Le Trotteur Français : Portrait d'un Champion au Sang Chaud

Le Trotteur Français, souvent abrégé en TF, est une race de chevaux de selle dont la réputation n'est plus à faire dans le monde des courses hippiques. Sélectionné avec soin en Normandie, berceau de son élevage, ce spécimen équin est avant tout destiné aux courses de vitesse au trot. Ses origines, qui remontent au début du XIXe siècle, sont intimement liées à l'élevage des chevaux Anglo-normands, une lignée déjà réputée pour ses qualités athlétiques. Le Trotteur Français est le fruit d'un métissage savant, initialement opéré entre le trotteur Norfolk, le Pur-sang et le Trotteur d'Orlov. Ce n'est qu'en 1922 que la race a officiellement adopté le nom de "Trotteur Français", marquant une étape décisive dans sa reconnaissance et sa standardisation.

Cheval Trotteur Français en action

Genèse et Évolution d'une Race d'Exception

L'histoire du Trotteur Français est intrinsèquement liée au développement des courses au trot en France. L'idée de courses attelées en France remonte même à la fin du XVIIIe siècle, avec la publication en 1791 d'un mémoire préconisant leur création. Cependant, il faudra attendre les initiatives privées et les paris particuliers du début du XIXe siècle, notamment à Paris, pour voir les courses au trot se redévelopper. Les premières courses officielles ont eu lieu en 1836 sur la grève de Cherbourg, sous l'impulsion d'Éphrem Houël, un officier des Haras nationaux. Houël considérait ces courses comme le moyen le plus efficace de sélectionner les meilleurs étalons de selle. L'année suivante, en 1837, les premières courses de trot furent organisées à l'hippodrome de Caen, avec un règlement initialement réservé aux chevaux nés en Normandie. Le succès populaire de ces manifestations a conduit à la construction d'autres hippodromes en Normandie et en Bretagne.

En 1864, la création de la "Société d'encouragement pour l'amélioration du cheval français de Demi-Sang" à Caen visait à pérenniser et soutenir l'élevage du demi-sang, tout en chapeautant les sociétés de courses au trot de France. Bien que codifiées en 1866, les courses au trot restaient alors peu répandues. Les origines du Trotteur Français sont donc solidement ancrées dans l'élevage du cheval Anglo-normand, dont une variété, dite "carrossier", était spécifiquement destinée à l'attelage.

Les premiers croisements significatifs eurent lieu dans les années 1830, croisant des juments indigènes avec des étalons Pur-sang et Arabes. Les premiers résultats furent jugés décevants. Un tournant majeur s'opéra avec la fondation, en 1864, de la "Société du cheval français de demi-sang", qui deviendra plus tard la "Société d'encouragement à l'élevage du cheval français". C'est durant cette période que naquirent les étalons qui allaient devenir les chefs de race du Trotteur Français : Conquérant (1858), Lavater (1867), Normand (1869), Niger (1869) et Phaéton (1871). La quasi-totalité des Trotteurs Français actuels descendent de ces cinq étalons fondateurs.

Initialement, les courses se disputaient au trot monté et sur de longues distances. Cependant, après la Première Guerre mondiale, le trot attelé s'est imposé comme la discipline reine, et les chevaux ont progressivement gagné en vélocité. Les premières courses de trot à Paris ont eu lieu en 1873 dans le bois de Boulogne. Il fallut cependant attendre 1879 pour l'inauguration à Vincennes du premier champ de courses spécifiquement dédié aux trotteurs en région parisienne, bien que proposant encore des programmes mixtes pour pallier un manque d'intérêt public pour le trot pur. C'est sur cet hippodrome que se déroula le 1er février 1920 le premier Prix d'Amérique, en hommage aux morts américains de la Grande Guerre.

