Comment le Christianisme est arrivé en Europe : De la Diaspora aux Royaumes

L'histoire de l'arrivée du christianisme en Europe est un récit complexe, marqué par des conversions progressives, des stratégies subtiles, des influences politiques et des échanges culturels profonds. Loin d'être une conquête fulgurante, cette expansion s'est déroulée sur plusieurs siècles, transformant le paysage religieux et social du continent.

Les Premières Racines : L'Antiquité Tardive et l'Empire Romain

Au commencement, le christianisme, né au sein de l'Empire romain, ne se limitait pas à l'Europe. Durant l'Antiquité, les chrétiens étaient plus nombreux au Moyen-Orient, particulièrement dans les territoires à l'Est de Jérusalem, qu'en Europe. Les communautés se situaient en Anatolie, Mésopotamie, Perse, Asie centrale et Inde, et ce, jusqu'au XIe siècle. En Afrique du Nord, des communautés chrétiennes, plus ou moins importantes selon les régions, existaient depuis l'époque d'Augustin d'Hippone. Dans de nombreuses villes romaines s'étaient constituées les premières Églises.

Carte des premières communautés chrétiennes dans l'Empire romain

Le christianisme se propage au sein des populations dans les campagnes de l'Empire romain, principalement par l'action de moines - du grec « monos » : seul - de tradition érémitique, comme saint Martin de Tours en Gaule, à la fin du IVe siècle. D'autres ermites itinérants permettent au christianisme de dépasser les frontières de l'Empire, comme Patrick d'Irlande (389-461) en Irlande, au Ve siècle. Tertullien écrivait déjà aux IIe-IIIe siècles dans son œuvre Adversus Judaeos que « qu'il y a des endroits (dans l'Ouest), qui ne sont pas occupés par les Romains, mais qui se sont rendus au Christ ».

Le nom même de « mission » revêt, au moins jusqu'au XVIe siècle, un sens particulier : il se rapporte à l'envoi du « Fils » (le Christ) par le « Père » (Dieu) pour sauver les âmes des hommes ; le « missionnaire » est donc l'« envoyé » (missus) pour le salut. Par la « mission », l'évangélisation gagne incidemment un caractère « national » plus affirmé : l'évangélisation et la naissance d'une Église peuvent correspondre à la naissance ou à l'affirmation de l'identité d'un peuple (latin gens) chrétien issu d'une nation « barbare » (latin natio). C'est, par exemple, ce que décrit Bède le Vénérable dans son Histoire ecclésiastique du peuple anglais (historia ecclesiastica gentis Anglorum) achevée vers 732.

Jusqu'au début du IVe siècle, les premiers chrétiens connaissent des alternances de liberté relative et de persécution. Constantin élimine Maxence en 312, promulgue l'Édit de Milan en 313, qui met le christianisme sur un pied d'égalité avec les autres cultes, et ordonne la restitution des biens confisqués. Il prend des mesures législatives pour intégrer les chrétiens dans la structure de l'empire, comme l'élévation du dimanche au rang de jour férié. Bien que baptisé sur son lit de mort en 337, Constantin avait activement soutenu le christianisme. À cette époque, 90 % des citoyens romains restaient païens ou adhéraient à d'autres religions. Les comportements charitables des chrétiens durant les épidémies ont pu impressionner les païens, contribuant ainsi aux conversions.

Sous Gratien et Théodose Ier (380-395), le christianisme devient religion d'État. L'édit de Thessalonique (380) officialise le culte chrétien comme unique religion licite de l'Empire romain. Des lois prohibent le paganisme en 391, et l'Édit de Constantinople (392) interdit tous les cultes païens dans tout l'Empire, imposant définitivement le christianisme.

La Conversion de l'« Europe Barbare » : Le Haut Moyen Âge

La chute de l'Empire romain d'Occident en 476 marque le début d'une nouvelle ère. Les peuples germaniques païens qui s'installent en Europe occidentale adoptent progressivement le christianisme. Ce processus n'est pas toujours pacifique et implique des stratégies complexes.

L'évangélisation devient également un enjeu politique pour les souverains chrétiens, qui cherchent à accroître leur influence. Le rôle des rois francs, appuyés par l'Église depuis le baptême de Clovis à la fin du Ve siècle, est important pour la Germanie, tout comme celui des empereurs d'Orient pour les Slaves. Après que les rois mérovingiens ont appuyé l'expansion vers l'Est de leur royaume sur l'expansion de l'Église nicéenne, Pépin le Bref appuie l'action de Boniface en Frise païenne. Charlemagne se heurte à la résistance des Saxons et tente de les convertir par la force lors de sanglantes campagnes menées à la fin du VIIIe siècle.

