Le Crazy Horse : 70 Ans de Création Artistique et de Sublimation Féminine

Depuis sa création en 1951, le Crazy Horse s'est imposé comme une institution parisienne, un temple de l'élégance et de la sensualité où le corps de la femme est célébré sous toutes ses formes. Plus qu'un simple cabaret, le Crazy Horse est un véritable laboratoire artistique, un lieu où la création, l'audace et la modernité se rencontrent pour offrir des spectacles inoubliables.

Entrée du Crazy Horse Paris

La Vision Avant-Gardiste d'Alain Bernardin

Le 19 mai 1951, Alain Bernardin, un homme visionnaire et profondément admirateur de la féminité, fonde le Crazy Horse Saloon sur l'Avenue George V, au cœur du prestigieux Triangle d'Or parisien. Influencé par le rêve américain et l'esthétique des saloons, il imagine un lieu où la création artistique et la sublimation du corps féminin seraient les pierres angulaires du spectacle. Dès ses débuts, le cabaret se démarque par son approche avant-gardiste, plaçant la femme et l'art au centre de ses préoccupations. Les premières années voient naître des tableaux érotiques, entrecoupés de numéros traditionnels de cabaret, interprétés par des artistes de variétés, des magiciens, des ventriloques ou encore des chanteurs. Une particularité de l'époque, qui perdure encore aujourd'hui, est que seuls les hommes étaient autorisés à se produire sur scène, créant un contraste fascinant avec la présence exclusivement féminine des danseuses.

L'une des premières attractions marquantes fut le numéro "Le Bain" interprété par Miss Candida, qui, près de 500 fois, prendra son bain sur scène, un tableau qui sera plus tard réinterprété par Dita Von Teese. L'influence du Pop Art et de l'Op Art se fait sentir dès les années 60, où les jeux de lumière et les projections commencent à redessiner et à créer des illusions sur les corps des danseuses, marquant ainsi la signature artistique unique du cabaret. L'émancipation de la femme et la révolution sexuelle des années 60 influencent également le Crazy Horse, qui s'empare de ces nouveaux codes pour insuffler modernité et audace à ses spectacles. Chaque numéro est alors conçu comme une œuvre d'art, une composition minutieuse alliant chorégraphie, ambiance, décor et jeux de lumière.

L'Évolution Artistique et les Codes du Crazy Horse

Au fil des décennies, le Crazy Horse a su évoluer tout en conservant son ADN. Les années 60 marquent un tournant avec l'adoption d'une troupe féminine et multi-ethnique, et la création de numéros espiègles et époustouflants où les jeux de lumière et les projections redessinent les corps. Le nu intégral, légalisé en 1968, devient une composante essentielle du spectacle, les danseuses évoluant désormais entièrement dénudées. L'esthétique du Crazy Horse repose sur des critères physiques très précis pour ses danseuses, qui doivent mesurer entre 1,68 et 1,72 m, avec des jambes représentant les deux tiers de leur buste. La poitrine est fière et naturelle, séparée par 21 cm, et le nombril est situé à 13 cm du pubis. Au-delà de ces mensurations, les "Golden rules" pour devenir une "Crazy Lady" incluent une excellente formation en danse classique, un talent d'actrice, une sophistication certaine et, surtout, une personnalité affirmée. La perruque brune ou blonde, coupée au carré avec une frange distinctive, contribue à l'identité visuelle forte des danseuses, leur conférant un air mi-ange, mi-démon.

Danseuses du Crazy Horse avec leurs perruques iconiques

Le cabaret est conçu comme une bulle, un "monde à part", protégé du tumulte extérieur par une succession de gardes, un escalier descendant et des portes battantes menant à un espace feutré de moquette rouge et de lumière chaude. L'accueil y est soigné, les serveurs plaçant les spectateurs dans un cocon propice à l'émerveillement.

Des Collaborations de Haute Couture et Artistiques

Dès ses débuts, le Crazy Horse a entretenu des liens étroits avec le monde de la mode. À l'époque de son ouverture dans le Triangle d'Or, ses voisins étaient des grands noms comme Hubert de Givenchy et Cristobal Balenciaga. Le couturier espagnol, soucieux de l'image de son établissement, a même concédé à adoucir la décoration extérieure du cabaret en échange de robes pour ses danseuses. Cette première collaboration artistique a ouvert la voie à une longue tradition de partenariats avec les plus grands noms de la mode et de l'art. Karl Lagerfeld, Paco Rabanne, Jean-Claude Jitrois, Poupie Cadolle, Azzedine Alaïa, Jean-Paul Gaultier, Elie Saab, et plus récemment Christian Louboutin, Chantal Thomass, et bien d'autres encore, ont signé des créations uniques pour les spectacles du Crazy Horse, enrichissant ainsi le répertoire visuel du cabaret.

L’imposture qui a révolutionné la mode

Cette collaboration avec des créateurs de renom témoigne de la reconnaissance du Crazy Horse comme une scène d'exception, capable de mettre en valeur le talent artistique et de sublimer la féminité. Les danseuses du Crazy Horse, véritables muses, ont toujours utilisé leur personnalité, leur imagination et leur beauté pour élever l'expression corporelle au rang d'art.

Les Années Bernardin et la Succession Familiale

Durant les années Bernardin, le Crazy Horse a connu une période de succès et de reconnaissance internationale. Alain Bernardin, décédé en septembre 1994, a laissé un héritage artistique considérable. Ses enfants, Sophie, Pascal et Didier Bernardin, ont repris les rênes du cabaret, poursuivant l'œuvre de leur père. En 2001, pour célébrer son 50ème anniversaire, le Crazy Horse a osé franchir les frontières de l'Hexagone pour s'installer à Las Vegas. Ce triomphe outre-Atlantique a marqué le couronnement de son succès mondial.