Le ministère de l'Agriculture a créé le premier registre généalogique du Trotteur Français en 1906, et la race fut officiellement reconnue sous son nom actuel en 1922. Le registre fut alors ouvert à tous les chevaux Anglo-normands capables de trotter un kilomètre en 1 minute 42 secondes ou moins. Les premiers croisements avec des chevaux américains furent intégrés à la race durant l'entre-deux-guerres. Une seconde vague d'apports de sang américain a eu lieu entre les années 1970 et 1990. Henri Levesque présenta sa championne, Roquépine, triple lauréate du Prix d'Amérique, au chef de race américain Star's Pride, puis à l'un de ses fils, Ayres. De ces croisements sont nés Florestan et Granit. N'étant pas inscrits au registre du TF, ces chevaux ne pouvaient courir qu'à l'étranger ou dans les épreuves internationales. Après leur carrière de courses, ils furent rachetés par les Haras nationaux et autorisés à la reproduction en Trotteur Français. Il en fut de même pour Kimberland et Astrasia. Dans les années 1980, quelques reproducteurs Standarbred furent utilisés selon des règles précises établies par la SECF, gestionnaire du stud-book. Bien que le registre soit depuis refermé, cette seconde vague de croisements américains a profondément marqué le Trotteur Français, le rendant beaucoup plus précoce. Génétiquement, ces croisements ont eu des conséquences notables : en 2003, trois quarts des Trotteurs Français nés présentaient des origines américaines, représentant environ 12 % de gènes américains dans la population totale de la race. Depuis la re-fermeture du registre, le taux de gènes étrangers s'est stabilisé et généralisé.

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Morphologie : Un Modèle Compact et Puissant

Le Trotteur Français, bien que ne possédant pas de standard fixe rigide, présente des caractéristiques morphologiques communes qui en font un athlète reconnaissable. C'est un cheval compact, mais aussi longiligne, solide, robuste et relativement imposant. Son dos est court et son arrière-main est particulièrement puissante, résultat d'une sélection axée sur la propulsion. La tête est bien attachée, avec un profil rectiligne, voire légèrement busqué. Le front est large, les oreilles longues et écartées, les naseaux ouverts et les yeux vifs. Le sternum est proéminent, signe d'une capacité respiratoire et circulatoire développée.

À l'origine, l'épaule du Trotteur Français était plutôt droite, mais elle est désormais plus inclinée, ce qui lui confère un geste plus ample et une meilleure foulée. Le garrot est bien marqué, mais plat sur le dessus. Les reins sont bien développés, et la croupe est large, légèrement oblique, avec des cuisses particulièrement puissantes. Les membres sont robustes et résistants, tout comme ses pieds, réputés pour leur dureté.

En termes de taille, le Trotteur Français mesure généralement entre 1,60 m et 1,70 m. Cependant, on trouve des modèles plus légers avoisinant 1,55 m et des modèles plus forts pouvant atteindre 1,75 m. Comparé à d'autres races de trotteurs, il est plutôt grand, une particularité qui s'explique en partie par l'attrait des éleveurs et des propriétaires français pour les courses de trot monté. L'excellence de ses systèmes respiratoire et circulatoire est essentielle pour répondre aux exigences de la course.

Toutes les robes sont admises chez le Trotteur Français, mais l'alezan, le bai et le bai brulé sont les plus représentés, l'alezan étant particulièrement dominant en raison des origines normandes de la race. Le gris est absent, la race n'étant pas marquée par les influences arabe et Pur-sang. Néanmoins, quelques individus peuvent présenter des robes rouan ou isabelle, avec des reflets grisés.

Caractère et Aptitudes : Un Athlète Volontaire et Docile

L'effort de sélection chez le Trotteur Français a toujours été centré sur la performance en course. Les éleveurs recherchent un cheval capable de trotter vite et bien, et ce, le plus tôt possible. Les chevaux considérés comme délicats, au caractère difficile, ou qui ne révèlent pas leur potentiel dès les premières courses, sont rapidement retirés de la compétition. Par conséquent, le Trotteur Français est réputé pour sa docilité et son tempérament volontaire. Il est équilibré, généreux et calme, des qualités indispensables pour répondre aux exigences de l'entraînement et de la compétition. Il doit faire preuve d'une grande combativité, tout en restant obéissant.