Dans tout l'Occident, le rôle « directeur » de l'Église romaine s'affirme, entre autres, par le biais de la mission. Rome, « siège apostolique », devient le point de départ de plusieurs missions, comme la mission grégorienne envoyée en 596 par le pape Grégoire le Grand auprès des Anglo-Saxons. Ce succès est suivi par celui de Paulin, qui obtient le baptême du roi Edwin de Northumbrie. Des moines anglo-saxons prennent le relais aux VIIe et VIIIe siècles pour évangéliser les Germains du continent.

Carte de l'Europe montrant l'expansion du christianisme au Haut Moyen Âge

Les évêques, dans le vide des institutions civiles après l'effondrement de l'Empire, deviennent les premiers personnages de leurs villes, leur permettant de marginaliser les non-chrétiens. Cependant, l'interdiction légale du paganisme ne semble pas avoir été maintenue, et les politiques civiles de coercition ont disparu. Grégoire le Grand s'opposait vigoureusement à l'usage de la contrainte, jugeant l'expression du libre choix importante pour la demande de baptême.

La conversion des élites romaines est favorisée, car la religion chrétienne représente un moyen de conserver un peu de leur prestige social. Pour se démarquer des populations barbares, l'aristocratie romaine intègre l'élite chrétienne. Le paganisme devient synonyme de médiocrité.

Les chrétiens ne cherchèrent pas à convertir les Juifs, considérant que leur état de soumission était un signe de la punition de leur déicide. Certains évêques tentèrent d'obtenir leur conversion en leur laissant le choix entre le baptême et l'exil, mais le pape Grégoire le Grand condamna ces méthodes coercitives.

Pour convertir les Barbares, les évêques durent affronter le paganisme germanique et l'arianisme. Ils élaborèrent une stratégie de conversion par le haut : en baptisant le roi barbare et son entourage, ils pensaient que le christianisme se diffuserait naturellement. Le roi prenait un risque en se convertissant, car cela revenait à rejeter les ancêtres. En recevant le baptême, le roi perdait ses prérogatives sacrales au profit des évêques, abandonnant son rôle de chef religieux. Il devait gagner d'autres compétences et la confiance de son peuple, les victoires guerrières et la prospérité constituant les principaux signes de l'efficacité d'une religion.

Les choix religieux dépendaient de la conjoncture politico-économique et de sa perception par les sujets. Une assemblée décisionnelle, représentant le peuple, devait avaliser tout changement de religion. Le passage au christianisme n'était pas toujours définitif, et certains peuples germaniques changèrent de religion plusieurs fois.

Une fois le peuple converti, il s'agissait d'encadrer la religion populaire. Le contrôle social des croyances se renforça avec l'apparition de l'excommunication et de la pénitence. Les conversions furent facilitées par l'action des moines et des élites locales. Une société chrétienne naissait peu à peu, et les dirigeants séculiers et religieux collaborèrent pour faire avancer l'uniformisation religieuse. Au début du VIIIe siècle, l'Occident était devenu chrétien.

L'Europe du Nord et la Compétition entre Églises : Après la Dislocation de la Pentarchie

Après le XIe siècle, l'expansion du christianisme se poursuit, mais marque une certaine compétition entre l'Église catholique et l'Église orthodoxe.

Aux XIe et XIVe siècles, une compétition entre les sphères d'influence franque et byzantine se dessine pour convertir les peuples baltes et slaves. Ainsi se constituent les Églises des Bavarois et des Slaves de l'Ouest, placées sous l'autorité des évêques de Salzbourg. La terminologie chrétienne slovène et slave est élaborée, fondée sur la terminologie ladine ancienne.

Au IVe siècle, Wulfila, évêque goth arien, évangélise ses compatriotes et crée un alphabet gotique. Aux IXe et Xe siècles, les Slaves de l'Est, du Sud, puis les Russes reçoivent le baptême, ainsi que leurs alphabets glagolitique et cyrillique, des missionnaires byzantins comme Cyrille et Méthode. Leur mission en Grande-Moravie, bien que soutenue initialement par la papauté, se heurte à l'hostilité du clergé germanique et à l'absence de soutien de Rome.

Saints Cyrille et Methode

Dans l'art chrétien oriental, l'iconographie joue un rôle pédagogique. La transition d'un art « païen » à un art chrétien se fait progressivement par l'assimilation de divinités païennes au Dieu chrétien. En Occident, l'usage exclusif du latin pour la liturgie limite le rôle de l'évangélisation, mais l'art évolue, les motifs germaniques disparaissant au profit de motifs chrétiens.