Une Nouvelle Ère : Andrée Deissenberg et les Guest Stars

En 2005, la famille Bernardin décide de vendre le Crazy Horse. Une nouvelle équipe prend les commandes, avec Andrée Deissenberg à sa tête en tant que Directrice Générale. Sa vision est claire : conserver l'essence de la légende du Crazy tout en plaçant la création au cœur des projets artistiques. Pour insuffler un nouveau souffle, elle a l'idée audacieuse d'inviter des femmes célèbres, reconnues pour leur talent et leur charisme, à fouler la scène du cabaret.

En octobre 2006, Dita Von Teese, icône internationale du burlesque, inaugure cette nouvelle ère. Elle présente son numéro "Le Bain", une réinterprétation sensuelle du tableau créé par Miss Candida, marquant ainsi le début d'une tradition de collaborations exceptionnelles. Par la suite, de nombreuses stars se succéderont, enflammant la scène du Crazy Horse : Arielle Dombasle, Pamela Anderson, Clotilde Courau, Carmen Electra, Noémie Lenoir, Conchita Wurst, Viktoria Modesta, et plus récemment, les stars de la K-pop Lisa et Violet Chachki, ainsi que l'icône colombienne Karol G.

Dita Von Teese sur la scène du Crazy Horse

Ces collaborations avec des "Guest Stars" et des "Guest Créateurs" tels que le chorégraphe Philippe Decouflé (pour le spectacle "Désirs"), le chausseur Christian Louboutin (pour le show "Feu"), ou encore la papesse de la lingerie chic Chantal Thomass (pour "Dessous Dessus"), ont permis d'enrichir le répertoire du cabaret, de le réinventer et de toucher de nouveaux publics, tout en respectant l'ADN artistique du Crazy Horse.

Un Patrimoine Culturel Vivant et un Miroir de Société

Le Crazy Horse n'est pas seulement un lieu de divertissement, c'est aussi un patrimoine culturel vivant. En 2005, il a été classé parmi les éléments du patrimoine culturel parisien, rejoignant ainsi des monuments emblématiques comme l'Opéra Garnier et la Tour Eiffel. Sa singularité réside dans son esthétique unique, ses codes stylistiques précis, comme les fameuses perruques, et son format intimiste de scène en 16:9.

Le cabaret a toujours su capter l'air du temps, portant un regard décalé sur les époques qu'il traverse. Il a inspiré des artistes de tous horizons, de David Lynch à Beyoncé, en passant par de grands noms de la mode. Le regard artistique qu'il porte sur l'actualité, les parodies politiques, ou encore les hommages à des événements historiques, comme l'entrée de Joséphine Baker au Panthéon, font partie de son ADN.

Andrée Deissenberg souligne que le spectacle actuel s'inscrit dans le monde post-MeToo, abordant les questionnements sur la représentation des corps tout en restant fidèle à l'idée originelle d'Alain Bernardin, qui s'inspirait de la société. Fait notable, le public du Crazy Horse est désormais majoritairement féminin (environ 65%), un signe que le lieu s'est approprié par les femmes qui y trouvent une source d'inspiration, une célébration de la liberté et de l'indépendance. La dimension esthétique du Crazy Horse parle également à une large communauté LGBT+, aux stylistes, artistes, chanteurs et photographes.

Patricia Folly, directrice adjointe de création et ancienne danseuse, affirme que le Crazy Horse "n'est pas juste un spectacle de nudité. Les lumières habillent les corps, les chorégraphies racontent des histoires. On parle de la femme libre, la femme volontaire, la femme parfois dominante, la femme aussi qui a de l'humour, car avec le rire on peut faire passer beaucoup de messages." Les critiques accusant le cabaret de perpétuer une vision objectifiée de la femme sont réfutées par les artistes, qui défendent une vision de la femme dans toute sa complexité, loin des stéréotypes. La nudité est considérée comme un outil artistique, un langage qui sublime le corps et exprime des émotions.

Un tableau du spectacle

Un Héritage en Constante Réinvention

Après plus de 70 ans d'existence, le Crazy Horse continue de se réinventer, explorant sans cesse le thème inépuisable de la femme et du féminin. Le spectacle "Totally Crazy!", lancé en 2017, condense 65 ans de création et de folie en 90 minutes d'envoûtement. Le tableau "Vertiges", proposé depuis l'été 2024, marque une nouvelle étape dans cette réinvention, abandonnant les accessoires traditionnels pour mettre en avant le mouvement, l'intention et la lumière, prouvant que la féminité peut s'exprimer sans artifices.

Le rituel d'attribution des noms de scène aux danseuses, tel que Prima Analytic, Vénus Océane, ou Zelda Showtime, est une autre facette de cet équilibre entre tradition et modernité. Ces noms, choisis avec soin, reflètent la personnalité et l'imagination de chaque artiste.

Le Crazy Horse est bien plus qu'un cabaret ; c'est une expérience artistique totale, une célébration de la féminité sous toutes ses formes, un lieu où l'élégance parisienne rencontre l'audace créative, et où chaque spectacle est une invitation à la rêverie et à l'émerveillement. C'est un miroir des sensibilités de chaque époque, un patrimoine vivant qui continue de faire rêver et d'inspirer.

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