grande et belle jument blanche les observait, calme et attentive. Les paysans, connaisseurs d'équidés, admirèrent la splendeur de l'animal. C'est alors que la jument, dans un geste d'une grâce saisissante, allongea sa croupe. Envoûtés par sa beauté et sa force tranquille, sept d'entre eux succombèrent à la tentation. Ils enfourchèrent la belle créature, dont le dos semblait s'allonger à mesure que chaque cavalier prenait place.

La Persistance de la Légende à travers les Siècles

Cette histoire, la légende de la Blanche Jument, a traversé les siècles, se perpétuant avec de légères variantes, mais conservant toujours l'essence de son récit. Les récits recueillis témoignent de la vivacité de ce mythe populaire. Un témoin, guidé par une paysanne locale, décrit un lieu appelé les Tombelles, près de Samer, qu'elle désigne comme le cimetière d'une armée étrangère. Ce site se trouve dans une plaine aride, au pied d'une colline nommée le mont de Blanque-Jument. La tradition locale raconte qu'autrefois, une jument blanche d'une beauté parfaite se tenait sur ce sommet. Libre de tout maître, elle s'approchait familièrement des passants, leur présentant sa croupe à monter. Les sages se gardaient bien de céder à cette séduction, mais un incrédule, par témérité, osa monter sur l'animal. Il fut aussitôt terrassé et écrasé, un avertissement clair quant aux dangers de cette apparition.

Échos d'une Légende à travers l'Europe

La légende de la Blanche Jument n'est pas un phénomène isolé au Boulonnais. Des récits similaires émergent de diverses régions, révélant une mythologie chevaline européenne commune.

Ech Goblin et le Qu'vau Blanc de Saint-Pol-sur-Ternoise

Dans la région de Saint-Pol-sur-Ternoise, on se souvient d' "ech goblin", également appelé "qu'vau blanc" ou "ch'gvo blanc". Cet être, à la robe soyeuse, arborait un collier de clochettes dont le son mélodieux attirait les victimes. Comme la Blanche Jument, il était capable d'allonger son dos pour faire monter plusieurs proies, emportant les enfants imprudents dans une cavalcade mortelle pour les noyer dans la rivière. Le jour, il se cachait dans les bois. L'utilisation de cette créature pour effrayer les enfants désobéissants était courante jusque dans les années 1830.

Le Cheval Fantomatique de Vaudricourt

À Vaudricourt, la légende prend une autre teinte, mettant en scène tantôt un âne gris, tantôt un cheval blanc. L'histoire raconte qu'un soir de Noël, après la Messe de Minuit, l'animal sortit d'un abreuvoir et emporta les enfants à la sortie de l'église. Il les précipita ensuite dans la rivière où ils périrent noyés. La tradition locale avertit qu'à Noël, il est possible de croiser, au détour d'une rue, l'étrange équipage de ce cheval blanc fantomatique, monté par ses jeunes victimes.

Une Présence Transnationale

Ces récits de chevaux blancs maléfiques, dont les méfaits sont souvent liés à l'eau, ne sont pas l'apanage de la seule région du Nord-Pas-de-Calais. On en retrouve des mentions partout en Europe : en Flandres, outre-Manche comme en Allemagne. Le célèbre historien Tacite, dès le Ier siècle de notre ère, évoquait l'étrange effroi que ces chevaux provoquaient dans la Gaule romaine.

Carte de l'Europe avec des points marquant les légendes de chevaux blancs

Les Chevaux Blancs dans les Mythologies Indo-Européennes

Dans l'ensemble des mythologies indo-européennes, le cheval entretient un lien profond avec l'eau. Les chevaux d'écume tirant le char de Poséidon, dieu des océans, en sont un exemple frappant. Ces créatures aquatiques, parfois sous des formes serpentines et dangereuses, partagent avec notre Blanche Jument la capacité de déformer leur propre corps pour séduire.

Parmi les nombreuses manifestations de ces chevaux légendaires, on peut citer :

  • Le Bian Cheval des Vosges : Qui vient chaque nuit boire à la fontaine des villages.
  • Les Chevaux Blancs du Jura : Parfois sans tête, ils volaient et s'emparaient des habitants pour les noyer dans la Loue.
  • Le Cheval Mallet du Poitou : Capture tous ceux qui ne portent pas de médaille de Saint-Benoît pour se protéger.
  • Lou Drapé de Provence : Qui, à Aigues-Mortes, emportait à jamais les enfants imprudents.
  • Le Schimmelreiter de Basse-Saxe : Son apparition, avec ou sans cavalier, annonçait les tragédies marines, les digues brisées et les pires tempêtes.

Ces figures sont innombrables et ont laissé une empreinte indélébile dans les légendes européennes depuis l'Antiquité.

À la Recherche des Origines : Epona et les Symboliques Anciennes

Il est difficile de démêler l'écheveau des origines de ces chevaux légendaires. Le nom même de "Blanche Jument" est significatif, "jument" signifiant "grande jument" en ancien gaulois, et ses attributions sont multiples. Pourquoi ce souvenir lointain nous est-il parvenu sous la forme d'une jument maléfique ?

Une piste intéressante mène à Epona, une déesse celtique protectrice des chevaux, mais aussi une déesse psychopompe, c'est-à-dire une guide des âmes vers l'au-delà. Le nom "Epona" lui-même dérive du mot gaulois pour cheval. Si vous rencontrez une blanche jument, un soir de pleine lune, il est suggéré de la flatter et de l'appeler "Epona", avec tout le respect qui lui est dû, tout en restant prudent.