L'action des missionnaires romains est éclipsée, après la fin du VIIIe siècle, par le rôle des souverains nouvellement convertis, comme en Scandinavie. Le rôle des rois danois, à la suite d'Harald à la Dent bleue baptisé vers 960, est déterminant. En Suède, il faut attendre la dynastie du Götaland pour que le christianisme s'impose dans les années 1060.

Le modèle du missionnaire du haut Moyen Âge, inspiré par les apôtres, ressurgit dans l'idéal de vie apostolique des ordres mendiants (dominicains et franciscains) à la fin du XIIe siècle. Les franciscains s'ouvrent à des cultures non-chrétiennes, lançant des missions en Afrique du Nord et développant la connaissance de l'arabe.

L'ordre de Cîteaux dépêche un « évêque missionnaire » pour organiser les croisades baltes visant à évangéliser les Vieux-Prussiens et les peuples baltes. Après 1233, des frères prêcheurs (dominicains) sont envoyés auprès des premières victimes de la Horde d'or. Après le concile de Lyon (1245), plusieurs émissaires sont envoyés par le Pape pour aider les chrétiens des Églises lointaines, y compris en Asie, dans le Caucase, en Perse et jusqu'en Chine ou en Inde. Les missions de Jean de Plan Carpin et Guillaume de Rubrouck sont infructueuses du point de vue de l'évangélisation. En Chine, Jean de Montecorvino fonde l'Église de Pékin, convertissant un certain nombre de Chinois et de Mongols. Le succès des entreprises missionnaires du XIIIe siècle est cependant limité dans le temps.

Au Ve siècle, les peuples germaniques païens qui peuplaient le nord-ouest de l'Europe se sont rendus maîtres de l'Empire romain. Entre le Ve et le VIIe siècles, les vainqueurs adoptent la religion officielle des vaincus, le christianisme. Ce phénomène paradoxal s'explique par des stratégies de conversion subtilement coercitives, mêlant contraintes économiques, sociales et culturelles, poussant les païens et les hérétiques aux marges de la civilisation romaine.

L'Église et le Pouvoir : Une Interdépendance Stratégique

Dès la fin du Ve siècle, toutes les principales villes de l'ancien empire romain avaient leur évêché, assurant l'encadrement administratif. La pensée chrétienne s'est développée grâce aux premiers théologiens, comme Saint Augustin. Plusieurs chrétiens se regroupaient en collectivités pour vivre dans des monastères.

La conversion au christianisme est alors devenue un acte politique. L'Église assurait sa puissance et son influence lorsqu'un roi se convertissait et incitait son peuple à faire de même. Les rois convertis profitaient de la protection et de l'influence de l'Église. La christianisation a également favorisé un réseau d'échanges commerciaux.

La conversion de Clovis, roi des Francs, en 498, a marqué un tournant. Cette conversion lui a permis de profiter de l'aide des évêques et de proposer une alliance chrétienne entre Francs et Romains, incitant des milliers de Francs à adopter cette religion.

Charlemagne, de la dynastie carolingienne, a régné de 768 à 814, constituant le plus vaste territoire en Europe depuis la chute de l'Empire romain. Dans ses conquêtes, il utilisait la christianisation comme mode d'assimilation des peuples vaincus, soumettant les peuples germaniques, les Saxons, les Scandinaves, les Basques et les Catalans. La puissance militaire de Charlemagne et la puissance religieuse de Rome ont accéléré la christianisation de l'Occident. Charlemagne a entrepris la construction de plusieurs monastères dans le but de poursuivre l'extension du territoire et l'unification des peuples grâce à la chrétienté.

La structure sociale de l'empire reposait sur les serfs et le clergé, qui jouait un rôle de ciment social. Les places importantes dans l'organisation du pouvoir étaient souvent laissées aux membres de l'Église. Charlemagne a également favorisé l'éducation et la culture, créant des écoles et encourageant un retour vers l'Antiquité et une ouverture vers le monde extérieur.

Après la mort de Charlemagne, son empire s'est peu à peu morcelé. Toutefois, son personnage demeure présent dans les mythes et légendes, symbolisant la fusion entre le pouvoir militaire et la foi chrétienne qui a façonné l'Europe.

Conclusion

L'expansion du christianisme en Europe fut un processus long et multiforme, s'étendant de la conversion progressive de l'Empire romain à l'évangélisation des peuples germaniques et slaves. Cette diffusion s'est appuyée sur l'action des moines, l'influence politique des souverains, et une stratégie parfois coercitive, façonnant ainsi l'identité religieuse et culturelle du continent européen. L'interaction entre l'Église et le pouvoir, la naissance des monastères, le développement de la théologie et l'évolution de l'art chrétien témoignent de la profondeur et de la complexité de ce phénomène historique majeur.

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