Élevage et Diffusion : Une Spécialité Normande

Le Trotteur Français est considéré comme une race à diffusion locale, et son existence n'est pas menacée d'extinction. L'élevage est fortement concentré en Basse-Normandie, son berceau d'origine. On trouve également des élevages dans le quart nord-ouest de la France, ainsi qu'en Pays de la Loire et dans le Sud-Ouest. La majorité des éleveurs sont de petits propriétaires, ne possédant qu'une ou deux juments.

Après une période de forte croissance entre les années 1970 et 1990, des mesures de limitation des naissances ont été mises en place. La SECF vise à ramener le nombre de juments saillies à 15 000 par an, afin d'obtenir environ 8 000 à 9 000 naissances annuelles, soit environ 3 800 chevaux qualifiés par génération.

Le prix d'un Trotteur Français varie considérablement en fonction de son âge, de ses origines, de sa conformation et de ses performances sportives. Il peut aller de 1 500 euros pour un yearling aux origines modestes à plusieurs centaines de milliers d'euros pour des chevaux ayant fait leurs preuves en compétition. Le coût des saillies est également un facteur important, variant de 1 000 à 35 000 euros (par exemple, pour l'étalon Love You en 2009). Les ventes aux enchères constituent un circuit important, représentant environ 10 % des naissances annuelles. Le prix de vente moyen lors de ces ventes est d'environ 11 000 euros pour un yearling et 17 000 euros pour un cheval en entraînement.

Du Débourrage à la Compétition : Un Parcours Structuré

Le Trotteur Français, par son histoire et son élevage, est intrinsèquement destiné aux courses de trot. Son entrée dans le monde de la compétition est précoce : le débourrage s'effectue vers dix-huit mois, alors que les chevaux de sport sont généralement débourrés vers trois ans. Après le débourrage, le Trotteur Français suit un dressage spécifique, incluant le travail aux longues rênes, puis l'acceptation du harnais lesté de longs brancards simulant le sulky. L'apprentissage se poursuit avec l'utilisation d'une dresseuse, puis d'une road-car, des voitures de plus en plus légères. Lors de ces premières phases, le driver est souvent accompagné pour intervenir en cas de problème.

Une fois le dressage terminé, une période d'entraînement intensif débute, visant à développer la musculature et le souffle du cheval. Cet entraînement se poursuit tout au long de sa carrière de course. Il comprend trois types d'exercices : la promenade (45-60 minutes, souvent après les courses pour la détente), l'américaine (6 000 à 12 000 mètres à une allure de 1'40" à 2' au kilomètre), et le travail énergétique (continu ou semi-fractionné, avec une accélération progressive). Un travail de récupération, consistant en un petit trot de 2 à 5 minutes pour rentrer à l'écurie, complète le programme.

La carrière de course d'un Trotteur Français peut débuter dès l'âge de 2 ans. Avant 1947, cet âge minimum était de 3 ans. L'accès aux courses est conditionné par une qualification, un test d'aptitude chronométré. Les trotteurs peuvent se qualifier à partir de 2 ans. La qualification consiste à effectuer une course en conditions réelles sur 2000 mètres et à réaliser un temps de référence moyen au kilomètre (réduction kilométrique) en fonction de l'âge. Ces qualifications sont gérées par la Société d'encouragement à l'élevage du Trotteur Français et se déroulent sur des hippodromes homologués. Ces tests sont sélectifs, puisque 60 % des trotteurs d'une génération ne parviennent pas à les passer.

La carrière en courses d'un Trotteur Français peut être assez longue, s'étendant en France jusqu'à l'âge de 11 ans. Les meilleurs sujets sont ensuite utilisés comme reproducteurs dans la filière des courses.