Représentation de la déesse Epona

La Blanche Jument et le Cheval Boulonnais : Une Connexion Réelle ?

Il est intéressant de noter que la région du Boulonnais est également le berceau du cheval boulonnais, une race de chevaux de trait bien réelle, réputée pour sa robe gris clair, souvent perçue comme blanche. Cette coïncidence géographique a pu alimenter et renforcer les légendes locales.

Les Caractéristiques Communes des Chevaux Fantastiques

La Blanche Jument et ses équivalents dans le Pas-de-Calais partagent des caractéristiques communes avec d'autres chevaux fabuleux du folklore français et allemand. L'origine exacte de ces légendes reste énigmatique.

  • Le dos extensible : La capacité du dos de la jument à s'allonger pour accueillir plusieurs cavaliers est une caractéristique récurrente. Bien que certains chercheurs, comme Bernard Coussée, suggèrent que cet élément pourrait être un ajout postérieur, influencé par d'autres récits, des histoires de chevaux blancs noyant les imprudents circulaient déjà dans le Pas-de-Calais, servant à éloigner les enfants des zones dangereuses. Henri Dontenville y voit une caractéristique serpentine ou reptilienne. Cette particularité se retrouve dans d'autres légendes, comme celle du cheval Bayard, qui s'allongeait pour porter les quatre frères Aymon.
  • Le lien avec l'eau : La prédilection de ces créatures pour entraîner leurs victimes vers l'eau, que ce soit une rivière ou la mer, est un élément constant. Cela renvoie aux sacrifices rituels de chevaux pratiqués par les Gaulois, souvent effectués dans l'eau en offrande aux puissances des éléments ou en l'honneur du Soleil.
  • La symbolique de la couleur blanche : La couleur blanche, particulièrement celle d'un blanc "lunaire", "blême" ou "pâle", est souvent associée aux chevaux maudits dans le folklore. Contrairement aux chevaux blancs ouraniens comme Pégase, ces chevaux blancs nocturnes évoquent le deuil, la mort, à l'instar de la monture blanche de l'un des quatre cavaliers de l'Apocalypse. Henri Gougaud associe cette blancheur à une symbolique "nocturne, livide comme les brumes, les fantômes, les suaires".

Transformation et Manifestation : Esprits, Lutins et le Diable

Ces créatures équines sont souvent assimilées à la transformation d'un esprit, d'un lutin ou du Diable lui-même. L'Académie celtique affirme que la Blanche Jument du Boulonnais est la manifestation d'un esprit. Claude Seignolle voit dans l'âne gris de Vaudricourt une transformation du Diable en animal. Édouard Brasey considère la Blanche Jument et le Schimmel Reiter comme des esprits follets ou des croque-mitaines destinés à effrayer les enfants.

Il existe des liens étroits entre les lutins et les chevaux fantastiques. Dans le folklore, lorsque le petit peuple adopte une forme animale, c'est le plus souvent celle d'un cheval. Les silhouettes du lutin et du cheval tendent à se confondre, particulièrement près de l'eau.

Pierre Dubois, dans son "Encyclopédie des fées", suggère que ces animaux sont issus de Pégases et de Licornes, devenus farouches par manque d'apprivoisement par les hommes. Les légendes de chevaux blancs, dans leur aspect séducteur puis mortel, mettent en garde contre les apparences trompeuses. La robe ne fait pas le moine, et le vice peut emprunter les traits de la vertu.

La Dame blanche - Québec - (French) - Contes et légendes Canadiens

La Blanche Jument et le Cyclisme Moderne

Si la Blanche Jument hante les légendes, elle a également donné son nom à une ascension cycliste dans la région de Samer. La "Côte de la Blanche Jument" depuis Samer est une montée de 4ème catégorie, longue de 2.3 km avec une pente moyenne de 5.6%, atteignant une altitude de 173 mètres. Bien que n'étant pas particulièrement exigeante, elle offre un entraînement intéressant pour les cyclistes. La description de cette ascension mentionne un revêtement routier bon et une circulation limitée, la rendant accessible. Il est suggéré qu'un braquet compact, avec un petit plateau de 34 dents et une couronne plus grande de 28 ou 30, peut être agréable pour maintenir une cadence fluide lors de la montée. Le temps estimé pour parcourir cette côte varie de 00:20:04 à 00:07:23, selon le rythme du cycliste.

L'expérience des cyclistes sur cette route, bien que plus terre à terre, peut parfois rappeler l'atmosphère mystérieuse des légendes locales. La nature environnante, la tranquillité de certains tronçons, et l'effort physique peuvent évoquer, par contraste, la puissance et le mystère de la Blanche Jument légendaire. Il est même fait mention humoristique, dans une description de randonnée, d'un "crachat de lama dans son jardin" lors de la montée, ajoutant une touche d'absurdité locale à l'expérience.

La région du Nord-Pas-de-Calais, riche de son patrimoine folklorique, continue de fasciner par ses histoires, où la réalité des paysages se mêle aux échos des légendes anciennes. La Blanche Jument de Samer, qu'elle soit une manifestation d'esprits anciens, un avertissement ancestral, ou simplement le reflet de l'imagination populaire, demeure une figure emblématique du folklore des Hauts-de-France.

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