Hippodrome de Vincennes

Reconversion et Polyvalence : Une Seconde Vie Réussie

Les Trotteurs Français qui échouent aux tests de qualification ou qui terminent leur carrière de course ne sont pas pour autant voués à l'oubli. Un grand nombre d'entre eux, après une période de rééducation patiente visant notamment à améliorer la qualité de leur galop, trouvent une seconde vie en tant que chevaux de loisir ou de sport. Ils constituent une part importante de la cavalerie des centres équestres, appréciés pour leur bon caractère, leur polyvalence et leur prix abordable.

Le Trotteur Français excelle également dans d'autres disciplines. Il forme une part significative des chevaux de chasse à courre, notamment dans les années 1990, où les grands modèles (jusqu'à 1,80 m) avec un port de tête élégant étaient recherchés. Une taille de 1,60 m à 1,65 m est cependant davantage recommandée pour cette discipline. De plus, ils se révèlent être d'excellents chevaux d'attelage, leur calme et leur force étant particulièrement adaptés. Des meneuses françaises ont même participé aux Championnats du monde en paire avec des Trotteurs Français. Néanmoins, pour cette discipline, un dressage spécifique est nécessaire, car un trotteur réformé sera plus difficile à travailler en attelage qu'un cheval n'ayant jamais couru.

Utilisé en croisement, le Trotteur Français apporte sa force et son caractère. Dans le stud-book du Selle Français, les juments Trotteur Français sont considérées comme "facteur de SF", pouvant ainsi donner naissance à des poulains Selle Français lorsqu'elles sont croisées avec un reproducteur de cette race. Ce croisement a permis de maintenir une grande diversité génétique au sein du Selle Français, renforçant son originalité.

Figures Légendaires et Lexique du Trot

Plusieurs Trotteurs Français ont marqué l'histoire des courses en dominant leurs adversaires et en remportant les plus grandes épreuves françaises et internationales. Le plus célèbre d'entre eux est sans doute Ourasi, seul trotteur de l'histoire à avoir remporté quatre Prix d'Amérique, dont un record. Surnommé "le roi fainéant", il incarne la grandeur de cette race.

Pour mieux appréhender le monde des courses de trot, il est utile de connaître quelques termes spécifiques :

  • Allure irrégulière : Un cheval est disqualifié s'il prend ou conserve un avantage sur ses concurrents au galop ou à l'amble (traquenard, aubin). Le galop est l'allure la plus courante entraînant une disqualification. Le traquenard se caractérise par un trot des antérieurs et un galop des postérieurs. L'aubin est une faute rare où le cheval galope des antérieurs et trotte des postérieurs. L'amble consiste à déplacer simultanément et dans le même sens les deux jambes d'un même côté.
  • Qualification : Examen d'entrée en compétition pour les trotteurs de 2 à 4 ans, consistant à réaliser une distance dans un temps minimum imposé.
  • Sulky : Véhicule léger à deux roues, composé d'un pont pour le conducteur (driver) et de deux brancards longeant les flancs du cheval.
  • Driver : Personne qui mène un cheval sur un sulky.
  • Déferré : Courir sans fers aux pieds (entièrement ou partiellement).
  • Classement des courses : Les courses sont classées en Groupes (Groupe 1 étant le plus prestigieux, suivi des Groupes 2 et 3), puis en courses classiques et semi-classiques.
  • Handicap : Système visant à égaliser les chances des concurrents en attribuant des poids différents.
  • Réclamer : Courses où les partants sont mis aux enchères à bulletins secrets.
  • Stud-book : Registre généalogique d'une race. Tous les Trotteurs Français actuels sont inscrits au stud-book homonyme.

Le Trotteur Français, avec son histoire riche, ses qualités athlétiques exceptionnelles et sa polyvalence, continue de fasciner et de performer, tant sur les pistes de course que dans d'autres disciplines équestres. Il est le symbole d'un savoir-faire français ancestral dans l'élevage et la valorisation du cheval.

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